‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 18 sur 118 · L'AMOUREUSE · texte numérisé non relu

L'AMOUREUSE

Mon visage est flétri des regards du soleil. Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil.

J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée. Des bêlements lointains partout m'ont appelée. J'ai couru : tu fuyais sans doute loin de moi : C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher ? O toi Le plus beau des humains. Dis-moi, fais-moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas.

Une femme, une poétesse chante ainsi:

O jeune adolescent, tu rougis devant moi.

Vois mes traits sans couleur ; ils pâlissent pour toi.

C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence.

'^^iens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance.

O jeune adolescent, viens savoir que mon cœur

N'a pu de ton visage oubUer la douceur.

Bel enfant, sur ton from la volupté réside.

Ton regard est celui d'une vierge timide.

Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour.

Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour.

Viens le savoir de moi. Viens. Je veux te l'apprendre.

Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre,

Afin que mes leçons, moins timides que toi.

Te fassent soupirer et languir comme moi ;

Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine

Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine

Oh ! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin Reposer mollement ta tête sur mon sein ! Je te verrais dormir, retenant mon haleine, De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. Mon écharpe de lin que je ferais flotter, Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter

Les insectes volants dont les ailes bruyantes Ainient à se poser sur les lèvres dormantes.

La Nymphe l'aperçoit, et l'arrête et soupire.

Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire ;

Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur,

Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur.

Les deux mains de la Nymphe errent à l'aventure.

L'une sur son front blanc va de sa chevelure

Former les blonds anneaux. L'autre de son menton

Caresse lentement le mol et doux coton.

« Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle,

Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle.

Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi.

Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi ?

Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire ?

Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire,

Trop heureux ! te pressaient entre leurs bras glissants.

Et l'olive a coulé sur tes membres luisants.

Tu baisses tes yeux noirs ? Bienheureuse la mère

Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire !

Sans doute elle est Déesse. Eh quoi ! ton jeune sein

Tremble et s'élève ? Enfant, tiens. Porte ici ta main.

Le mien plus arrondi s'élève davantage.

Ce n'est pas (le sais-tu ? déjà dans le bocage

Quelque voile de N5miphe est-il tombé pour toi ?)

Ce n'est pas cela seul qui diffère chez moi.

Tu souris ? tu rougis ? Que ta joue est brillante ?

Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente I

N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phébus si cher ?

Ou ce jeune Troyen am^' de Jupiter ?

Ou celui qui, naissant i our plus d'ure immortelle.

Entr'ouvrit de Myrrha l'écorce maternelle ? Ami, qui que tu sois, oh ! tes yeux sont charmants, Bel enfant, aime-moi. Mon cœur de mille amants Rejeta mille fois la poursuite enflammée ; Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'être aimée.

Vois-tu sur la colline, vois-tu ceci, vois-tu cela ?... Si tu veux m'aimer, tout cela sera à toi.

Mon amour, aime-moi... Sur l'herbe chaque soir. Au coucher du soleil, nous viendrons nous asseoir.

Je ferai ceci et cela pour te plaire.

it Laisse, ô blanche Lydé, toi par qui je soupire, Sur ce pâle berger tomber un doux sourire Et, de ton grand œil noir daignant chercher ses pas. Dis-lui : Pâle berger, viens ; je ne te hais pas.

— Pâle berger aux yeux mourants, à la voix tendre. Cesse, à mes doux baisers cesse enfin de prétendre. Non, berger, je ne puis. Je n'en ai point pour toi. Ils sont tous à Mœris, ils ne sont plus à moi. »

DAMALIS

Tu poursuis Damalis : mais cette blonde tête Pour le joug de Vénus n'est point encore prête. C'est une enfant encore. Elle fuit les Uens, Et ses yeux innocents n'entendent pas les tiens.

Ta génisse naissante au sein du pâturage

Ne cherche au bord des eaux que le saule et l'ombrage;

Sans répondre à la voix des époux mugissants.

Elle se mêle aux jeux de ses frères naissants.

Le fruit encore vert, la vigne encore acide

Tentent de ton palais l'inquiétude avide.

Va, l'automne, bientôt succédant à des fleurs,

Saura mûrir pour toi leurs mielleuses liqueurs.

Tu la verras bientôt, lascive et caressante.

Tourner vers les baisers sa tête languissante.

Attends. Le jeune épi n'est point couronné d'or ;

Le sang du doux mûrier ne jailUt point encor ï

La fleur n'a point percé sa tunique sauvage ;

Le jeune oiseau n'a point encore de plumage.

Qui prévient le moment l'empêche d'arriver.

Qui le laisse échapper ne peut le retrouver.

Les fleurs ne sont plus tout ; le verger vient d'éctore,

Et l'automne a tenu les promesses de Flore.

Le fruit est mûr, et garde en sa douce âpreté

D'un fruit à peine mûr l'aimable crudité.

L'oiseau d'un doux plumage enveloppe son aile.

Du milieu des bourgeons le feuillage étincelle.

La rose et Damalis de leur jeune prison

Ont ensemble percé la jalouse cloison.

Effrayée et confuse, et versant quelques larmes.

Sa mère en souriant a calmé ses alarmes.

L'Hyménée a souri quand il a vu son sein

Pouvoir bientôt remplir une amoureuse main.

Sur le coing parfumé le doux printemps colore

Une molle toison intacte et vierge encore.

La grenade entr'ouverte au fond de ses réseaux Nous laisse voir l'éclat de ses rubis nouveaux. La châtaigne, longtemps cachée et dangereuse, Veut se montrer et fend son écorce épineuse.

MNAÏS (Traduction de la 98* épigranorae de Léonidas de Tareate.)

Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde,

La brebis se traînant sous sa laine féconde,

Au dos de la colline accompagnent les pas,

A la jeune Mna s rendez, rendez, hélas !

Par Cérès, par sa fille et la terre sacrée.

Une grâce légère autant que désirée.

Ah ! près de vous jadis elle avait son berceau,

Et sa vingtième année a trouvé le tombeau.

Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre

Me bêler les accents de leur voix douce et tendre.

Et paître au pied d'un roc où, d'un son enchanteur,

La flûte parlera sous les doigts du pasteur.

Qu'au retour du printemps, dépouillant la prairie.

Des dons du villageois ma tombe soit fleurie ;

Puis, d'une brebis mère et docile à sa main,

En un vase d'argile il pressera le sein ;

Et sera chaque jour d'un lait pur arrosée

La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée.

Morts et vivants, il est encor pour nous unir

Un commerce d'amour et de doux souvenir.

6t bucoliques

Page 1