‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 17 sur 118 · CLYTIE · texte numérisé non relu

CLYTIE

Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance ; il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme échevelèe, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la pierre, l'autre sur tes yeux.

— Ah, tu ne m'entends point. Vois. Reconnais ce sein.

Vois, j'embrasse ton urne et je te parle en vain.

Mes soupirs et les pleurs d'une paupière aimée

Ne peuvent réchauffer ta cendre inanimée.

Portes d'enfer, assez de me le retenir.

Une heure, un seul instant, laissez-le revenir

La nuit, voir cette couche, hélas ! qui fut la sienne ;

Que je n'embrasse plus l'ombre invisible et vaine.

Qu'un instant je le voie. Ah, tu n'es plus à moi.

Et l'éternelle nuit me sépare de toi.

Et je suis seule au monde. O déités jalouses,

0 Dieux, Dieux de la mort ennemis des épouses.

Que vous avais- je fait ? A peine étais- je à lui.

Trois mois coulaient à peine... O solitaire ennui !

0 tombe, ouvre tes bras à la veuve expirante.

Ah I puisqu'il ne vit plus, comment suis-je vivante ?

Elle pleurait ainsi, haletante, et ses mots Expiraient sur sa bouche étouffés de sanglots ; Les yeux gros d'amertume inondaient son visage.

J'aurai peut-être alors agité le feuillage. Elle lève la tête, elle voit un témoin. Elle crie, elle fuit, elle était déjà loin.

Elle s'enfuit à l'approche du voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe ;

MES MANES A CLYTIE. Adieu, Cl5^ie, adieu. Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu ? Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore ? Ah ! bi tu ne viens pas seule, ici, chaque aurore, Rêver au peu de jours où ie vivais Dour toi.

Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi, D'Elysée à mon cœur la paix devient amère. Et la terre à mes os ne sera plus légère. Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein, Pleure, pleure, c'est moi. Pleure, fille adorée ; C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée. Et sur ta bouche encore aime à se reposer. Pleure, ouvre-lui tes bras et rends- lui son baiser.

Alors il prend des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant : « O jeune infortuné... »

Dans les champs bienheureux dors et repose en paix, fa Clytie était là, pleurante, échevelée ; Dans ses pleurs, malgré moi, c'est moi qui l'ai troublée. • *•.•...••*.. ••••••

Je n'ose te verser et le miel et le lait ;

Car votre amour jaloux verrait avec colère

une main étrangère.

Écrit ces mots : O jeune et belle infortunée. L'étranger dont l'aspect t'a fait fuir aujourd'hui A pleuré sur ton sort. Adieu. Pardonne-lui. Il remonte à pas lents et, la tête baissée,

Il s'éloigne , ,

Pensant à son épouse et craignant de mourir.

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