LV ANDRÉ CHÉNIER
expirera étendu sur le pavé d'un cachot ; l'autre, Chamfort, se coupera les veines de vingt-deux coups de rasoir ; l'autre, Bailly, mourra sur Téchafaud, et l'autre aussi, Roucher, et la duchesse de Grammont également. « Vous verrez, dit-elle d'un ton léger, qu'il ne me laissera pas seulement un confesseur ! — Non, Madame, vous n'en aurez pas, ni personne... » Je ne puis me défendre de penser à ce récit impressionnant, dont le caractère merveilleux l'est encore moins que les événements qui suivirent, lorsque je lis ces vers que Chénier écrivait jadis :
Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul. Que les pontifes saints autour de mon cercueil. Appelés aux accents de l'airain lent et sombre. De leur chant lamentable accompagnent mon ombre Et sous les murs sacrés aillent ensevelir Ma vie et ma dépouille et tout mon souvenir.
Je suppose que La Harpe les ait connus et ait introduit dans ce cercle de gens de cour, de gens de lettres, d'académiciens et de grandes dames, le futur compagnon de Roucher : il les lui aurait fait réciter aux applaudissements de toute la compagnie, et Cazotte lui eût dit simplement : • Vous, Monsieur Chénier, vous serez exaucé. •
Les pièces qu'il composa à Saint-Lazare, ces vers griffonnés, d'ime écriture microscopique.
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qui parvenaient à sa famille « roulés dans du linge sale », tous ces vers, sauf La jeune Captive, ne sont qu'un long cri d'indignation. Ils donnent raison au mot de Juvénal, bien mieux que ceux de Juvénal lui-même : Facit indignatio versus. Avec deux ou trois poèmes des ïambes de Barbier, les premières strophes de la Réponse à Némésis de Lamartine et une douzaine de pièces des Châtiments, ils me semblent être ce que la poésie française a de plus spontané et de plus immédiat. Ils s'identifient par leur rythme haletant et sans cesse rebondissant au furieux mouvement d'un cœur révolté. On y sent encore moins l'art que dans ses plus âpres emportements d'amour. Et pourtant l'admirable poète des Bucoliques s'y reconnaît. Parmi ces vers brandis vers la Justice comme des poings crispés, au milieu d'un jaillissement « de fiel, de bile et d'horreur », se détachent de belles et nobles images, d'une mélancolie désespérée, une surtout qui s'est à jamais imprimée dans l'imagination des hommes ;
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire
Animent la fin d'un beau jour. Au pied de l'échafaud j'essaie encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail brillant Dans les soixante pas où sa route est bornée
Son pied sonor*^ et vigilant.
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière...
im ANDRÉ CHÉNIER
Je m'en voudrais de ne pas citer le commentaire que Maurras a fait de ces vers : « Il n'y a point trace de péiiphrase, dit-il, dans ces fameux iambes... Tout le morceau est composé pour nous manifester l'insécurité de l'instant telle qu'on la sentit dans les prisons de la Terreur. Eh bien, si on a laissé une montre au poète ou à quelque compagne de captivité, s'il y a seulement une horloge dans le préau, il est plus que naturel, il est nécessaire que le poète regarde l'heure. S'il n'était pas poète... il se contenterait d'écrire, même en vers : avant qu'il soit une heure, ou encore : avant que l'heure commencée soit finie; mais dans la tête des poètes,... cette Heure et ce Moment gravent leur image... Il écrit donc le plus naturellement du monde, sans aucun circuit, croyezmoi, en peignant la marche et le bruit de ce qui mesure sa vie... Et bien lus, et bien vus, ce sont là des vers magnifiques. • Et c'est pourquoi, si nous entendons toujours siffler à nos oreilles les flèches vengeresses dont il a immortellement percé « les bourreaux barbouilleurs de lois », nous gardons toujours aussi dans l'âme la vision pathétique du jeune homme qui attend la mort en essayant encore sa lyre, les yeux fixés sur les aiguilles du cadran.
Ceux qui avaient vécu dans son intimité et à qui il lisait ses vers ne sentaient peut-être pas toute son originalité comme nous la sentons aujourd'hui : mais ils comprirent que le Tribunal révo-
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lutionnaire venait de causer aux Lettres françaises un dommage irréparable. Le public s'en rendit compte quand de Latouche exhuma ce premier recueil encore si incomplet ; et Balzac nous a traduit l'impression de la jeunesse.
On a longuement étudié son influence. Très visible, très sensible sur les Parnassiens et sur les poètes issus du Parnasse, elle l'est moins sui les grands Romantiques, dont il semble que Musset et Vigny en aient été seuls légèrement touchés. Il est vrai qu'ils n'eurent, pour commencer, ni les idées ni les sentiments de Chénier, ni les mêmes inspirations que lui. En réaction contre la philosophie du xviii® siècle, tournés vers les littératures du Nord, très éloignés des modèles grecs, ils lui doivent cependant beaucoup plus qu'on ne serait tenté de le croire, parce qu'en poésie le vers est tout et qu'André Chénier leur en apportait un qui était une création. Je ne sais trop ce que l'on veut dire quand on lui reproche, comme Hugo, « d'avoir taillé sa phrase à la grecque ». Je ne vois de grec dans son vers que l'abus de la conjonction et... et..., quelques fausses élégances de traducteur, quelques har^ diesses faciles et malheureuses. Il a des vers chevillés, qui ne sont pas du tout grecs, des impropriétés, des prosaïsmes, du lâchage. Mais le vers des Bucoliques, qu'on retrouve çà et là dans les Elégies et les Epitres, ce vers plastique, délicieusement muaacé, ë'imt gr&c» si fraîche,
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d'une harmonie si neuve, d'une allure à la fois si libre et si décente, est une des perfections de la langue française. Par sa nouveauté, par sa souple démarche, par sa musique et sa couleur, Chénier annonce le renouvellement de la poésie. Il est bien plus près de Lamartine et de Hugo que de Racine, de La Fontaine, de Malherbe et même de Ronsard. Ses idées, ses projets appartiennent au xviii® siècle ; mais nous ne concevrions plus l'aube du xix^ sans les notes les plus pures de son chant.