‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 5 sur 118 · XLV ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

XLV ANDRÉ CHÉNIER

mais parce que c'était un régime », et qui, disait-il, « nous mettent des poignards à la main, nous indiquent de quoi tuer, nous demandent en grâce de les baigner dans du sang ». Camille Desmoulins n'était pas nommé ; mais le Procureur de la Lanterne était aisément reconnaissable. Du reste, il faisait l'éloge de Condorcet, « l'homme qui, depuis vingt ans, n'a cessé de bien mériter de l'espèce humaine par nombre d'écrits profonds, destinés à l'éclairer et à défendre tous ses droits ». Il reviendra bientôt sur le compte de « cet honnête homme », et Condorcet ne sera plus que « l'ami Condorcet » qui va « distillant à gauche et à droite ses petits coups de stylet empoisonné », et qui «s'assied majestueusement entre Brissot et Marat », comme son cher David, à qui il avait dédié sa longue et médiocre pièce du Jeu de Paume, ne sera plus que « le stupide David ».

Ce qu'on ne saurait contester à André Chénier, c'est le courage. En un temps « où jamais la Peut n'avait eu plus d'autels qu'elle n'en avait à Paris », il osa parler ; son indignation fut plus forte que la prudence la plus élémentaire ; et il savait à quoi il s'exposait. Le régiment suisse de Châteauvieux, qui s'était déjà signalé en 89 par un acte d'indiscipline, s'insurgea à Nancy en 91. Les hommes s'emparèrent de la caisse du régiment, volèrent, pillèrent, massacrèrent un jeune officier, reçurent à coups de fusil les gardes nationales de Metz qui marchaient sur Nancy ; et ils s'écriaient :

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« Nous ne sommes pas Français ; nous sommes Suisses ; il nous faut de l'argent ! » Les Jacobins ont un goût naturel et vicieux pour les révoltes militaires et pour les amnisties scandaleuses. Non seulement on comprit les mutins du régiment de Château vieux dans l'amnistie générale du 15 septembre et on les mit en liberté ; mais on leur prépara une entrée triomphale à Paris dont le programme, signé de Tallien, fut affiché sur les murs. Une pétition, adressée au Conseil général de la Commune, en invitait les membres à cette fête touchante « qui serait partout l'effroi des tyrans, l'espoir et la consolation des patriotes » et « que le civisme et les beauxarts allaient rendre imposante et mémorable ». Les trois premières signatures apposées au bas de cette pétition, aussi imbécile qu'odieuse, étaient celles de Marie- Joseph Chénier, de Mademoiselle Théroigne et de David. André ne put se contenir. Le 29 mars il protestait éloquemment dans le Journal de Paris et revenait à la charge le 2 avril ; et le 15 avril, le jour même où les Suisses de Château vieux, précédés de jeunes filles en blanc qui portaient des chaînes de galériens suspendues à des trophées, défilèrent devant le char de la Liberté, dont Hubert et David avaient dessiné les emblèmes, le Journal de Paris publia ses premiers iambes, son Hymne sur cette entrée triomphale. Ce fut sa seconde et dernière pièce de vers imprimée de son vivant : Lé Jeu de Paume,

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à Louis David, peintre, avait paru l'aimée précédente. Elle révèle chez André Chénier un souffle satirique, une violence ailée qui sembleraient tout nouveaux dans notre littérature, si noua n'avions pas Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, et qui le sont même, car d'Aubigné est lourd, empêtré, surchargé de munitions : son vers a de la peine à se détacher de la terre et à prendre son vol. Malheureusement la fin de cet Hymne est affaiblie par des rappels mythologiques et par une singulière réminiscence de La jeune Tarentine. Après des vers vigoureux où le poète ne craignait pas de désigner au mépris public Collot d'Herbois, le défenseur des quarante meurtriers de Châteauvieux « chéris de Robespierre », on ne s'attendait guère à rencontrer les noms d'astronomes aussi peu populaires qu'Eudoxe, Hipparque, Euclide, et des allusions aux Argonautes voleurs de la Toison d'or. On ne voit pas bien comment l'inmiortalité ferait de ces Suisses criminels, qm n'eurent jamais le pied marin, une constellation pareille à celle d'Argo, ni comment nos nochers aux abois les invoqueraient dans leur galère, « ornement des étoiles ». Cette poésie savante était ici un contre-sens. Cependant toute la pièce est assez claire et le mouvement assez entraînant pour qu'on puisse dire qu'en la composant Chénier avait signé son arrêt de mort.

Parmi les chagrins amers qu'il ressentit, la

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conduite de son triste frère ne fut pas le moindre. Les deux Chénier entamèrent une polémique l'un contre l'autre dans les journaux et donnèrent un spectacle navrant. Des amis et leurs parents s'interposèrent et les amenèrent à une réconciliation dont on ne sait si elle fut très sincère. Le Dix Août acheva de dégoûter André, de l'écœurer. Il se retira des affaires publiques, « se bornant dans sa solitude, disait -il, à faire pour la liberté, la tranquillité et le bonheur de la république des vœux qui surpassaient de beaucoup ses espérances » et convaincu que t les hommes droits et invariables » ne peuvent jouer aucun rôle dans les révolutions. Mais au moment où Louis XVI allait être jugé, il reprit la plume et il publia, dans le Mercure Français, la veille du procès, le 25 décembre, une première lettre et une seconde quatre jours plus tard. On prétend qu'il collabora avec de Malesherbes à la défense du Roi. En tout cas, ces deux lettres n'étaient peut-être pas aussi habiles qu'il le pensait. Il me donne l'impression d'obéir plutôt à im sentiment généreux et à son horreur du sang versé qu'à une forte et chaude conviction. Il déclare que la fuite de Varennes a tué la royauté, ce qui me paraît être une erreur, car elle n'a fait que précipiter un dénouement fatal. La Révolution marchait d'elle-même au meurtre du Roi ; après Varennes, elle y courut. Il trace de Louis XVI I que, dit-il, j'appelle volontiers Louis le Der-

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nier », un portrait défavorable, mesquin et qui sent la rancune. Son idée de soumettre le jugement du Roi au peuple réuni dans les comices prouve un reste de candeur qui nous étonne. A-t-il pu croire que la Convention se dessaisirait en faveui de la Nation qu'elle ne tenait que par les clubs et la terreur ? Mais il eut le sentiment d'une effroyable injustice dont les conséquences grèveraient l'avenir du pays. Il le dit fermement, froidement aussi, trop froidement peut-être, pendant que son frère motivait son vote par ces paroles d'une si remarquable hypocrisie : « J'aurais vivemeni désiré, je l'avoue, de ne prononcer jamais la mori de mon semblable ; et, si je pouvais m 'isoler un moment du devoir pénible qui m'est imposé, je voterais pour la loi la moins sévère. Mais la justice, qui est la raison d'État, l'intérêt du peuple, me prescrivent de vaincre mon extrême répugnance ; je prononce la peine qu'a prononcée avant moi le Code pénal : je vote pour la mort, i André Chénier avait démontré que la ConventioD n'avait pas le droit de juger; que ce droit n'entrait pas dans les fonctions qui lui avaient ét^ déléguées ; que, d'ailleurs, on n'est pas à la fois juge et législateur ; enfin que le Code pénal n'a pas été fait pour le roi et que la seule peine possible était la déchéance ^.

I. Voir: Oscar de Vallée, André Chénier et les Jacobins (Calmana* Lévy).

Œuvres Poétiques de André Chénier, t. I. D

L'œuvre politique de Chénier était terminée. Il s'est rendu justice dans une page qu'il faut citer, la plus belle de ses œuvres en prose : « Il « est las, écrit-il, de partager la honte de cette « foule immense qui en secret abhorre autant que ( lui, mais qui approuve et encourage, au moins « par son silence, des hommes atroces et des i actions abominables. La vie ne vaut pas tant « d'opprobre. Quand les tréteaux, les tavernes « et les lieux de débauches vomissent par milliers 0 des législateurs, des magistrats et des généraux « d'armée qui sortent de la boue pour le bien de t la patrie, il a, lui, une autre ambition, et il ne « croit pas démériter de la patrie en faisant dire « un jour : Ce pays, qui produisit alors tant de a prodiges d'imbécillité et de bassesse, produisit « aussi un petit nombre d'hommes qui ne renona cèrent ni à leur raison ni à leur conscience ; « témoins des triomphes du vice, ils restèrent amis « de la vertu et ne rougirent point d'être gens « de bien. Dans ces temps de violence, ils osèrent a parler de justice ; dans ces temps de démence, a ils osèrent examiner ; dans ces temps de la c plus abjecte hypocrisie, ils ne feignirent point « d'être des scélérats pour acheter leur repos 0 aux dépens de l'innocence opprimée ; ils ne a cachèrent point leur haine à des bourreaux qui, a pour payer leurs amis et punir leurs ennemis, a n'épargnaient rien, car il ne leur en coûtait que « des crimes ; et im nommé A. C. fut un des

« cinq ou six que ni la frénésie générale, ni l'avi- I dite, ni la crainte ne purent engager à ployer • le genou devant des assassins couronnés, à tou- K cher des mains souillées de meurtres et à s'as-

I seoir à la table où l'on boit le sang des hommes. »

II était dans l'ordre que l'homme qui avait écrit une pareille page mourût sur l'échafaud ; et sa mort ne fut un hasard que pour ceux qui ont la faiblesse de croire au hasard.

Il n'était plus en sûreté à Paris. Sur les conseils de sa famille, sur les prières de Marie- Joseph, qui commençait lui-même à être compromis, il loua à Versailles une petite maison rue de Satory et y vint chercher la consolation des vers et de l'amour. Ce fut là, dans « ses pénates secrets couronnés de rameaux », qu'il écrivit son ode à Versailles, à Versailles découronné de ses splendeurs royales, mais dont le silence et les routes fleuries n'auraient eu pour lui que joie et volupté si son imagination et son cœur n'avaient été hantés de spectacles funèbres. Cependant il se sentait vivre puisqu'il aimait. Sur le coteau de Lucienne, dans leur propriété de famille, deux jeunes femmes, deux sœurs, se tenaient éloignées des orages : la comtesse Hocquart et Madame Laurent Lecoulteux. Chénier avait déjà fréquenté chez elles et y avait même rencontré Madame de Beaumont et Népomucène Lemercier. Il conçut pour la pure et tendre Madame Lecoulteux, qui est sa

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Fanny, un amour mélancolique qui ne ressemblail pas à ses passions de naguère et dont il marque un peu lourdement la différence dans ces vers :

Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux. Vivre est te regarder, et t'aimer, te le dire ;

Et quand tu daignes me sourire.

Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux.

Mais lorsqu'en juillet 93 Marat fut frappe, il ne voulut pas « honorer en silence » la fille « grande et sublime » qui crut « par sa mort ressusciter la France ». Son Ode à Charlotte Corday est magnifique :

Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée. Tu semblais t'avancer sur le char d'hyménée ; Ton front resta paisible et ton regard serein...

Pourquoi quitta-t-il Versailles et revint-il chez ses parents à Paris ? Nous l'ignorons. On nous dit seulement qu'il se croyait oublié. Mais ce n'était pas une raison pour se rappeler par sa présence au souvenir de ses ennemis. Le 7 mars 1794, comme il était en visite chez des amis, M. et Madame Piscatory, qui demeuraient à Passy, im agent du Comité de Sûreté générale, un certain Gennot, s'y présenta avec ordre d'arrêter leur gendre, M. Pastoret. Le beau-père et le gendre étant absents, il ne trouva dans la maison que Madame Piscatory, Madame Pastoret et André Chénier. Il était dix heures moins le

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quart. Gennot demanda au citoyen Chénier ce qu'il faisait là, et, le considérant comme suspect, Q le mit en arrestation. Le lendemain il procéda à son interrogatoire dont nous avons le procèsverbal, un monument d'ignominieuse imbécillité, et, selon le mot de Sainte-Beuve, « une honte de la civilisation ».

On le conduisit à la prison du Luxembourg où le concierge refusa de le recevoir, puis à Saint-Lazare. Sa famille essaya de le sauver bien plus discrètement — et la discrétion était indispensable — que dans la légende accréditée par Vigny qui a toujours le talent de fausser l'histoire. Mais quatre mois et treize jours après son incarcération, il fut englobé dans la fausse conspiration des prisons, et traduit, le septième thermidor de Tan second de la République Française, une et indivisible, devant le Tribunal révolutionnaire. Il était accusé, en qualité d'adjudant général chef de brigade de l'Armée du Nord, d'avoir pris part à la trahison de Dumouriez et jeté la perturbation dans la commune de Breteuil-sur-Noye. Devant sa protestation qu'D n'avait jamais été adjudant général, — car, faute d'un dossier le concernant, on lui avait attribué celui d'un de ses frères aînés, Louis-Sauveur, arrêté, lui aussi, — Fouquier-Tinville s'était contenté de rayer ce chef d'accusation : les autres suffisaient, et la justice de la Révolution ne s'attardait pas à distinguer entre des frères. Il fut

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donc convaincu « de s'être déclaré l'ennemi du peuple en participant à tous les crimes commis par le tyran, sa fenune et sa famille, en insultant les patriotes, en écrivant contre la fête de Châteauvieux, contre la liberté et en faveur de la tyrannie — (j'en passe !) — enfin, en conspirant dans la maison d'arrêt de Lazare à l'effet de s'évader et de dissoudre, par le meurtre et l'assassinat des représentants du peuple, notamment des membres des comités de salut public et de sûreté générale, le gouvernement républicain et de rétablir la royauté en France ». L'honneur, l'affection, le souvenir de leur douloureux antagonisme exigeaient que le représentant du peuple Marie- Joseph vint le défendre. Haï de Robespierre, il y aurait sans doute joué sa tête. Mais, comme l'avait écrit son frère, la vie ne vaut pas tant d'opprobre. Et c'eût été une scène digne d'un poète tragique. On ne le vit pas plus au Tribunal qu'on ne l'avait aperçu à Saint-Lazare. Quelques heures après sa condamnation, André Chénier était exécuté. On connaît la fameuse Prophétie de Cazotie, ce petit chef-d'œuvre où La Harpe imagine qu'en 1788, à la table d'un académicien grand seigneur, Cazotte, le doux illuminé, interrompt les convives, qui boivent au règne de la raison, au triomphe de la philosophie, à la destruction du fanatisme, en leur annonçant la fin que réserve à chacun d'eux cette grande et sublime révolution qu'ils sont si pressés de voir. L'un, Condorcet,

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