‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 68 sur 118 · A ABEL (DE MALARTIC DE FONDAT · texte numérisé non relu

A ABEL (DE MALARTIC DE FONDAT

Abel, doux confident de mes jeunes mystères. Vois ; Mai nous a rendu nos courses solitaires. Viens à l'ombre écouter mes nouvelles amours ; Viens. Tout aime au printemps, et moi j'aime toujours. Tant que du sombre hiver dura le froid empire, Tn sais si l'aquilon s'unit avec ma lyre. Ma Muse aux durs glaçons ne livre point ses pas ; Délicate, elle tremble à l'aspect des frimas, Et près d'un pur foyer, cachée en sa retraite, Entend les vents mugir, et sa voix est muette. Mais sitôt que Procné ramène les oiseaux. Dès qu'au riant murmure et des bois et des eaux. Les champs ont revêtu leur robe d'hyménée, A ses caprices vains sans crainte abandonnée^ Elle renaît ; sa voix a retrouvé des sons ; Et comme la cigale, amante des buissons, De rameaux en rameaux tour à tour reposée. D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée, S'égaye ; et des beaux jours prophète harmonieux. Aux chants du laboureur mêle son chant joyeux ; Ainsi, courant partout sous les nouveaux ombrages. Je vais chantant ZéiphyT, les Nymphes, les bocages. Et les fleurs du printemps et leurs riches couleurs. Et mes belles amours, plus belles que les fleurs.

ÉLÉGIE TIRÉE D'UNE IDYLLE DE BION (idylle m)

Loin des bords trop fleuris de Gnide et de Paphos,

Effrayé d'un bonheur ennemi du repos.

J'allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse

Invoquer dans mes vers la nymphe d'Aréthuse ;

Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris.

Sans armes, sans carquois, vint m'amener son fils.

Tous deux ils souriaient : « Tiens, berger, me dit-elle,

Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle ;

Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans ;

Montre-lui la sagesse ; elle habite les champs, i

Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide.

J'appelle près de moi l'enfant doux et timide.

Je lui dis nos plaisirs, et la paix des hameaux ;

Un Dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux ;

Bacchus et les moissons ; quel Dieu, sur le Ménale,

Forma de neuf roseaux une flûte inégale.

Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons.

M'apprenait, à son tour, d'amoureuses chansons :

La douceur d'un baiser, et l'empire des belles ;

Tout rOl5anpe soumis à des beautés mortelles ;

Des flammes de Vénus Pluton même animé ;

Et le plaisir divin d'aimer et d'être aimé.

Que ses chants étaient doux ! je m'y laissai surprendre.

Mon âme ne pouvait se lasser de l'entendre.

Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit.

Pour jamais firent place à tout ce qu'il m'apprit.

Il connaît sa victoire, et sa bouche embaumée Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée. Il coula dans mon cœur ; et, de cet heureux jour. Et ma bouche et mon cœur n'ont respiré qu'amour.

0 lignes que sa main, que son cœur a tracées ! 0 nom baisé cent fois ! craintes bientôt chassées ! Oui : cette longue route et ces nouveaux séjours. Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours. Ma mémoire, partout sont tes chères compagnes. Dis vrai ! Suis- je avec toi dans ces riches campagnes Où du Rhône indompté l'Arve trouble et fangeux Vient grossir et souiller le cristal orageux ?

Ta lettre se promet qu'en ces nobles rivages Où Sénart épaissit ses immenses feuillages. Des vers pleins de ton nom attendent ton retour. Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour. Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes. Peut du Permesse encor visiter les retraites ; Et, loin de son amante égayant sa langueur. Calmer par des chansons les troubles de son cœur ! Camille, où tu n'es point, moi je n'ai pas de Muse. Sans toi, dans ses bosquets Hélicon me refuse ; Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts. Et les chœurs d'Apollon méconnaissent ma voix. Ces regards purs et doux, que sur ce coin du monde Verse d'un ciel ami l'indulgence féconde. N'éveillent plus mes sens ni mon âme. Ces bords Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors ;

Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries.

Et l'ennui taciturne habite ces prairies.

Tu fis tous leurs attraits : ils fuyaient avec toi

Sur le rapide char qui t'éloignait de moi

Errant et fugitif, je demande Camille

A ces antres, souvent notre commun asile ;

Ou je vais te cherchant dans ces murs attristés.

Sous tes lambris, jamais par moi seul habités,

Où ta harpe se tait, où la voûte sonore

Fut pleine de ta voix et la répète encore ;

Où tous ces souvenirs cruels et précieux

D'un humide nuage obscurcissent mes yeux.

Mais pleurer est amer pour une belle absente ;

II n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante»

Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs

Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs ;

Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime,

Vous défendre une larme et pleurer elle-même.

Eh bien ! sont-ils bien tous empressés à te voir ?

As-tu sur bien des cœurs promené ton pouvoir ?

\^ois-tu tes jours suivis de plaisirs et de gloire.

Et chacun de tes pas compter une victoire ?

Oh ! quel est mon bonheur si, dans un bal bruyant.

Quelque belle tout bas te reproche en riant

D'un silence distrait ton âme enveloppée.

Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée !

Mais, Dieux ! puisses-tu voir, sous un ennui rongeur,

De ta chère beauté flétrir toute la fleur.

Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes ;

D'aller chercher toi-même et désirer des fêtes.

Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois,

Aux éloges rusés d'une flatteuse voÀx«

Com ne font trop souvent de jeunes infidèles.

Sans songer que le ciel n'épargne point les belles.

Invisible, inconnu. Dieux ! pourquoi n'ai-je pas

Sous un voile étranger accompagné tes pas ?

J'ai pu de ton esclave, ardent, épris de zèle.

Porter, comme le cœur, le vêtement fidèle.

Quoi ! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins.

Devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins !

Et quand d'âpres cailloux la pénible rudesse

De tes pieds délicats offense la faiblesse.

Mes bras ne sont point là pour presser lentement

Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant !

Ah ! ce n'est pas aimer que prendre sur soi-même

De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime.

Il fut un temps, Camille, où plutôt qu'à me fuir

Tout le pouvoir des Dieux t'eût contieiinte à mourir I

Et puis d'un ton charmant ta lettre me demande Ce que je veux de toi, ce que je te commande ! Ce que je veux ? dis-tu. Je veux que ton retour Te paraisse bien lent ; je veux que nuit et jour Tu m'aimes. (Nuit et jour, hélas ! je me tourmente.) Présente au miheu d'eux, sois seule, sois absente ; Dors en pensant à moi ; rêve-moi près de toi ; Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moL

Ah ! je les reconnais et mon cœur se réveille, O sons ! ô douces voix chères à mon oreille ! O mes Muses, c'est vous ; vous mon premier amour. Vous qui m'avez aimé dès que i'ai vu le jour.

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER t^a]

Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance,

Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance.

Où j'entendais le bois murmurer et frémir,

Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.

Ingrat ! ô de l'amour trop coupable folie !

Souvent je les outrage et fuis et les oublie ;

Et sitôt que mon cœur est en proie au chagrin.

Je les vois revenir le front doux et serein.

J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente

De soupçons inquiets m'agite et me tourmente.

Je vois tous ses appas et je vois mes dangers ;

Ah ! je la vois livrée à des bras étrangers.

Elles viennent ! leurs voix, leur aspect me rassure :

Leur chant mélodieux assoupit ma blessure ;

Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits

Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix.

Par vous. Muses, par vous, franchissant les collines.

Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines.

Soit Catile ou Faleme et leurs riches coteaux.

Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux :

Par vous de l'Anio j'admire le rivage.

Par vous de Tivoli le poétique ombrage,

Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,

La n3miphe et le satyre écoutant les chansons.

Par vous la rêverie errante, vagabonde.

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