AUX FRÈRES DE PANGE
(en partant pour L'ITALIE)
Vous restez, mes amis, dans ces murs où la Seine Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine. Et près d'elle partout voit changer tous les jours Les fêtes, les travaux, les belles, les amours. Moi, l'espoir du repos et du bonheur peut-être. Cette fureur d'errer, de voir' et de connaître, La santé que j'appelle et qui fuit mes douleurs (Bien sans qui tous les biens n'ont aucunes douceurs), A mes pas inquiets tout me livre et m'engage. C'est au milieu des soins, compagnons du voyage. Que m'attend une sainte et studieuse paix Que les flèches d'amour ne troubleront jamais. Je suivrai des amis ; mais mon âme d'avance, Vous, mes autres amis, pleiire de votre absence. Et voudrait, partagée en des penchants si doux. Et partir avec eux et rester près de voua.
Ce couple fraternel, ces âmes que j'embrasse D'un lien qui, du temps craignant peu la menace, Se perd dans notre enfance, unit nos premiers jours, Sont mes guides encore ; ils le furent toujours. Toujours leur amitié, généreuse, empressée, A. porté mes ennuis et ne s'est point lassée. Quand Phébus, que l'hiver chasse de vos remparts, Va de loin vous jeter quelques faibles regards.
Nous allons, sur ses pas, visiter d'autres rives, Et poursuivre au midi ses chaleurs fugitives. Nous verrons tous ces lieux dont les brillants destina Occupent la mémoire ou les yeux des humains ; Marseille où l'Orient amène la fortune ; Et Venise élevée à l'hymen de Neptime ; Le Tibre, fleuve-roi, Rome, fille de Mars, Qui régna par le glaive et règne par les arts ; Athènes qui n'est plus, et Byzance, ma mère ; Smyme qu'habite encor le souvenir d'Homère. Croyez, car en tous lieux mon cœur m'aura suivi. Que partout où je suis vous avez un amL
Mais le sort est secret ! Quel mortel peut connaître Ce que lui porte l'heure et l'instant qui va naître ? Souvent ce soufifle pur dont l'homme est animé. Esclave d'un climat, d'un ciel accoutimié. Redoute un autre ciel, et ne veut plus nous suivre Loin des Ueux où le temps l'habitua de vivre. Peut-être errant au loin, sous de nouveaux climats, Je vais chercher la mort qui ne me cherchait pas. Alors, ayant sur moi versé des pleurs fidèles, Mes amis reviendront, non sans larmes nouvelles, Vous conter mon destin, nos projets, nos plaisirs. Et mes derniers discours et met derniers soupirs.
Vivez heureux ! gardez ma mémoire aussi chère. Soit que je vive encor, soit qu'en vain je l'espère. Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les mois. D'une double moisson la grange sera pleine. Avant que dans vos bras la voile nous ramène.
Si longtemps autrefois nous n'étions point perdus ! Aux plaisirs citadins tout l'hiver assidus, Quand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites, Et des nuits à leur tour usurpaient les limites. Comme oiseaux du printemps, loin du nid paresseux, Nous visitions les bois et les coteaux vineux, Les peuples, les cités, les brillantes Naïades ; Et l'humide départ des sinistres Pléiades Nous renvoyait chercher la ville et ses plaisirs. Ou souvent rassemblés, livrés à nos loisirs. Honteux d'avoir trouvé nos amours infidèles. Disputer des beaux-arts, de la gloire et des belles. Ah ! nous ressemblions, arrêtés ou flottants. Aux fleuves comme nous voyageurs inconstants. Ils courent à grand bruit ; ils volent, ils bondissent ; Dans les vallons riants leurs flots se ralentissent. Quand l'hiver, accourant du blanc sommet des monts, Vient mettre un frein de glace à leurs pas vagabonds. Ils luttent vainement, leurs ondes sont esclaves : Mais le printemps revient amollir leurs entraves. Leur frein s'use et se brise au souffle du zéphyr. Et l'onde en liberté recommence à courir.