‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 72 sur 118 · AUX FRÈRES DE PANGE · texte numérisé non relu

AUX FRÈRES DE PANGE

Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre. Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul. Que les pontifes saints autour de mon cercueil. Appelés aux accents de l'airain lent et sombre.

De leur chant lamentable accompagnent mon ombre.

Et sous des murs sacrés aillent ensevelir

Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.

Eh ! qui peut sans horreur, à ses heures dernières.

Se voir au loin périr dans des mémoires chères ?

L'espoir que des amis pleureront notre sort

Charme l'instant suprême et console la mort.

Vous-mêmes choisirez à mes jeunes reliques

Quelque bord fréquenté des pénates rustiques,

Des regards d'un beau ciel doucement animé.

Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai.

C'est là, près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille,

Qu'à mes mânes éteints je demande un asile :

Afin que votre ami soit présent à vos yeux.

Afin qu'au voyageur amené dans ces Ueux,

La pierre, par vos mains de ma fortune instruite,

Raconte en ce tombeau quel malheureux habite ;

Quels maux ont abrégé ses rapides instants ,

Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps.

Ah ! le meurtre jamais n'a souillé mon courage.

Ma bouche du mensonge ignora le langage.

Et jamais, prodiguant un serment faux et vain,

Ne trahit le secret recelé dans mon sein.

Nul forfait odieux, nul remords implacable

Ne déchire mon âme inquiète et coupable.

Vos regrets la verront pure et digne de pleurs ,

Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs,

Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore.

Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore,

Que mes naissantes fleurs auront en vain promis.

Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis.

Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse.

Au milieu des éclats d'ime vive allégresse.

Frappés d'un souvenir, hélas I amer et doux, Sans doute vous direz : « Que n'est-il avec nous ! »

Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs ; Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. Mais, oh I que mollement reposera ma cendre. Si parfois un penchant impérieux et tendre Vous guidant vers la tombe où je suis endormi. Vos yeux en approchant pensent voir leur ami ! Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire ; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire. Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu. L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu. Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne ; Que jamais les douleurs, par de cruels combats» N'allument dans vos flancs un pénible trépas ; Que la joie en vos cœurs ignore les alarmes ; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes, Que vos heureux destins, les déUces du ciel, Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel. Et non sans quelque amour paisible et mutuelle. Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle. Près de vous désolée, en accusant les Dieux, Pleure, «t veuille vous suivre, et vous femte les yeux^

Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur ? Pourquoi vers des lauriers aiguillonner mon cœur ?

Abel, que me veux-tu ? Je suis heureux, tranquille.

Tu veux m'ôter mon bien, mon aanour, ma Camille,

Mes rêves nonchalants, l'oisiveté, la paix,

A l'ombre, au bord des eaux, le sommeil pur et frais.

Ai-je connu jamais ces noms brillants de gloire

Sur qui tu viens sans cesse arrêter ma mémoire ?

Pourquoi me rappeler, dans tes cris assidus.

Je ne sais quels projets que je ne connais plus ?

Que d'Achille outragé l'inexorable absence

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