AU CHEVALIER DE PANGE
Quand la feuille en festons a couronné les bois. L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix. Il serait criminel aux yeux de la nature, Si, de ses dons heureux négligeant la culture. Sur son triste rameau, muet dans ses amours. Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. Et toi, rebelle aux dons d'ime si tendre mère. Dégoûté de poursuivre une muse étrangère Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi. Tu t'es fait du silence une coupable loi 1 Tu naquis rossignoL Pourquoi, loin du bocage Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage Eût redit tes doux sons sans murmure écouté? T'en allais-tu chercher la muse des cités ; Dette muse, d'éclat, de pourpre environnée- Qui, le glaive à la main, du diadème onkée.
Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix, Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois : Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux, Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux ? Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle. Amoureux, avec Tâme et la voix de Tibulle, Fuirais- tu les hameaux, ce séjom enchanté Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté ? L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître. La fille d'un pasteur, une vierge champêtre, Dans le fond d'une rose, un matin de printemps.
Le trouva nouveau-né
Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées.
Elle saisit le bout de ses ailes dorées,
L'ôta de son berceau d'une timide main.
Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein.
Tout, mais surtout les champs sont restés son empire.
Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire ;
Là de plus beaux soleils dorent razm: des cieux ;
Là les prés, les gazons, les bois harmonieux.
De mobiles ruisseaux la colline animée.
L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée ;
Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser ;
Là sous les antres frais habite le baiser.
Les Muses et l'Amour ont les mêmes retraites.
L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes.
Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux,
Le génie et les vers se plaisent parmi vous.
J'ai choisi parmi vous ma Muse jeune et chère ;
Et, bien qu'entre ses sœurs elle soit la dernière.
Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins.
Et puis une plus belle eût voulu plus de soins ;
Délicate et craintive, un rien la décourage.
Un rien sait l'animer. Curieuse et volage.
Elle va parcourant tous les objets flatteurs
Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs
Le» zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles,
Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.
Une source brillante, un buisson qui fleurit.
Tout amuse ses yeux ; elle pleure, elle rit.
Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente,
Elle erre avec une onde et pure et languissante ;
Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr,
Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur.
Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide
Sur un oiseau surpris pose une main rapide.
Quelquefois, gravissant la mousse du rocher.
Dans une touffe épaisse elle va se cacher ;
Et sans bruit épier sur la grotte pendante
Ce que dira le Faune à la Nymphe imprudente.
Qui, dans cet antre sourd et des Faunes ami.
Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi.
Souvent même, écoutant de plus hardis caprices.
Elle ose regarder au fond des précipices
Où sur le roc mugit le torrent effréné.
Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné.
Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle.
Suivre les moissonneurs et Uer la javelle.
L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux
Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux ;
Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine ;
Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine ;
Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir,
Et son bras avec eux fait crier le pressoir.
Viens, viens, mon jeune ami ; viens, nos muses t'attendent ;
Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent ;
Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts.
Chaque soir une table, aux suaves apprêts,
Assoira près de nous nos belles adorées ;
Ou, cherchant dans les bois des Nymphes égarées,
Nous entendrons les ris, les chansons, les festins ;
Et les verres emplis sous les bosquets lointains
Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille.
De leur voix argentine égayer notre oreille.
Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs.
Ton front rejette encor leurs couronnes de fleurs.
Si de leurs soins pressants la douce impatience
N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense,
Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis
Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis ;
Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose ;
Et, quand tu lui viendras présenter une rose.
Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don.
Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom.
Ah ! portons dans les bois ma triste inquiétude.
O Camille ! l'amour aime la solitude.
Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi.
Là, seul, celui qui t'aime est encore avec toi.
Que dis- je ? Ah ! seul et loin d'une ingrate chérie,
Mon cœur sait se tromper. L'espoir, la rêverie,
La belle illusion la rendent à mes feux.
Mais sensible, mais tendre, et comme je la veux :
De ses refus d'apprêt oubliant l'artifice.
Indulgente à l'amour, sans fierté, sans caprice, De son sexe cruel n'ayant que les appas. Je la feins quelquefois attachée à mes pas ; Je régare et l'entraîne en des routes secrètes. Absente, je la tiens en des grottes muettes... Mais présente, à ses pieds m'attendent les rigueurs. Et, pour des songes vains, de réelles douleurs. Camille est un besoin dont rien ne me soulage ; Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image. Près d'elle, tout, comme elle, est touchant, gracieux ; Tout est aimable et doux, et moins doux que ses yeux. Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville, Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille, Et moi toujours l'amant trop prompt à s'enflammer. Qu'elle outrage, qui l'aime, et veut toujours l'aimer.
J'ai suivi les conseils d'une triste sagesse. Je suis donc sage enfin ; je n'ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon cœur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui. Quel dég'^nt vient saisir mon âme consternée, Seule dans ^xie-même, hélas ! emprisonnée ? Viens, ô ma lyre ! ô toi mes dernières amours (Innocentes du moins) ; viens, ô ma lyre ; accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. Quoi ! je suis seul? O Dieux ! où sont donc mes amis? Ah ! ce cœur qui, toujours à l'amitié soumis, D'étendre ses liens fit son besoin suprême. Faut-il l'abandonner, le laisser à lui-même ?
OÙ sont donc mes amis ? Objets chéris et doux ! Je souffre, ô mes amis ! Ciel ! où donc êtes- vous ? A tout ce qu'elle entend, de vous seuls occupée, De chaque bruit lointain mon oreille frappée Écoute, et croit souvent reconnaître vos pas ; Je m'élance, je cours, et vous ne venez pas !
Ah ! vous accuserez votre absence infidèle.
Quand vous saurez qu'ainsi je souffre et vous appelle.
Que je plains un méchant ! Sans doute avec efîroi
Il porte à tout moment les yeux autour de soi ;
Il n'y voit qu'un désert ; tout fuit, tout se retire.
Son œil ne vit jamais de bouche lui sourire ;
Jamais, dans les revers qu'il ose déclarer.
De doux regards sur lui s'attendrir et pleurer.
Oh ! de se confier noble et douce habitude !
Non, mon cœur n'est point né pour vivre en solitude :
Il me faut qui m'estime, il me faut des amis
A qui dans mes secrets tout accès soit permis ;
Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée
Réponde à mon silence, et sente ma pensée.
Ah ! si pour moi jamais tout cœur était fermé.
Si nul ne songe à moi, si je ne suis aimé...
Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie.
Et quels sont ses plaisirs, que fait-il de la vie.
Le malheureux qui, seul, exclu de tout lien.
Ne connaît pas un cœur où reposer le sien ;
Une âme où dans ses maux, comme en un saint asile,
Il puisse fuir la sienne et se rasseoir tranquille ;
Pour qui nul n'a de vœux, qui jamais dans ses pleun
Ne peut se dire : « Allons, je sais que mes douleurs
Tourmentent mes amis, et quoiqu'en mon absence.
Ils accusent mon sort et prennent ma défense ? »
0 Muses, accourez ; solitaires divines,
Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines !
Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas,
Soit que de doux pensers, en de riants climats.
Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne ;
Soit que parmi les choeurs de ces nymphes du Rhône
La lune sur les prés, où son flambeau vous luit.
Dansantes vous admire au retour de la nuit ;
Venez. J'ai fui la ville aux Muses si contraire.
Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire.
Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour
Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour.
Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre
L'oisive rêverie au suave délire ;
Et les rapides chars et leurs cercles d'airain
Effarouchent les vers qui se taisent soudain.
Venez. Que vos bontés ne me soient point avares.
Mais, oh ! faisant de vous mes pénates, mes lares,
Quand pourrai- je habiter un champ qui soit à moi ?
Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi
Dormir et ne rien faire, inutile poète,
Goûter le doux oubli d'une vie inquiète ?
Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans.
Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs ;
Si mon cœur dévorait vos champêtres histoires.
Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires.
Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux.
Et du premier humain berceau délicieux ;
L'épouse de Booz, chaste et belle indigente.
Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente ;
Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas !
Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas ;
Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage
N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage.
Oh I oui, je veux un jour, en des bords retirés,
Sur un riche coteau ceint de bois et de prés.
Avoir un humble toit, une source d'eau vive
Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive.
Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux.
Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux,
Loin du superbe ennui que l'éclat environne.
Vivre comme jadis, aux champs de Babylone,
Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains
Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints ;
Avoir amis, enfants, épouse belle et sage ;
Errer, un livre en main, de bocage en bocage ;
Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs.
Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs.
Douce mélancolie, aimable mensongère.
Des antres, des forêts déesse tutélaire.
Qui vient d'une insensible et charmante langueur
Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur.
Quand, sorti vers le soir des grottes reculées.
Il s'égare à pas lents au penchant des vallées.
Et voit des derniers feux le ciel se colorer.
Et sur les monts lointains un beau jour expirer.
Dans sa volupté sage, et pensive, et muette.
Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête.
Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur
Du fleuve qui s'étend comme lui calme et pur.
Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages.
Et la pourpre en festons couronnant les nuages.
Il revoit près de lui, tout à coud animés.
Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés. Dont la troupe immortelle habite sa mémoire : Julie, amante faible et tombée avec gloire ; Clarisse, beauté sainte où respire le ciel. Dont la douleur ignore et la haine et le fiel. Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure j Clémentine adorée, âme céleste et pure.
Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison. Ne perd point l'innocence en perdant la raison. Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries ; Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs ! Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être, hélas ! que d'aimables chimères, De l'âme et du génie enfants imaginaires. Il se lève, il s'agite à pas tumultueux ; En projets enchanteurs il égare ses vœux. Il ira, le cœur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.
Souvent le malheureux songe à quitter la vie. L'espérance crédule à vivre le convie.
Le soldat sous la tente espère, avec la paix, Le repos, les chansons, les danses, les banauets.
Gémissant sur le soc, le laboureur d'avance Voit ses guérets chargés d'une heureuse abondance. Moi, l'espérance amie est bien loin de mon cœur. Tout se couvre à mes yeux d'un voile de langueur ; Des jours amers, des nuits plus amères encore. Chaque instant est trempé du fiel qui me dévore ; Et je trouve partout mon âme et mes douleurs, Le nom de Lycoris, et la honte et les pleurs. Ingrate Lycoris, à feindre accoutumée.
Avez- vous pu trahir qui vous a tant aimée ? A.vez-vous pu trouver un passe-temps si doux A déchirer un cœur qui n'adorait que vous ? Amis, pardonnez-lui ; que jamais vos injures N'osent lui reprocher ma mort et ses parjures ; Je ne veux point pour moi que son cœur soit blessé. Ni que pour l'outrager mon nom soit prononcé. Ces amis m'étaient chers ; ils aimaient ma présence. Je ne veux qu'être seul, je les fuis, les offense. Ou bien, en me voyant, chacun avec effroi Balance à me connaître et doute si c'est moi.
Est-ce là cet ami, compagnon de leur joie,
A de jeunes désirs comme eux toujours en proie.
Jeune amant des festins, des vers, de la beauté ?
Ce front pâle et mourant, d'ennuis inquiété.
Est celui d'un vieillard appesanti par l'âge.
Et qui déjà d'un pied touche au fatal rivage.
Sans doute, Lycoris, oui, j'ai fini mon sort
Quand tu ne m'aimes plus et souhaites ma mort.
Amis, oui, j'ai vécu ; ma course est terminée.
Chaque heure m'est un jour, chaque jour une année ;
Les amants malheureux vieillissent en un jour.
Ah I n'éprouvez jamais les douleurs de l'amour :
Elles hâtent encor nos fuseaux si rapides.
Et, non moins que le Temps, la Tristesse a des rides.
Quoi, Gallus ! quoi ! le sort, si près de ton berceau.
Ouvre à tes jeunes pas ce rapide tombeau ?
Hélas ! mais quand j'aurai subi ma destinée.
Du Léthé bienfaisant la rive fortimée
Me prépare un asile et des ombrages verts :
Là, les danses, les jeux, les suaves concerts.
Et la fraîche naïade, en ses grottes de mousse,
S'écoulant sur des fleurs, mélancolique et douce.
Là, jamais la beauté ne pleure ses attraits :
Elle aime, elle est constante, elle ne ment jamais ;
Là tout choix est heureux, toute ardeur mutuelle.
Et tout plaisir durable, et tout serment fidèle.
Que dis- je ? on aime alors sans trouble ; et les amants.
Ignorant le parjure, ignorent les serments.
Venez me consoler, aimables héroïnes.
O Léthé ! fais-moi voir leurs retraites divines ; Viens me verser la paix et l'oubli de mes maux. Ensevelis au fond de tes dormantes eaux Le nom de Lycoris, ma douleur, mes outrages. Un jour peut-être aussi, sous tes riants bocages, Lycoris, quand ses yeux ne verront plus le jour. Reviendra tout en pleurs demander mon amour ; Me dire que le Styx me la rend plus sincère. Qu'à moi seul désormais elle aura soin de plaire 5 Que cent fois, rappelant notre antique lien. Elle a vu que son cœur avait besoin du mien. Lycoris à mes yeux ne sera plus charmante : Pourtant... O Lycoris ! ô trop funeste amante I Si tu l'avais voulu, Gallus, plein de sa foi. Avec toi voulait vivre et mourir avec toi.
O jours de mon printemps, jours couronnés de rose,
A votre fuite en vain un long regret s'oppose.
Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs.
Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs
Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées.
Hélas ! bientôt le flux des rapides années
Vous aura loin de moi fait voler sans retour.
Oh ! si du moins alors je pouvais à mon tour,
Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière
Offrir à mes amis une ombre hospitalière ;
Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir,
A de joyeux banquets la nuit les fait asseoir ;
Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes.
Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites.
Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix,
Oii Montigny s'enfonce en ses antiques bois.
Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles.
Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles.
J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits
Les Muses, les plaisirs, et l'étude et la paix.
Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage.
Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage ;
Qu'il pUe, en approchant de ces superbes fronts.
Sa tête à la prière, et son âme aux affronts.
Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles.
Enrichir à son tour quelques têtes serviles.
De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.
Une pauvreté libre est un trésor si doux !
Il est si doux, si beau, de s'être fait soi-même.
De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime ;
ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER i6o
Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses mœurs.
D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs.
Sa cellule de cire, industrieux asile
Où l'on coule une vie innocente et facile ;
De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis ;
De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis.
Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses,
D'un encens libre et pur les honnêtes caresses !
Ainsi Ton dort tranquille ; et, dans son saint loisir.
Devant son propre cœur on n'a point à rougir.
Si le sort ennemi m'assiège et me désole.
On pleure ; mais bientôt la tristesse s'envole ;
Et les arts, dans un cœur de leur 2unour rempli.
Versent de tous les maux l'indifférent oubli.
Les délices des arts ont nourri mon enfance.
Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance,
La Nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux
Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux.
Ma main donne au papier, sans travail, sans étude.
Des vers fils de l'amour et de la solitude.
Tantôt de mon pinceau les timides essais
Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.
Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire ;
Elle rit et s'égaye aux danses du Satyre ;
Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux.
Et pense voir et voit ses antiques aïeux
Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages,
Arrêtent près de lui leurs p^alais de nuages.
Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs.
Des plus sombres ennuis riants consolateurs.
Amis sûrs dans la peine et constantes m^tresses.
Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses ;
Beaux-artSw Dieux bienfaisants, vous que vos favoris
x6i ÉLÉGIES
Par un indigne usage ont tant de fois flétris,
Je n'ai point partagé leur honte trop commune.
Sur le front des époux de l'aveugle Fortune
Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux.
J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous.
Je ne vais point, à prix de mensonges serviles,
Vous marchander au loin des récompenses viles ;
Et partout, de mes vers ambitieux lecteur,
Faire trouver charmant mon luth adulateur.
Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,
Ces vieilles amitiés de l'enfance première,
Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain.
Jadis au châtiment nous présentions la main ;
Et mon frère et Lebrun, les Muses elles-mêmes ;
De Pange, fugitif de ces neuf Sœurs qu'il aime ;
Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois,
A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,
Prête une oreille amie et cependant sévère.
Puisse- je ainsi toujours dans cette troupe chère
Me revoir, chaque fois que mes avides yeux
Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux.
Amant des nouveautés compagnes de voyage ;
Courant partout, partout cherchant à mon passage
Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer.
Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer.
Ah ! des plcurs ! des regrets ! lisez, amis. C'est elle. On m'outrage, on me chasse, et puis on me rappelle. Non . il fallait d'abord m'accueillir sans détours. Non, non : je n'irai point. La nuit tombe ; j'accours.
Œuvres Poétiquts d* André Chànùr, t, h XI
On s'excuse, on gémit ; enfin on me renvoie. Je sors. Chez mes amis je viens trouver la joie, Et parmi nos festins un billet repentant Bientôt me suit et vient me dire qu'on m'attend.
• Écoute, jeune ami de ma première enfance.
Je te connais. Malgré ton aimable silence,
Je connais la beauté qui t'a contraint d'aimer.
Qui t'agite tout bas, que tu n'oses nommer.
Certe un beau jour n'est pas plus beau que son visage.
Mais, si tu ne veux point gémir dans l'esclavage.
Sache que trop d'amour excite leur dédain.
Laisse-la quelquefois te désirer en vain.
Il est bon, quelque orgueil dont s'enivrent ces belles,
De leur montrer pourtant qu'on peut se passer d'elles.
Viens, et loin d'être faible, allons, si tu m'en crois.
Respirer la fraîcheur de la nuit et des bois ;
Car, dans cette saison de chaleurs étouffée.
Tu sais, le jour n'est bon qu'à donner à Morphée.
Allons. Et pour Camille, elle n'a qu'à dormir. »
Passons devant ses murs. Je veux, pour la punir, Je veux qu'à son réveil demain on lui rapporte Qu'on m'a vu. Je passais sans regarder sa porte. Qu'elle s'écrie alors, les larmes dans les yeux, Que tout homme est parjure, et qu'il n'est point de Tiens. C'est ici. Voilà ses jardins solitaires [Dieux I Tant de fois attentifs à nos tendres mystères ; Et là, tiens, sur ma tête est son lit amoureux. Lit chéri, tant de fois fatigué de nos jeux. Ah ! le verre et le lin, délicate barrière, Laissent voir à nos yeux la tremblante lumière Qui, lusqu'à l'aube au teint moins que le sien vermeil
Veille près de sa couche et garde son sommeil. C'est là qu'elle m'attend. Oh ! si tu l'avais vue, Quand, fermant ses beaux yeux, mollement étendue. Laissant tomber sa tête, un calme pur et frais Comme aux anges du ciel fait reluire ses traits I Ah ! je me venge aussi plus qu'elle ne mérite. Un vain caprice, un rien... Ami, fuyons bien vite; Fuyons vite, courons. Mes projets seront sûrs Quand je ne verrai plus sa porte ni ses murs.