‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 76 sur 118 · AU MARQUIS DE BRAZAIS · texte numérisé non relu

AU MARQUIS DE BRAZAIS

Qui ? moi ? moi de Phébus te dicter les leçons ?

Moi, dans Tombre ignoré, moi que ses nourrissons

Pour émule aujourd'hui désavoûraient peut-être.

Dans ce bel art des vers je n'ai point eu de maître ;

Il n'en est point, ami. Les poètes vantés.

Sans cesse avec transport lus, relus, médités ;

Les dieux, l'homme, le ciel, la nature sacrée

Sans cesse étudiée, admirée, adorée.

Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatants.

A peine avais- je vu luire seize printemps.

Aimant déjà la paix d'un studieux asile.

Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille.

Ma voix humble à l'écart essayait des concerts ;

Ma jeune lyre osait balbutier des vers.

Déjà même Sapho des chants de Mitylène

Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.

Déjà dans les hameaux, silencieux, rêveur,

Une source inquiète, un ombrage, une fleur.

Des filets d'Arachné ringénieuse trame,

De doux ravissements venaient saisir mon âme.

Des voyageurs lointains auditeur empressé,

Sur nos tableaux savants où le monde est tracé.

Je courais avec eux du couchant à l'aurore.

Fertile en songes vains que je chéris encore,

J'allais partout, partout bientôt accoutumé ;

Aimant tous les humains, de tout le monde aimé.

Les pilotes bretons me portaient à Surate,

Les marchands de Damas me guidaient vers l'Euphrate.

Que dis- je ? dès ce temps mon cœur, mon jeune cœur

Commençait dans l'amour à sentir un vainqueur ;

Il se troublait dès lors au souris d'une belle.

Qu'à sa pente première il est resté fidèle !

C'est là, c'est en aimant, que pour louer ton choix

Les Muses d'elles-même adouciront ta voix.

Du sein de notre amie, oh ! combien notre lyre

Abonde à publier sa beauté, son empire,

Ses grâces, son amour de tant d'amour payé !

Mais quoi ! pour être heureux faut-il être envié

Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse

N'attireraient jamais les ondes du Permesse,

Qu'importe ? Penses- tu qu'il ait perdu ses jours

Celui qui, se Hvrant à ses chères amours.

Recueilli dans sa joie, eut pour toute science

De jouir en secret, fut heureux en silence ?

Qu'il est doux, au retour de la froide saison, Jusqu'au printemps nouveau regagnant la maison, De la voir devant vous accourir au passage. Ses cheveux en désordre épars sur son visage ; Son oreille de loin a reconnu vos pas ; Elle vole et s'écrie et tombe dans vos bras :

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Et sur VOUS appuyée et respirant à peine,

A son foyer secret loin des yeux vous entraîne.

Là, mille questions qui vous coupent la voix,

Doux reproches, baisers, se pressent à la fois.

La table entre vous deux à la hâte est servie.

L'œil humide de joie, au banquet elle oublie

Et les mets et la table, et se nourrit en paix

Du plaisir de vous voir, de contempler vos traits.

Sa bouche ne dit rien, mais ses yeux, mais son âme.

Vous parlent, et bientôt des caresses de flamme

Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous.

C'est là qu'elle s'informe avec un soin jaloux

Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle

Habitait la contrée où vous étiez loin d'elle.

Mais ne m'a-t-elle pas juré d'être infidèle ? Mais n'est-ce donc pas moi qu'elle a banni loin d'elle? Mais sa voix intrépide, et ses yeux, et son front Ne se vantaient-ils pas de m'avoir fait affront ? C'est donc pour essuyer quelque nouvel outrage. Pour l'accabler moi-même et d'insulte et de rage, La prier, la maudire, invoquer le cercueil. Que je retourne encor vers son funeste seuil. Errant dans cette nuit turbulente, orageuse. Moins que ce triste cœur noire et tumultueuse ?

Ce n'était pas ainsi que, sans crainte et sans bruit. Jadis à la faveur d'une plus belle nuit, Invisible, attendu par des baisers de flamme... 0 toi, jeune imprudent que séduit une femme.

ŒUVRES POÉTIQUES DE AXDRE CHÉNIER i6fi

Si ton cœur veut en croire un cœur trop agité,

Ne courbe point la tête au joug de la beauté.

Ris plutôt de ses feux et méprise ses charmes.

Vois d'un œil sec et froid ses soupirs et ses larmes.

Règne en tyran cruel ; aime à la voir souffrir ;

Laisse-la toute seule et transir et mourir.

Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles.

Son souris venimeux, ses caresses mortelles.

Ah ! si tu connaissais de quel art inouï

La perfide enivra ce cœur qu'elle a trahi !

De quel art ses discours (faut-il qu'il m'en ouvie .ne l)

Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne i

Avait-elle bien pu vivre et ne m'aimer pas ?

Combien de fois, de joie expirante en mes bras.

Faible, exhalant à peine une voix amoureuse :

« Ah ! Dieux ! s'écriait-elle, ah ! que je suis heureuse ! >

Combien de fois encor, d'une brûlante main

Pressant avec fureur ma tête sur son sein.

Ses cris me reprochaient des caresses paisibles ;

Mes baisers, à l'entendre, étaient froids, insensibles ;

Le feu qui la brûlait ne pouvait m'enflammer.

Et mon sexe cruel ne savait point aimer.

Et moi, fier et confus de son inquiétude.

Je faisais le procès à mon ingratitude ;

Je plaignais son amour, et j'accusais le mien.

Je haïssais mon cœur si peu digne du sien.

Je frissonne. Ah ! je sens que je m'approche d'elle. Oui, je la vois, grands Dieux ! cette maison cruelle Que sans trouble jamais n'abordèrent mes pas. Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas. Mais elle n'avait point, sans pitié même feinte. Rassasié mon cœur et de fiel et d'absinthe.

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Ah ! d'affronts aujourd'hui je la veux accabler. De véritables pleurs de ses yeux vont couler. Tout ce qu'ont de plus dur l'insulte, la colère. Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire Ce silence indulgent qui semble caresser, Qui pardonne et rassure, et plaint sans offenser. Oui ; laissons le dépit et l'injure farouche : Allons, je veux entrer le rire sur la bouche. Le front calme et serein. Lycoris, je veux voir S'il est vrai que la paix soit toute en mon pouvoir. Prends courage, mon cœur : de douces espérances Me disent qu'aujourd'hui finiront tes souffrances.

L'art des transports de l'âme est un faible interprète ;

L'art ne fait que des vers ; le cœur seul est poète.

Sous sa fécondité le génie opprimé

Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé.

Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle

Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle.

Son cœur dicte ; il écrit. A ce maître divin

Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main.

S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente.

Si la folâtre joie et la jeunesse ardente

Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs.

Ses vers frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,

Brillants de la santé qui luit sur son visage.

Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage.

Si, pauvre et généreux, son cœur vient de souffrir

Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir;

Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère.

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L'oublie en écoutant une amour étrangère ; De sables douloureux si ses flancs sont brûlés. Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés. Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes. Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes. Toujours vrai, son discours souvent se contredit. Comme il veut, il s'exprime ; il blâme, il applaudit. Vainement la pensée est rapide et volage : Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant. Il fixe le passé pour lui toujours présent. Et sait, de se connaître ayant la sage envie. Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.

Reste, reste avec nous, ô père des bons vins ! Dieu propice, ô Bacchus ! toi, dont les flots divins Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore ; Toi, devant qui l'amour s'enfuit et s'évapore. Comme de ce cristal aux mobiles éclairs Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs.

Eh bien ! mes pas ont-ils refusé de vous suivre ? Nous venons, disiez- vous, te conseiller de vivre. Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains. Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table; Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.

Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin

Mon cœur tranquille et libre avait aucun besoin.

Camille dans mon cœur ne trouve plus des armes,

Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes ;

Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus ;

Je crois la voir muette et le regard confus,

Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine

Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne,

Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis ?

Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits.

Qu'est-ce, amis ? nos éclats, nos jeux se ralentissent?

Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent

Pourquoi vois- je languir ces vins abandonnés,

Sous le liège tenace encore emprisonnés ?

Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie,

Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie.

Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux,

Ou la vigne foulée aux pressoirs de Citeaux.

Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille

Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile,

Parmi les entretiens, les jeux et les banquets.

Laisse couler la vie et n'y pense jamais.

Ah ! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie

Feignent malaisément et le rire et la joie !

Je ne sais, mais partout je l'entends, je la vol ;

Son fantôme attrayant est partout devant moi ;

Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.

Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille :

Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,

Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.

J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance,

Tous ces Dieux malfaisants ne soient d'intelligence.

Du moins il m'en souvient, quand autrefois auprès

De cette ingrate aimée, en nos festins secrets.

Je portais à la hâte à ma bouche ravie

La coupe demi- pleine à ses lèvres saisie.

Ce nectar, de l'amour ministre insidieux.

Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux.

Ma main courait saisir, de transports chatouillée,

Sa tête noblement folâtre, échevelée.

Elle riait ; et moi, malgré ses bras jaloux.

J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux.

J'avais soin de reprendre, utile stratagème !

Les fleurs que sur son sein j 'avais mises moi-même ;

Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,

Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps.

Ah ! je l'aimais alors I Je Taimerais encore»

Si de tout conquérir la soif qui la dévore

Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager ;

Si mon ajnour n'avait qu'un outrage à venger ;

Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre ;

Si je ne l'abhorrais. Ah ! qu'un cœur est à plaindre

De s'être à son amour longtemps accoutumé,

Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé 1

Pourquoi, grands Dieux, pourquoi la fîtes- vous si belle?

Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle :

Que m'importe qu'un autre adore ses attrait»;

Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets ;

Que tous deux en riant ils me nomment peut-être ;

De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître ;

Qu'un autre ait ses baisers, son cœur ; qu'une autre main

Poursuive lentement des bouquets sur son sein ?

Un autre I Ah ! je ne puis en souffrir la pensée.

Riez, amis ; nommez ma fureur insensée.

Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je par»

Me coucher sur sa porte, implorer ses regards ;

£Ue entendra me» pleurs, elle verra mes larme» ;

Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes. Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort, Vont ou me pardonner ou prononcer ma mort.

O nuit, nuît douloureuse ! ô toi, tardive aurore. Viens-tu ? vas-tu venir ? es-tu bien loin encore ? Ah ! tantôt sur un flanc, puis sur l'autre, au hasard Je me tourne et m'agite, et ne peux nulle part Trouver que l'insomnie amère, impatiente, Qu'un malaise inquiet et qu'une fièvre ardente. Tu dors, belle D'... z... ; et c'est toi, mon amour Qui retiens ma paupière ouverte jusqu'au jour. Si tu l'avais voulu, Dieux ! cette nuit cruelle Aurait pu s'écouler plus rapide et plus belle. Mon âme comme un songe autour de ton sommeil Voltige. En me lisant, demain à ton réveil. Tu verras, comme toi, si mon cœur est paisible. J'ai soulevé pour toi sur ma couche pénible Ma tête appesantie. Assis, et plein de toi. Le nocturne flambeau qui luit auprès de moi Me voit, en sons plaintifs et mêlés de caresses, Verser sur le papier mon cœur et mes tendresses. Tu dors, belle D'... z... Tes doux yeux sont fermés. Ton haleine de rose aux soupirs embaumés Entr'ouvre mollement tes deux lèvres vermeilles. Mais si je me trompais ! Dieux ! ô Dieux ! si tu veilles. Et si quand loin de toi j'endure le tourment D'une insomnie amère, aux bras d'un autre amant Pour toi. de cette nuit gui s'échappe trop vite.

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Une douce insomnie embellissait la fuite 1

Dieu d'oubli, viens fenner mes yeux. O Dieu de paix.

Sommeil, viens, fallût-il les fermer pour jamais.

Un autre dans ses bras ! ô douloureux outrage !

Un autre ! ô honte ! ô mort ! ô désespoir ! ô rage !

Malheureux insensé ! pourquoi, pourquoi les Dieux

A juger la beauté formèrent-ils mes yeux ?

Pourquoi cette âme faible et si molle aux blessures

De ces regards féconds en douces impostures ?

Une amante moins belle aime mieux, et du moins.

Humble et timide, à plaire elle est pleine de soins ;

Elle est tendre ; elle a peur de pleurer votre absence ;

Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance ;

Et son égale humeur, sa facile gaîté,

L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté.

Mais celle qui partout fait conquête nouvelle.

Celle qu'on ne voit point sans dire : « O qu'elle est belle !»

Insulte, en son triomphe, aux soupirs de l'amour,

Souveraine au milieu d'une tremblante cour.

Dans son léger caprice inégale et soudaine.

Tendre et douce aujourd'hui, demain froide et hautaine.

Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements.

Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans ce peuple d'amants?

On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire,

Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire.

Et puis pour qui l'adore, inquiétudes, pleurs,

Soupçons et jalousie, et nocturnes terreurs.

Quand il tremble, de loin, qu'un séducteur habile

Vienne et la sollicite et la trouve docile.

Mais que pouvais-je, hélas ! Et dois- je me blâmer ?

O D'... z..., je t'ai vue, il fallait bien t'aimer.

II fallait bien, D'... z.,,, que ma muse enflammée

Chantât pour caresser ma belle bien-aimée ;

Elle pleure à tes pieds, les yeux pleins de langueur :

Puisse-t-elle à mes feux intéresser ton cœur I

Au retour d'un festin, seule, ô Dieux ! sur ta couche. Si cet heureux papier s'approchait de ta bouche 1 Enfermé dans la soie, ô si ta belle main Daignait le retrouver, le presser sur ton sein 1 Je le saurai ; l'amour volera me le dire. Dans l'âme d'un poète un Dieu même respire ; Et ton cœur ne pourra me faire un si grand bien. Sans qu'un transport subit avertisse le mien. Fais-le naître, ô D'... z..., alors toutes mes peines S'adoucissent. Alors dans mes paisibles veines. Mon sang coule en flots purs et de lait et de miel. Et mon âme se croit habitante du cieL

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