‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 80 sur 118 · A LE BRUN · texte numérisé non relu

A LE BRUN

Qu'un autre soit jaloux d'illustrer sa mémoire ;

Moi, j'ai besoin d'aimer ; qu'ai-je besoin de gloire,

S'il faut, pour obtenir ses regards complaisants,

A l'ennui de l'étude immoler mes beaux ans ;

S'il faut, toujours errant, sans lien, sans maîtresse,

Étouiïer dans mon cœur la voix de la jeunesse.

Et sur un lit oisif, consumé de langueur.

D'une nuit solitaire accuser la longueur ?

Aux sommets où Phébus a choisi sa retraite.

Enfant, je n'allai point me réveiller poète ;

Mon cœur, loin du Permesse, a connu dans un jour

Les feux de Calliope et les feux de l'amour.

L'amour seul dans mon âme a créé le génie ;

L'amour est seul arbitre et seul dieu de ma vie ;

En faveur de l'amour quelquefois Apollon

Jusqu'à moi volera de son double vallon.

Mais que tous deux alors ils donnent à ma bouche

Cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche ;

Cette voix qui dispose à ne refuser rien,

Cette voix des amants le plus tendre lien.

Puisse un coup d'œil flatteur, provoquant mon hommage,

A ma langue incertaine inspirer du courage !

Sans dédain, sans courroux, puisse- je être écouté I

Puisse un vers caressant séduire la beauté !

Et si je puis encore, amoureux de sa chaîne.

Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine ;

Si je puis par mes sons touchants et gracieux

ig7 ÉLÉGIES

Aller grossir un jour ce peuple harmonieux

De cygnes dont Vénus embellit ses rivages

Et se plaît d'égayer les eaux de ses bocages,

Sans regret, sans envie, aux vastes champs de l'air

Mes yeux verront planer l'oiseau de Jupiter.

Sans doute, heureux celui qu'une palme certaine

Attend victorieux dans l'une ou l'autre arène ;

Qui, tour à tour convive et de Gnide et des cieux.

Des bras d'une maîtresse enlevé chez les Dieux,

Ivre de volupté, s'enivre encor de gloire.

Et qui, cher à Vénus et cher à la victoire.

Ceint des lauriers du Pinde et des fleurs de Paphos,

Soupire l'élégie et chante les héros.

Mais qui sut à ce point, sous un astre propice,

Vaincre du ciel jaloux l'inflexible avarice ?

Qui put voir en naissant, par un accord nouveai%

Tous les Dieux à la fois sourire à son berceau ?

Un seul a pu franchir cette double carrière :

C'est lui qui va bientôt, loin des yeux du vulgaire,

Inscrire sa mémoire aux fastes d'Hélicon,

Digne de la nature et digne de Buffon.

Fortunée Agrigente, et toi, reine orgueilleuse,

Rome, à tous les combats toujours victorieuse.

Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus.

Par l'ombre d'Empédocle étions-nous donc vaincus ?

Lucrèce aurait pu seul, aux flambeaux d'Épicure,

Dans ses temples secrets surprendre la nature ?

La nature aujourd'hui de ses propres crayons

Vient d'armer une main qu'éclairent ses rayons.

C'est toi qu'elle a choisi ; toi, par qui l'Hippocrène

Mêle encore son onde à l'onde de la Seine ;

Toi, par qui la Tamise et Je Tibre en courroux

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER io.3

Lui porteront encor des hommages jaloux ; Toi, qui la vis couler plus lente et plus facile. Quand ta bouche animait la flûte de Sicile ; Toi, quand l'amour trahi te fit verser des pleurs. Qui l'entendis gémir et pleurer tes douleurs, Malherbe tressaillit au delà du Ténare, A te voir agiter les rênes de Pindare ; Aux accents de Tyrtée enflammant nos guerriers. Ta voix fit dans nos camps renaître les lauriers. Les tyrans ont pâli, quand ta main courroucée Écrasa leur Thémis sous les foudres d'Alcée, D'autres tyrans encor, les méchants et les sots, Ont fui devant Horace armé de tes bons mots ; Et maintenant, assis dans le centre du monde, Le front environné d'une clarté profonde, Tu perces les remparts que t'opposent les cieux. Et l'univers entier tourne devant tes yeux. Les fleuves et les mers, les vents et le tonnerre, Tout ce qui peuple l'air, et Téthys, et la terre, A ta voix accourus, s' offrant de toutes parts. Rend compte de soi-même, et s'ouvre à tes regards. De l'erreur vainement les antiques prestiges Voudraient de la nature étouffer les vestiges ; Ta main les suit partout, et sur le diamant Ils vivront, de ta gloire éternel monument. Mais toi-même. Le Brun, que l'amour d'Uranie Guide à tous les sentiers d'où la mort est bann:*e ; Qui, roi sur l'Hélicon, de tous les conquérants Réunis dans sa main les sceptres différents ; Toi-même, quel succès, dis-moi, quelle victoire Chatouille mieux ton cœur du plaisir de la gloire ? Est-ce lorsque Buffon et sa savante cour Admirent tes regards qui fixent l'œil du jour ?

Qu'aux rayons dont l'éclat ceint ta tête brillante,

Ils suivent dans les airs ta route étincelante.

Animent de leurs cris ton vol audacieux,

Et d'un œil étonné te perdent dans les cieux ?

Ou lorsque, de l'amour interprète fidèle.

Ta naïve Érato fait sourire une belle ;

Que son âme se peint dans ses regards touchants.

Et vole sur sa bouche au-devant de tes chants ;

Qu'elle interrompt ta voix, et d'une voix timide

S'informe de Fanny d'Églé, d'Adélaïde ;

Et, vantant les honneurs qui suivent tes chansons.

Leur envie un amant qui fait vivre leurs noms ?

Hier, en te quittant, enivré de tes charmes.

Belle D'... Z..., vers moi, tenant en main des armes.

Une troupe d'enfants courut de toutes parts :

Ils portaient des flambeaux, des chaînes, et des dards.

Leurs dards m'ont pénétré jusques au fond de l'âme.

Leurs flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme.

Leurs chaînes m'ont saisi. D'une cruelle voix :

« Aimeras- tu D'... Z... ? criaient-ils à la fois.

L'aimeras- tu toujours ? » Troupe auguste et suprême.

Ah ! vous le savez trop, dieux enfants, si je l'aime.

Mais qu'avez-vous besoin de chaînes et de traits ?

Je n'ai point voulu fuir. Pourquoi tous ces apprêts ?

Sa beauté pouvait tout ; mon âme sans défense

N'a point contre ses yeux cherché de résistance.

Oui, je brûle ; ô D'..Z... ! laisse-moi du repos.

Je brûle ; oh ! de mon cœur éloigne ces flambeaux :

Ah I plutôt que souffrir ces douleurs insensées.

Combien j'aimerais mieux sur les Alpes glacées

Etre une pierre aride, ou dans le sein des mers

Un roc battu des vents, battu des flots amers !

0 terre ! ô mer ! je brûle. Un poison moins rapide

Sut venger le centaure et consumer Alcide.

Tel que le faon blessé fuit, court, mais dans son flanc

Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang ;

Ainsi là, dans mon cœur, errant à l'aventure.

Je porte cette belle, auteur de ma blessure.

Marne, Seine, Apollon n'est plus dans vos forêts,

Je ne le trouve plus dans vos antres secrets.

Ah ! si je vais encor rêver sous vos ombrages.

Ce n'est plus que d'amour. Du sein de vos feuillages,

D'..Z..., fantôme aimé, m'environne, me suit

De bocage en bocage, et m'attire et me fuit.

Si dans mes tristes murs je me cherche un asile.

Hélas ! contre l'amour en est-il un tranquille }

Si de livres, d'écrits, de sphères, de beaux-arts

Contre elle, contre lui je me fais des remparts ;

A l'aspect de l'amour une terreur subite

Met bientôt les beaux-arts et les Muses en fuite.

Taciturne, mon front appuyé sur ma main,

D'elle seule occupé, mes jours coulent en vain.

Si j'écris, son nom seul est tombé de ma plume ;

Si je prends au hasard quelque docte volume,

Encor ce nom chéri, ce nom délicieux,

Partout, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux.

Je lui parle toujours, toujours je l'envisage ;

D'..Z..., toujours D'..Z..., toujours sa belle image

Erre dans mon cerveau, m'assiège, me poursuit.

M'inquiète le jour, me tourmente la nuit.

Adieu donc, vains succès, studieuses chimères.

Et beaux-arts tant aimés, Muses jadis si chères ;

loi

Malgré moi, mes pensers ont un objet plus doux, Ils sont tous à D'..Z..., je n'en ai plus pour vous. Que ne puis- je à mon tour, ah ! que ne puis- je croire Que loin d'elle toujours j'occupe sa mémoire 1

0 nécessité dure ! ô pesant esclavage ! O sort ! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge. Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs. Dans ce flux et reflux d'espoirs et de douleurs 1

Souvent, las d'être esclave et de boire la lie

De ce calice amer que l'on nomme la vie,

Las du mépris des sots qui suit la pauvreté.

Je regarde la tombe, asile souhaité ;

Je souris à la mort volontaire et prochaine ;

Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne l

Déjà le doux poignard qui percerait mon sein

Se présente à mes yeux et frémit sous ma main ;

Et puis mon cœur s'écoute et s'ou\Te à la faiblesse :

Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse.

Mes écrits imparfaits ; car, à ses propres yeux.

L'homme sait se cacher d'un voile spécieux.

A. quelque noir destin qu'elle soit asservie.

D'une étreinte invincible il embrasse la vie,

Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir.

Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.

Il a souffert, il souffre : aveugle d'espérance.

Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance ;

Et la mort, de nos maux ce remède si doux.

Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER so3

Je vis. Je souffre encor ; battu de cent naufrages, Tremblant, j'affronte encor la mer et les orages. Quand je n'ai qu'à vouloir pour atteindre le port ! Lâche 1 aime donc la vie, ou n'attends pas la mort,

Allons, l'heure est venue, allons trouver Camille. Elle me suit partout. Je dormais, seul, tranquille ; Un songe me l'amène ; et mon sommeil s'enfuit. Je la voyais en songe au milieu de la nuit ; Elle allait me cherchant sur sa couche fidèle, Et me tendait le bras et m'appelait près d'elle. Les songes ne sont point capricieux et vains ; Ils ne vont point tromper les esprits des humains. De l'Olympe souvent un songe est la réponse. Dans tous ceux des amants la vérité s'annonce. Quel air suave et frais ! le beau ciel ! le beau jour I Les Dieux me le gardaient ; il est fait pour l'amour.

Quel charme de trouver la beauté paresseuse. De venir visiter sa couche matineuse.

De venir la surprendre au moment que ses yeux S'efforcent de s'ouvrir à la clarté des deux ; Douce dans son éclat, et fraîche et reposée. Semblable aux autres fleurs, filles de la rosée. Oh ! quand j'arriverai, si, livrée au repos. Ses yeux n'ont point encor secoué les pavots. Oh I je me glisserai vers la plume indolente, Doucement, pas à pas, et ma main caressante Et mes fougueux transports feront à son sommeil Buccéder un subit, mais un charmant réveil ;

Elle reconnaitra le mortel qui Tadore, Et mes baisers longtemps empêcheront encore Sur ses yeux, sur sa bouche, empressés de courir. Sa bouche de se plaindre et ses yeux de s'ouvrir.

Mais j'entrevois enfin sa porte souhaitée. Que de bruit I que de chars ! quelle foule agitée 1 Tous vont revoir leurs biens, leurs chimères, leur or ; Et moi tout mon bonheur, Camille, mon trésor. Hier, quand malgré moi je quittai son asile, Elle m'a dit : « Pourquoi t'éloigner de Camille ? Tu sais bien que je meurs si tu n'es près de moi. » Ma Camille, je viens, j'accours, je suis chez toi. Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire M'a vu passer le seuil et s'est mis à sourire. Bon ! j'ai su (les amants sont guidés par les Dieux) Monter sans nul obstacle et j'ai fui tous les yeux.

Ah ! que vois- je ...? Pourquoi ma porte accoutumée. Cette porte secrète, est-elle donc fermée ? Camille, ouvrez, ouvrez, c'est moi. L'on ne vient pas» Ciel ! elle n'est point seule ! On murmure tout bas. Ah ! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble. On se hâte ; l'on court ; on vient enfin ; je tremble. Qu'est-ce donc ? à m'ouvrir pourquoi tous ces délais ? Pourquoi ces yeux mourants et ces cheveux défaits ? Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée ? D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée ? J'ai cru, prêtant l'oreille, ouïr entre vous deux Des murmures secrets, des pas tumultueux. Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite ? Perfide ! un autre amant ?... Ciel ! elle a pris la fuite. Ah I Dieux I le suis trahi. Mais je prétends savoir,,.

Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez ! mais fol espoir I

La digne confidente auprès de sa maîtresse

Lui travaille à loisir quelque subtile adresse.

Quelque discours profond et de raisons pourvu.

Par qui ce que j'ai vu, je ne l'aurai point vu.

Dieux ! comme elle approchait (sexe ingrat, faux, perfide I)

S'asseyant, effrontée à la fois et timide.

Voulant hâter l'effort de ses pas languissants,

Voulant m'ouvrir des bras fatigués, impuissants.

Abattue, et sa voix altérée, incertaine,

Ses yeux anéantis ne s' ouvrant plus qu'à peine,

Ses cheveux en désordre et re justes en vain,

Et son haleine encore agitée, et son sein...

Des caresses de feu sur son sein imprimées.

Et de baisers récents ses lèvres enflammées.

J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit.

Sans même oser répondre, interdite, elle fuit,

Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge.

Et moi, comme abusé des promesses d'un songe.

Je venais, j'accourais, sûr d'être souhaité.

Plein d'amour et de joie et de tranquillité 1

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