A LE BRUN
Mânes de Callimaque, ombre de Philétas, Dans vos saintes forêts daignez guider mes pas. J'ose, nouveau pontife, aux antres du Permesse, Mêler des chants français dans les chœurs de la Grèce. Dites en quel vallon vos écrits médités Soumirent à vos vœux les plus rares beautés. Qu'aisément à ce prix un jeune cœur s'embrase ! Je n'ai point pour la gloire inquiété Pégase. L'obscurité tranquille est plus chère à mes yeux Que de ses favoris l'éclat laborieux.
Peut-être, n'écoutant qu'une jeune manie, J'eusse aux rayons d'Homère allumé mon génie ; Et d'un essor nouveau jusqu'à lui m'élevant, \''olé de bouche en bouche heureux et triomphant. Mais la tendre Élégie et sa grâce touchante
ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER 19a
M'ont séduit : l'Élégie à la voix gémissante,
Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars ;
Belle, levant au ciel ses humides regards.
Sur un axe brillant c'est moi qui la promène
Parmi tous ces palais dont s'enrichit la Seine ;
Le peuple des Amours y marche auprès de nous ;
La lyre est dans leurs mains. Cortège aimable et doux,
Qu'aux fêtes de la Grèce enleva l'Italie !
Et ma fière Camille est la sœur de Délie.
L'Élégie, ô Le Brun ! renaît dans nos chansons
Et les Muses pour elle ont amolli nos sons.
Avant que leur projet, qui fut bientôt le nôtre.
Pour devenir amis nous offrît l'un à l'autre.
Elle avait ton amour comme elle avait le mien ;
Elle allait de ta lyre implorer le soutien.
Pour montrer dans Paris sa langueur séduisante.
Elle implorait aussi ma lyre complaisante.
Femme, et pleine d'attraits, et fille de Vénus,
Elle avait deux amants l'un à l'autre inconnus.
J'ai vu qu'à ses faveurs ta part est la plus belle ;
Et pourtant je me plais à lui rester fidèle,
A voir mon vers au rire, aux pleurs abandonné.
De rose ou de cyprès par elle couronné.
Par la lyre attendris, les rochers du Riphée
Se pressaient, nous dit-on, sur les traces d'Orphée.
Des murs fils de la lyre ont gardé les Thébains ;
Arion à la lyre a dû de longs destins.
Je lui dois des plaisirs : j'ai vu plus d'une belle,
A mes accents émue, accuser l'infidèle
Qui me faisait pleurer et dont j'étais trahi ;
Et souhaiter l'amour de qui le sent ainsi.
Mais, Dieux 1 que de plaisir quand, muette, immobile.
Mes chants font soupirer ma naïve Camille :
Quand mon vers, tour à tour humble, doux, outrageant,
Éveille sur sa bouche un sourire indulgent ;
Quand ma voix altérée enflamm.ant son visage,
Son baiser vole et vient l'arrêter au passage !
Oh ! je ne quitte plvs ces bosquets enchanteurs
Où rê^'a moxi Ti bulle aux soupirs séducteurs ;
Où le feuillage encor dit Corinne charmante ;
Où Cyuthie est écrite en l'écorce odorante ;
Où les sentiers français ne me conduisaient pas ;
Où mes pas de Le Brun ont rencontré les pas.
Ainsi, que mes écrits, enfants de ma jeunesse, Soient un code d'amour, de plaisir, de tendresse ; Que partout de Vénus ils dispersent les traits ; Que ma voix, que mon âme y vivent à jamais ; Qu'une jeune beauté, sur la plume et la soie. Attendant le mortel qui fait toute sa joie. S'amuse à mes chansons, y médite à loisir Les baisers dont bientôt elle veut l'accueillir Qu'à bien aimer tous deux mes chansons les excitent ; Qu'ils s'adressent mes vers, qu'ensemble ils les récitent; Lassés de leurs plaisirs, qu'aux feux de mes pinceaux Ils s'animent encore à des plaisirs nouveaux ; Qu'au matin sur sa couche, à me lire empressée. Lise du cloître austère éloigne sa pensée ; Chaque bruit qu'elle entend, que sa tremblante main Me glisse dans ses draps et tout près de son sein ; Qu'un jeune homme, agité d'une flamme inconnue. S'écrie aux doux tableaux de ma muse ingénue : « Ce poète amoureux, qui me connaît si bien. Quand il a peint son cœur, avait lu dans le mien. »
Œuvres Poétiques de André Chénier, t. I. 13
De Pange, le mortel dont l'âme est innocente.
Dont la vie est paisible et de crimes exempte,
N'a pas besoin du fer qui veille autour des rois,
Des flèches dont le Scythe a rempli son carquois
Ni du plomb que l'airain vomit avec la flamme.
Incapable de nuire, il ne voit dans son âme
Nulle raison de crainte, et loin de s'alarmer,
Confiant, il se livre aux délices d'aimer.
O de Pange ! ami sage, est bien fou qui s'eimuie,
Si les destins deux fois nous permettaient la vie.
L'une pour les travaux et les soins vigilants.
L'autre pour les amours, les plaisirs nonchalants,
On irait d'une vie âpre et laborieuse
Vers l'autre vie au moins pure et voluptueuse.
Mais si nous ne vivons, ne mourons qu'une fois,
Eh ! pourquoi, malheureux, sous de bizarres lois,
Tourmenter cette vie et la perdre sans cesse.
Haletants vers le gain, les honneurs, la richesse ;
Oubliant que le sort, immuable en son cours.
Nous fit des jours mortels, et combien peu de jours ?
Sans les dons de Vénus, quelle serait la vie ?
Dès l'instant où Vénus me doit être ravie.
Que je meure. Sans elle ici-bas rien n'est doux.
Hmnains, nous ressemblons aux feuilles d'un ombrage Dont au faîte des cieux le soleil remonté Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de l'été. Mais l'hiver, accourant d'un vol sombre et rapide, Nous sèche, nous flétrit, et son souffle homicide
tf)5 ÉLÉGIES
Secoue et fait voler, dispersés dans les vents,
Tout ces feuillages morts qui font place aux vivants.
La Parque sur nos pas, fait courir devant elle
Midi, le soir, la nuit, et la nuit éternelle ;
Et par grâce, à nos yeux qu'attend le long sommeil,
Laisse voir au matin un regard du soleil.
Quand cette heure s'enfuit de nos regrets suivie,
La mort est désirable, et vaut mieux que la vie.
0 jeunesse rapide ! ô songe d'un moment !
Puis l'infirme vieillesse, arrivant tristement,
Presse d'un malheureux la tête chancelante.
Courbe sur un bâton sa démarche tremblante,
Lui couvre d'un nuage et les yeux et l'esprit.
Et de soucis cuisants l'enveloppe et l'aigrit :
C'est son bien dissipé, c'est son fils, c'est sa femme.
Ou les douleurs du corps, si pesantes à l'âme ;
Ou mille autres ennuis. Car, hélas ! nul mortel
Ne vit exempt de maux sous la voûte du ciel.
Oh ! quel présent funeste eut l'époux de l'Aurore,
De vieillir chaque jour, et de vieillir encore,
Sans espoir d'échapper à l'immortalité !
Jeune, son front plaisait. Mais quoi ! toute beauté
5e flétrit sous les doigts de l'aride vieillesse.
Sur le front du vieillard habite la tristesse ;
El se tourmente, il pleure, il veut que vous pleuriez ;
Ses yeux par un beau jour ne sont plus égayés.
L'ombre épaisse et touffue, et les près et Zéphyre
Ne lui disent plus rien, ne le font plus sourire.
La troupe des enfants, en l'écoutant venir.
Le fuit comme ennemi de leur jeune plaisir ;
Et s'il aime, en tous lieux sa faiblesse exposée
Sert aux jeunes beautés de fable et de risée.