‹ Œuvres poétiques de André ChénierChapitre 19 sur 88 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Il faut tâcher d'inventer quelque chose dans le goût du bouclier d'Achille et d'Énée, pour y représenter les points cardinaux de l'histoire du monde, les empires naissants et détruits depuis les origines du nord jusqu'à l'empire romain.

Puis mettre dans la bouche de quelqu'un un tableau rapide et vigoureux de l'histoire moderne à dater de la destruction de l'empire romain. Les invasions des barbares du Nord, la faiblesse de l'empire grec. La puissance et les cruautés des barbares. La destruction des sciences. Le gouvernement féodal. L'esclavage. La naissance du mahométisme. L'empire des califes. L'invasion d'Espagne par les Maures. L'Angleterre et son avenir. Les croisades. Les villes hanséatiques. Gênes, Venise, Florence. L'irruption des Turcs. La découverte du passage aux Indes. La chute de l'empire grec (l'histoire de l'Église a été mêlée dans tout cela). Les réformations de plusieurs sectes et puis de Luther. Les révolutions politiques et religieuses dans le nord, etc.

Puis, en prédictions différentes, tout ce qui s'est passé depuis l'action du poème jusqu'à nos jours.

Puis éparpiller dans le poème, aux occasions qui naîtront en foule, des traits historiques sur l'invention des choses attribuée à telle ou telle ville, sur les usages de te., ou tel peuple, etc.

Que ton œil, voyageur, de peuples en déserts, Parcoure l'ancien monde et traverse les mers :

Rome antique partout, Rome, Rome immortelle, Vit et respire, et tout semble vivre par elle. De l'Atlas au Liban, de l'Euphrate au Bétis, Du Tage au Rhin glacé, de l'Elbe au Tanals, Et des flots de l'Euxin à ceux de l'Hyrcanie, Partout elle a gravé le sceau de son génie. Partout de longs chemins, des temples, des cités. Des ponts, des aqueducs en arcades voûtés. Des théâtres, des forts assis sur des collines. Des bains, de grands palais ou de grandes ruines. Gardent empreinte encore une puissante main, Et cette Rome auguste et le grand nom romain. Et d'un peuple ignorant les débiles courages. Étonnés et confus de si vastes ouvrages, Aiment mieux assurer que de ces monuments Le bras seul des démons jeta les fondements.

O délicieuse étude que celle de ces anciennes histoires !... Elles entretiennent le cœur dans une noble haine pour la tyrannie ...et l'amour pour la...

Hommes saints, hommes dieux, exemple des Romains, Divin Caton, Brutus, les plus grands des humains, Peasez-vous que jamais, plein d'orgueil et de gloire. Au milieu des respects d'un stupide auditoire, Dans un poLiL.rciix gymnase au mensonge immolé. Un rhéteur imbécile et d'ignorance enflé. Sur la foi d'un sophiste élève de Carthage, Dût prouver que vos cœurs n'eurent qu'un vain courage. Et qu'une vertu vaine, et que ce prix si doux De s'immoler pour elle était vain comme vous ? Vous dévouer aux feux où le crime s'expie ; Vous prodififuer les noms et de lâche et d'impie

Pour n'avoir pas voulu montrer à l'univers

Aux pieds du crime heureux la vertu dans les fers.

Cette foule de rois sujets du peuple roi.

Dans le rapide tableau de l'histoire romaine, parlei de Marins en imitant Lucain, I, 2.

Premiers triumvirs... O Crassus... tu voulus te presser.^ C'était bien la peine d'avoir battu Spartacus... pour alleî faire égorger les légions et périr aux champs de Babylone, blancs d'ossements romains... Et vous, César et Pompée, vous faites une guerre civile au lieu... Voir Lucain. Alleî dans ces champs blancs d'ossements romains.

Allez voir de Crassus errer l'ombre sanglante * Qui, les mains sur le front, les cheveux hérissés. Pâle, les yeux en pleurs vers la terre baissés, Maudit et son orgueil et l'Arabe perfide Et le Parthe et ses traits et sa fuite homicide.

Allez dans ces forêts d'Allemagne, sous les ordres du grand Germanicus, venger vos pertes

Et ravir aux a ''fronts des féroces Germains Les aigles que Varus a laissés dans leurs mains.

La belle réponse que Sylla fit à Crassus en l'envoyant lever des troupes au pays des Marses ! Crassus lui demandait des gardes, parce que le pays était plein d'ennemis. Sylla lui dit : Je te donne pour gardes ton père« ton frère, tes pau:ent8, tes amis indignement massacres.

Les histoires anciennes, écrites par des hommes si éloquents, fourmillent de peintures grandes et pathétiques et que l'on peut transporter à d'autres personnages. Je ne lis point sans frémir celle de Vibius Serenus, accusé par son fils, et celle de Sabinus au IVe livre des Annales, Pline rapporte une histoire intéressante du chien d'un esclave de ce Sabinus dont je ferai usage. Les héros d'Ossian marchent souvent accompagnés de leurs chiens. Le chien d'Ulysse est divin dans Homère ; et il n'y a que des laommes dépourvus de sensibilité et d'entrailles qui aient pu en être choqués. — Voici les paroles de Pline, livre VIII, ch. 40.

In nostro csvo actis populi Romani testatum... cum ani* madverteretur... in Titium Sahinum et servitia ejus, unius ex his canem nec a carceve ahigi poiuisse, nec a corpore recessisse abjecti in gradibiis gemiioriis, mœstos edsntem uîulatus magnâ populi romani coronâ : ex qua cum quidam ei cibum objecisset, ad os defuncti tulisse... innatavit idem cadaver in Tiberim abjecti sustentare conatus effusâ muU titudine ad spectandum animalis fidem.

Même quand nous traçons des tableaux et des caractères modernes, c'est d'Homère, de Virgile, de Plutarque, de Tacite, de Sophocle, de Salluste, d'Eschyle qu'il nous faut apprendre à les peindre.

Annibal, avant la bataille du Tessin, ouvre avec une pierre la tête de l'agneau qu'il immolait, et prie Jupitei de l'écraser de même s'il ne tient à ses soldats ce qu'il leur a promis (à imiter).

Nos querelles avec rAngleterre.

Du troisième Edouard l'ambition perfide.

Les talents de son fils. L'imprudence de nos rois Philippe et Jean, la désunion des Français... mirent la France

à deux doigts de sa perte... Charles V... Naissance... La fille de la Bavière, profitant de la démence de son époux Charles VI, trahit la France... fit couronner Henri V à Vincennes.

Henri V. i . i i ; . i . i s i ; i . .

Grand roi, vaillant guerrier, d'un père usurpateur

Dès son adolescence illustre imitateur.

N'étant que prince encore, aux périls, au carnage

De nocturnes bandits formèrent son courage.

Voilà quels chevaliers, l'effroi des grands chemins.

Confièrent l'épée à ses royales mains.

A leur tête longtemps il fit payer sa gloire

Au passant chargé d'or qui durant l'ombre noire

De Windsor à la hâte osait tenter les bois.

Roi, maintenant, il vient par les mêmes exploits

Signaler contre nous son noble apprentissage

Du métier de brigand si cher à son jeune âge.

Les Anglais à ses goûts toujours accoutumés.

Gens de sang, de débauche, et de proie affamés.

Aimaient à voir chez nous le maître de leur trône.

Le pistolet en main, demander la couronne ;

Et chérissaient un prince incapable d'effroi.

D'un antre de voleurs sorti pour être roi.

Vincennes ! bois auguste où le grand saint Louis Nous rendait la justice au pied d'un chêne assis. Pensais-tu que jamais de ce roi plein de gloire, La moitié de la France outrageant la mémoire. Sous tes antiques murs qui furent son palais. Vint couronner un front qui n'était point français ? Saint-Denis ! lieu sacré ! tes voûtes sépulcrales TressailUi'ent. L'on vit fuir les ombres royales.

Tremblantes qu'à leur cendre un étranger nouveau

Mêlant sa cendre impie usurpât leur tombeau.

Guillaume, heureux vassal des rois de cette terre.

Fier et brave Normand, maître de l'Angleterre,

Tu ne prévoyais point qu'un jour un de ses rois

Dicterait aux Français de sacrilèges lois.

O crime ! ô noir complot ! la fille de Bavière

Sur le trône français aux Français étrangère.

Du sein de ses plaisirs qu'elle nous fit payer.

Nomme l'usurpateur son fils, son héritier !

D'un misérable époux la fatale démence

Mit dans ses viles mains le timon de la France.

Elle vend ses sujets, elle proscrit son fils.

Elle donne sa fille aux brigands ennemis ;

Mère, épouse, régente, et reine parricide.

Tout l'État est la dot de cet hymen perfide.

C'est alors, en effet, que vaincus, enchaînés,

Captifs de l'insulaire, à sa suite traînés,

Les anges de la France, arrachés à nos villes.

Passèrent l'océan, et de leurs pieds débiles

Touchant le sol anglais, dans leurs pâles douleurs.

Tournèrent vers nos bords leurs yeux noyés de pleurs.

La Tamise asservit à ses lois insolentes

De nos fleuves français les nymphes gémissantes.

Londre, apportant des fers, vint de notre Paris

Fouler d'un pied sanglant les augustes débris ;

Et le lis transplanté sous un ciel t5n:annique

Eut regret d'embellir l'écusson britannique.

Ensuite la délivrance des Français, etc..

Et je méprise un roi quand un roi s'avilit.

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER 9a

Dans ce poème où je veux mettre le tableau frappant et rapide de toute l'histoire du monde, je n'oublierai pas les révolutions du Nord si liées avec celles de la religion au xvi« siècle. Principalement celle de Suède. Le caractère de Gustave. Sa jeunesse. Ses dangers. Sa misère, bos victoires. La couronne devenue héréditaire dans la maison de ce grand homme. Et Christiem II. Sa férocité. Les massacres de Stockholm. Son expulsion de Danemarck. Sa fuite en Hollande où Charles-Quint promet des secours à ce scélérat. Pour lier cela à l'ouvrage, on peut supposer sans invraisemblance (ceci est la première idée qui me vient, à laquelle je ne tiens nullement) qu'un vieux officier allemand, ayant été témoin oculaire de ces révolutions dans le Nord, a ensuite servi dans les troupes de Charles V, et est actuellement en Amérique.

Chacun baissait un front esclave,

Mais Nuries, mais mon fils : « Insolent Scandinave...

Le chancelier de L'Hôpital empêcha, malgré les Guise, la cour et l'Espagne, que le tribunal de l'inquisition fût introduit en France, et c'est pour cela qu'il acquiesça à l'édit de Romorantin, plus sévère pour les protestants qu'il n'eût voulu.

Il était créature du cardinal de Lorraine et de Catherine et même de la duchesse de Montpensier ; car, prudent comme il l'était, il paraît que les Guise en l'élevant espéraient avoir un instrument de leur ambition, et que les ennemis des Guise espéraient de même se servir de lui pour les perdre.

Il était petit-fils d'un juif.

L'homme qui racontera la Saint-Barthélémy peut être un protestant réfugié en Amérique pour y vivre tranquille et en sauvage. Une espèce de Ti]non le misanthrope, se réjouissant du mal qui arrive aux chrétiens. Devenu déiste, philosophe paisible, cela pourra tempérer l'horreur que ce sujet san^ruinaire produirait infailliblement. Le peindre aimant le soir à s'asseoir au haut des rochers regardant la mer. Surtout en temps de tempête.

Le même protestant qui contera les massacres de la Saint-Barthélémy doit, en accablant la ville de Paris d'imprécations, lui souhaiter la famine et tous ses fléaux, ce qui arriviL

Le roi Charles IX, mourant d'une hémorragie par tous les pores, semblait rendre tout le sang français dont il s'était rassasié. Ainsi une bête féroce, après avoir dévoré un troupeau tout entier, tuée par une flèche, le sang des moutons et des agneaux lui sort par la blessure, par la gueule, par les narines, et leurs membres déchirés sont encore dans son estomac.

Parmi les exemples d'hommes vertueux qui se refusèrent aux horreurs de la Saint-Barthélémy, il faut se souvenir de placer ce bourreau de je ne sais quelle ville refusant au gouverneur de tuer des protestants parce qu'il n'agissait qu« juridiquement :

« Et mon bras n'obéit qu'aux ordres de la loi »

Ciel, toi seul connais combien d'insultes, combien dl railleries furent faites sur ces corps morts.

Dans la Saint-Barthélémy.

Soubise par ses lois (trop honteuse justice, A sa coupable épouse, obscène accusatrice, Rendant sa liberté, son nom, avec ses biens

Avait de son hymen vu rompre les liens.

Car, faible et sans vigueur, la nature contraire

Le priva, disait-on, du pouvoir d'être père.

Attaqué vers le soir, et courageux en vain,

Au pied du Louvre il meurt, son épée à la main.

Au palais à l'instant la nouvelle est donnée.

De son infâme cour la reine accompagnée

Sort ; elles vont longtemps dans cet amas de morts

Chercher et reconnaître et déterrer son corps.

La même du trépas souillant les privilèges.

D'un œil incestueux ces femmes sacrilèges,

Dépouillant à l'envi tous ses membres sanglants.

De sa froideur stérile interrogent les flancs.

Parler de la Hiort de D. Carlos ; — de l'auto-da-fé dont Philippe fut témoin et sa réponse horrible à un malheureux qui lui demandait grâce. — Ne pas oublier la révolution de Hollande en prédiction ou autrement. — Blasonner, comme il faut, le duc d'Albe.

La bataille de Lépante et l'expédition de D. Sébastien en Afrique.

Dans le récit des expéditions orientales des Portugais, donner une vingtaine de vers au Camoëns. Peindre géographiquement ses travaux guerriers et poétiques et ses malheurs ; le retour de cet Homère guerrier dans sa patrie après la mort de Sébastien.

Pour guides au tombeau dans sa vieillesse amère. Ayant la faim, la soif, les douleurs, la misère ; Gens durs, peuples ingrats, monarques indolents Chez qui le ciel eut tort de créer des talents.

Campos d'Almodovar, dites-nous ce qui se passa à telle et telle bataille...

J'ai trouvé l'Hippocrène en ces fougueux torrents Qu'au sang de ses coursiers dans son festin barbare Mêle pour sa boisson l'indomptable Tartare.

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