‹ Œuvres poétiques de André ChénierChapitre 20 sur 88 · L'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

L'AMÉRIQUE

Parler prophétiquement des treize États unis... Quelles sont ces treize femmes... vêtues de telle manière... avec un tel visage... dansantes et se tenant par la main ?

M. de Chastelux écrit avoir vu chez M™« Beech, la fille de M. Franklin, deux mille deux cents chemises faites par les dames et les demoiselles d'Amérique pour les soldats américains. Chacune avait mis son nom... Ce lin qui sera trempé des sueurs qui couleront pour la liberté.

O postérité I souverain juge !... Tu ne crois point ce que tu lis. Tu accuses les auteurs d'avoir calomnié leurs contemporains. Tu lis avec efiroi que des hommes blancs vont acheter des hommes noirs et les plongent vivants dans les mines d'Amérique. — C'est vrai. — Tu lis qu'ils dépendent du plus vain caprice d'un maitre imbécile, féroce et doué d'un» âme de vil esclave. — C'est vrai. — Que pour la plus légère faute ils sont déchirés de coups de fouet... que... que les femmes se distinguent par leur cruauté à commander et à regarder ces horribles spectacles... — C'est vrai ; rien n'est plus vrai ; c'est la vérité même... — O barbares Européens, vous faites tant d'institutions inutiles !... (Voir Montesquieu.) Vo« livres parlent tant d'humanité... Cœurs pitoyables, vous ne connaissez pas la pitié de loin ! . . . Vous osez vous enrichir du fruit de ces horreurs... Vous n'avez aucune honte. Vous ne tremblez pas à l'idée des malédictionB de la postérité

qui vous attendent... O bons, 6 respectables quakers... L'âme de Colomb peut dire cela.

Il marche d'un côté, il y trouve Cortès. Il se retourne et va de l'autre où il compte sur peu de résistance, il y trouve Cartes étincelant, terrible, Cortès qui l'avait aperçu d'abord et qui l'avait suivi pour lo combattre, etc..

Il pourra 6tr« intéressant de représenter cette jeune Américaine qui fut amoureuse de Cortès, se plaisant à caresser le cheval du héros, à lui peigner la crinière, à lui présenter de la nourriture, et ne voulant pas le laisser soigner par...

Plus beau que ce coursier, ce superbe Cyllare Cher aux l5a-es de Grèce, et que vit le Ténare Obéir à la main du frère de Castor ; Plus beau même que toi, coursier au noble essor. Qu'élevait Babylone aux amours de la reine, Quand tu la vis souvent, la belle Assyrienne, Dans ta crèche de marbre elle-même t'offrir Et l'orge et le froment qui devaient te nourrir. Et tresser de ses doigts ta crinière flottante. Et ton flanc retentir sous sa main caressante.

Alonzo d'Ercilla est le Phemius de l'Amérique. Pendant qu'ils sont à table, ils le prient de chanter. Il chante les nouveaux astres qui ont conduit les Européens et montré un nouveau monde. Pléiades, hyades. Il invoque les muses qui habitent tels et tels lieux... de l'Amérique, « Oui, s'écrie-t-il, venez... > Il faudrait là quelque chose de dévot.

Active, indépendante, à ses forces livrée, La natiure sublime, en ces augustes lieux.

Ne connaît point de l'art les fers injurieux ; Et l'âme qui s'embrase à cet ardent modèle Devient indépendante et sublime comme elle.

Puis il dit... il dit... quand j'aurai son poème, je verrai s'il y a quelque chose à traduire...

Le poète Alphonse, à la fin d'un repas nocturne en plein air, prié de chanter, chantera un morceau astronomique. Quelles étoiles conduisirent Christophe Colomb.

O nuit... ô ciel... ô mer... O enthousiasme, enfant da la nuit.

Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre ! Viens sur ton char noir... vêtue...

Que pour bandeau royal sur ton front lumineux Des étoiles sans nombre étincellent les feux.

Accours, reine du ciel, éternelle Uranie,

Soit que tes pas divins sur l'astre du Lion

Marchent, ou sur les feux du superbe Orion,

Soit qu'en un vol léger. . . . emportée

Tu parcoures au loin cette voie argentée :

Soleils amoncelés dans le céleste azur

Où le peuple a cru voir des traces d'un lait pur.

Lune, paisible sœur

De ses rayons brûlants pâle dépositaire Écoute quand je vais chanter, etc

'Ev xûi àorpovofjtixwv T] xodfJLix. Y* "nS.

Salut, ô belle nuit, étinceiante et sombre, Consacrée au repos. O silence de l'ombre Qui n'entends que la voix de mes vers et les ciii

Œuvres PuJiiqius de André Chcn.si', t. II.

De la rive aréneuse où se brise Téthys. Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre. Comme un fier météore, en ton brûlant délire, Lance-toi dans l'espace ; et pour franchir les airs. Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs, Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme. Mes vers impatients, élancés de mon âme, Veulent parler aux Dieux, et volent où reluit L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit. Accours, grande nature, ô mère du génie ; Accours, reine du monde, éternelle Uranie, Soit que tes pas divins sur l'astre du Lion Ou sur les triples feux du superbe Orion Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive, emportée. Tu suives les détours de la voie argentée. Soleils amoncelés dans le céleste azur, Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur. Descends ; non, porte-moi sur ta route brûlante. Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente. Déjà ce corps pesant se détache de moi. Adieu, lambeau de chair, je ne suis plus à toi. Terre, fuis sous mes pas. L'éther où le ciel nage M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage. Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur Entre le jour et moi l'impénétrable mur. Plus de nuit, et mon œil et se perd et se mêle Dans les torrents profonds de lumière éternelle. Me voici sur les feux que le langage humain Nomme Cassiopée et l'Ourse et le Dauphin. Maintenant la Couronne autour de moi s'embrase. Ici l'Aigle et le Cygne, et la Lyre et Pégase. Et voici que plus loin le Serpent tortueux Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux.

Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes, Abîmes de clartés, où, libre de ses fers. L'homme siège au conseil qui créa l'univers ; Où l'âme remontant à sa grande origine Sent qu'elle est une part de l'essence divine.

Un rôle assez important du côté des Américains sera tine prophétesse comme il y en eut toujours chez les peuples barbares, laquelle attachée aux Pizarre, comme Cassandre à Agamemnon, chantera et prédira l'assassinat actuel de François Pizarre. C'est là que j'imiterai cette admirable et unique scène de Cassandre dans V Agamemnon d'Eschyle. Plût à Dieu que je pusse trouver quelque occasion d'imiter aussi cette tragédie des Perses !

Un Inca, racontant la conquête du Mexique par les Espagnols, que le peuple prenait pour des Dieux, s'exprime ainsi :

Pour moi, je les crois fils de ces Dieux malfaisants

Pour qui nos maux, nos pleurs, sont le plus doux encens.

Loin d'être Lieux eux-même, ils sont tels que nous sommes,

Vieux, malades, mortels. Mais, s'ils étaient des hommes,

Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté

Un tel excès de rage et de férocité ?

Chez eux peut-être aussi qu'une avare nature

N'a point voulu nourrir cette race parjure.

Le cacao sans doute et ses glands onctueux

Dédaignent d'habiter leurs bois infructueux.

Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profanes

Mûrir le doux coco, les mielleuses bananes.

Leurs champs du beau maïs ignorent la moisson,

D'herbages vénéneux leurs terres sont cou\'ertes.

Noires d'aifreux poisons, leurs rivières désertes

/ WBUOTHf CA

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER loo

N'offrent à leurs filets nulle proie, et leurs traits

Ne trouvent point d'oiseaux dans leurs sombres forêts.

Le prince américain qui racontera la mort de Guatimozin et de son suivant et ce beau mot : Et moi, suis-je sur un lit de roses ? les peindra allant au supplice ; Guatimozin en silence... l'autre s'écriant : G vous, feux éternels qui éclairez les cieux ! Toi, soleil, notre père ! et vous, astres des nuits ! ô cieux ! ô terre ! ô mers ! voyez, etc.

Un cacique se tue sur un lit près duquel est le portrait de Philippe II. En se poignardant, il prend une poignée de son sang et la jetant contre ce portrait :

« Tiens, remplis- toi, barbare, voilà du sang... > Il meurt.

Il faut décrire cette imagination ardente et primitive d'un peuple sauvage. Qu'est-ce qui les épouvante le plus ? ce sont nos canons...

Ils pourront, dans leurs assemblées, dire, en parlant de la religion qu'on leur prêche :

Le Dieu des Castillans aux cent bouches d'airain, et les Castillans eux-mêmes :

Ces enfants du tonnerre.

Les assauts enflammés tonnant sur les murailles ou sur les remparts.

Peindre quelque part d'une manière intéressante un pèlerinage... des bois... des eaux...

Comme Homère fait la généalogie du sceptre (Iliad., liv. I), il faut que quelque belle Espagnole ait donné à son amant un bijou... une croix... un tel de ses ancêtres l'apporta de Jérusalem, etc.. (plusieurs détails de ce genre).

Pourquoi ne pas exprimer la messe dite dans l'église ; et, après que tout le monde a entendu debout le premier évangile, un prêtre vertueux. Las Casas, par exemple,

loi POÈMES

montant à la tribune sainte et faisant le sermon : il dit. . . il dit... — Oui, s'écrie-t-il, j'ai vu en songe tous ces hommes sanguinaires et avides d'or, plongés à jamais en enfer dans des chaudières d'or liquide...

Belle idée empruntée du Spectateur,

Exprimer aussi la messe dite sur une pile de tambours avant le combat.

Peindre une procession... Les moines de différentes couleurs... de différents iiabits... Les surplis, les cierges... traduire quelquefois, transitoirement, par allusion, par prétérition, quelques prières de l'Église... en représenter les différentes cérémonies dans les différents temps de l'année. Car enfin Homère est entré et a dû entrer dans tous ces détails... et les couteaux victimaires, et l'or dont on dorait les cornes de la bête, et le poil de la victime coupé et distribué...

Virgile a fait de même. Et le Tasse qui a parlé de la confession.

Ne pas oublier les fêtes de l'Église dont plusieurs sont intéressantes, comme Noël, le dimanche des Rameaux, le vendredi saint, et plusieurs histoires du Nouveau Testament. La femme adultère, la Samaritaine, le Sama« ritain charitable... Quoi qu'on en dise, toutes ces fables ont leur prix sans valoir peut-être celles d'Homère. Encore ce dernier point peut-il être contesté. D'ailleurs, bonnes ou mauvaises, elles sont du temps, elles en peignent les mœurs, les caractères, il ne faut pas les omettre.

Parmi les cérémonies catholiques qu'il faut peindre, ne pas oublier les Cendres... et aperite portas principes veS' iras... et les rogations... et les enterrements... les baptêmes... viatique... extrême- onction...

Et ces prêtres barbares après cela vont à l'autel, entrer à l'autel de Dieu... et consacrer la sainte hostie... Dieu s'indigne de voir le pain devenir lui-même entre leurs mains sacrilèges ; de voir le vin devenu son sang par les paroles sorties de leur bouche impie, aller nourrir leur poitrine... nourriture de mort... en vain ils osent dire à

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER loa

l'autel qu'ils lavent leurs mains parmi les innocents... Dieu ne ratifie pas ce qu'ils disent. En vain l'eau sainte coule sur leurs doigts,

Que toute l'eau des mers ne pourrait point laver, Tant la fureur de l'or, les meurtres, les parjures Ont gravé sur leurs mains d'étemelles souillures.

Dans la prière des prêtres américains :

Et toi, Dieu castillan, Dieu jaloux. Dieu colère, Dieu tonnant, Dieu guerrier. Dieu fort, Dieu sanguinaire.

il s'avance,

Muet, le front baissé, le cœur gros de vengeance.

Les prêtres américains peuvent dire à leur Dieu :

Toi qui

Oui fais la garde autour de nos villes sacrées.

Un prédicateur peindra la mort du Messie... La terre tremblante... Les tombeaux ouverts... La nuit... cette nuit ne fi^t point l'effet du mouvement de la terre ; une partie du r^ob^ ne fut point éclairée et l'autre dans l'obscurité... La lune ne passa point entre la terre et le soleil pour intercepter la lumière... Non, l'antique nuit, la mère du chaos, celle à qui appartenait le monde avant que la lumière fût créée, sortit de son antre... Elle entoura le soleil d'un voile noir pour qu'il ne fût pas témoin... Elle étendit le deuil sur toutes les sphères qui composent notre univers... Toutes pleurèrent la mort de leur créateur.

Le sommeil, doux frère de la mort. . • . • ;

Je voudrais peindre quelque part un homme (peut-être un jésuite du Paraguay) qui, pour émouvoir les peuples grossiers, emploie quelqu'un de ces signes extérieurs à l'antique, comme le vase brisé par Jérémie, dont plusieurs se moquent et ont tort de se moquer.

L'éloquent jésuite qui, en imitant Pythagore dans Ovide, convertira les anthropophages du Brésil, emploiera des mouvements d'une éloquence primitive et sauvage, comme, par exemple, d'évoquer, dans une bouillante apostrophe, les âmes des malheureux qui ont péri dans ces horribles festins, de les peindre demandant vengeance devant Dieu...

Il faudra qu'un missionnaire, réunissant des sauvages

en société, traduise l'hymne de IMilton au mariage, très déplacé dans sa bouche, mais plein de beautés. C'est après le divin morceau d'Éden et des amours de nos premiers parents. A ces mots : had wedded love... Book IV, v. 750. Il ne faudra pas cependant en imiter cet endroit où il dit que c'est là que règne l'amour et non dans les sourires

des p , jouissance casuelle, ni dans les amours de

cour, les mascarades, le bal de minuit, les danses mêlées, les sérénades que les amants chantent à leur orgueilleuse belle, etc..

Il faut qu'un éloquent missionnaire prie l'Esprit-Saint de prendre un charbon sur l'autel où les chérubins, etc. et de lui purifier les lèvres comme au prophète Isaïe.

Un prêtre ou quelque autre disant :

De ton sceptre enchanté frappe ce roc stérile, fais-en jaillir des sources d'eau vive.

Mettre dans la bouche de celui qui aura vu les Andes. Ces énormes granits épars çà et là, sans ordre... o fleuves immenses qui se précipitent... ces neiges...

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Ces hauts monts que blanchit un éternel hiver.

Ce chaos semble les débris d'un monde, les Titans... On croit voir là dans ces enfantements monstrueux, sans forme, sans ordre, la nature mère travaillée, agitée, déchirée, gémir dans les travaux d'un avortement.

L'histoire de Kentucke à l'ouest de la Virginie, publiée tout à l'heure par Jean Filson, et où se trouvaient les aventures du colonel Boon, est très intéressante. C'est le plus beau pays de l'Amérique, arrosé de superbes et nombreuses rivières. Il faudra le peindre en désignant les lieux par leurs productions, comme je peindrai toute la géographie du globe. C'est ainsi que fait Homère. On trouve dans cette histoire de Kentucke un fait curieux. C'est une colonie de Gallois qui s'est trouvée dans l'Amérique septentrionale. On présume que ce sont des Gallois 5ue l'histoire rapporte avoir quitté leur pays au xii® siècle. Il faudra examiner tout cela...

L'Américaine qui va pleurer sur le tombeau de son tnfant et y exprimer du lait de ses mamelles...

(1793 ou 1794.)

Magellan, fils du Tage, et Dracke, et Bougainville

Et l'Anglais dont Neptune aux plus lointains climatî

Reconnaissait la voile et respectait les pas.

Le Cancer sous les feux de son brûlant tropique

L'attire entre l'Asie et la vaste Amérique,

En des ports où jadis il entra le premier.

Là l'insulaire ardent, jadis hospitalier,

L'environne : il périt. Sa grande âme indignée.

Sur les flots, son domaine, à jamais promenée.

D'ouragans ténébreux bat le sinistre bord

OÙ son nom, ses vertus, n'ont point fléchi la mort. J'accuserai les vents et cette mer jalouse Qui retient, qui peut-être a ravi La Peirouse. Il partit. L'amitié, les sciences, l'amour. Et la gloire française imploraient son retour : Six ans sont écoulés sans que la renommée De son trépas au moins soit encore informée. Malheureux ! un rocher inconnu, sous les eaux, A-t-il, brisant les flancs de tes hardis vaisseaux, Dispersé ta dépouille au sein du gouffre immense ? Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance. Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain As-tu vu s'apprêter l'exécrable festin ? Ou plutôt dans une île, assis sur le rivage. Attends-tu ton ami, voguant de plage en plage ; Ton ami qui partout, jusqu'aux bornes des mers Où d'étemelles nuits et d'étemels hivers Font plier notre globe entre deux monts de glace, Aux flots de l'océan court demander ta trace ? Malheureux, tes amis, SQuvent dans leurs banquets Disent en soupirant : « Reviendra-t-il jamais ? » Ta femme à son espoir, à ses vœux enchaînée. Doutant de son veuvage ou de son h)miénée, N'entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs, Se reproche un sourire, et tout entière aux pleurs Cherche en son lit désert, peuplé de ton image, Un pénible sommeil que trouble ton naufrage,

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