XX ODES
Il VOUS reste à borner et les autres et vous ; D vous reste à savoir descendre.
Vos cœurs sont citoyens. Je le veux. Toutefois
Vous pouvez tout. Vous êtes hommes.
Hommes ! d'un homme libre écoutez donc la voix. Ne craignez plus que vous. Magistrats, peuples, rois.
Citoyens, tous tant que nous sommes.
Tout mortel dans son cœur cache, même à ses yeux.
L'ambition, serpent insidieux.
Arbre impur que déguise une brillante écorce.
L'empire, l'absolu pouvoir Ont, pour la vertu même, une mielleuse amorce. Trop de désirs naissent de trop de force.
Qui peut tout pourra trop vouloir.
Il pourra négliger, sûr du commun suffrage.
Et l'équitable humanité.
Et la décence au doux langage.
L'obstacle nous fait grands. Par l'obstacle excité, L'homme, heureux à poursuivre une pénible gloire. Va se perdre à l'écueil de la prospérité.
Vaincu par sa propre victoire.
Mais au peuple surtout sauvez l'abus amer
De sa subite indépendance.
Contenez dans son lit cette orageuse mer. Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer.
ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNÏER àxa
Dirigez sa bouillante enfance.
Vers les lois, le devoir, et l'ordre, et l'équité.
Guidez, hélas ! sa jeune liberté.
Gardez que nul remords n'en attriste la fête.
Repoussant d'antiques affronts, Qu'il brise pour jamais, dans sa noble conquête, Le joug honteux qui pesait sur sa tête,
Sans le poser sur d'autres fronts.
Ah ! ne le laissez pas, dans la sanglante rage
D'un ressentiment inhumain,
Souiller sa cause et votre ouvrage.
Ah ! ne le laissez pas, sans conseil et sans frein, Armant, pour soutenir ses droits si légitimes, La torche incendiaire et le fer assassin,
Venger la raison par des crimes,
Peuple ! ne croyons pas que tout nous soit permis.
Craignez vos courtisans avides, O peuple souverain ! A votre oreille admis Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis.
Ils soufflent des feux homicides.
Aux pieds de notre orgueil prostituant les droits.
Nos passions pour eux deviennent lois.
La pensée est livrée à leurs lâches tortures.
Partout cherchant des trahisons, A nos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures, Ils vont forgeant d'exécrables pâtures.
Leurs feuilles noires de poisons Sont autant de gibets affamés de carnage.
Ils attisent de rang en rang
La proscription et Toutrage.
Chaque jour dans l'arène ils déchirent le flanc D'hommes que nous livrons à la fureur des bêtes. Ils nous vendent leur mort. Ils emplissent de sang
Les coupes qu'ils nous tiennent prêtes.
Peuple, la Liberté, d'un bras religieux.
Garde l'immuable équilibre De tous les droits humains, tous émanés des cieux. Son courage n'est point féroce et furieux ;
Et l'oppresseur n'est jamais libre.
Périsse l'homme vil ! périssent les flatteurs
Des rois, du peuple infâmes corrupteurs I L'amour du souverain, de la loi salutaire.
Toujours teint leurs lèvres de miel.
Peur, avarice ou haine est leur Dieu sanguinaire. Sur la vertu toujours leur langue amère
Distille l'opprobre et le fiel.
Hydre en vain écrasé, toujours prompt à renaître,
Se j ans, Tigellins empressés
Vers quiconque est devenu maître ; Si, voués au lacet, de faibles accusés Expirent sous les mains de leurs coupables frère» ; Si le meurtre est vainqueur ; si les bras insensés
Forcent des toits héréditaires,
C'est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain. Dit cette cour lâche et hardie.
Ils avaient dit : C'est bien, quand, la lyre à la main. L'incestueux chanteur, ivre de sang romain.
Applaudissait à l'incendie.
Ainsi de deux partis les aveugles conseils
Chassent la paix. Contraires, mais pareils. Dans un égal abîme, une égale démence
De tous deux entraîne les pas.
L'un, Vandale stupide, dans son humble arrogance. Veut être esclave et despote, et s'offense
Que ramper soit honteux et bas.
L'autre arme son poignard du sceau de la loi sainte ;
Il veut du faible sans soutien
Savourer les pleurs ou la crainte.
L'un du nom de sujet, l'autre de citoyen. Masque son âme inique et de vice flétrie ; L'un sur l'autre acharnés, ils comptent tous pour rien
Liberté, vérité, patrie.
De prière, d'encens prodigue nuit et jour.
Le fanatisme se relève.
Martyrs, bourreaux, tyrans, rebelles tour à tour ; Ministres effrayants de concorde et d'amour
Venus pour apporter le glaive ; Ardents contre la terre à soulever les cieux. Rivaux des lois, d'humbles séditieux, De trouble et d'anathème artisans implacables...
Mais où vais- je ? L'œil tout-puissant Pénètre seul les cœurs à l'homme impénétrables. Laissons cent fois échapper les coupables.
Plutôt qu'outrager l'innocent.
Si plus d'un, pour tromper, étale un faux scrupule ;
Plus d'un, par les méchants conduit,
N'est que vertueux et crédule.
De l'exemple éloquent laissons germer le fruit. La vertu vit encore. Il est, il est des âmes Où la patrie, aimée et sans faste et sans bruit
Allume de constantes flammes.
Par ces sages esprits, forts contre les excès.
Rocs affermis du sein de l'onde, Raison, fille du temps, tes durables succès Sur le pouvoir des lois établiront la paix.
Et vous, usurpateurs du monde.
Rois, colosses d'orgueil, en délices noyés.
Ouvrez les yeux : hâtez-vous. Vous voyez Quel tourbillon divin de vengeances prochaines
S'avance vers vous. Croyez-moi, Prévenez l'ouragan et vos chutes certaines. Aux nations déguisez mieux vos chaînes ;
Allégez-leur le poids d'un roi.
Effacez de leur sein les livides blessures.
Traces de vos pieds oppresseurs.
Le ciel parle dans leurs murmures.
Si l'aspect d'un bon roi peut adoucir vos mœurs ; Ou si le glaive ami, sauveur de l'esclavage. Sur vos fronts suspendu, peut éclairer vos cœurs
D'un effroi salutaire et sage ;
ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÊNIER ai6
Apprenez la justice : apprenez que vos droits
Ne sont point votre vain caprice.
Si votre sceptre impie ose frapper les lois. Parricides, tremblez ; tremblez, indignes rois.
La Liberté législatrice, La sainte Liberté, fille du sol français.
Pour venger l'homme et punir les forfaits. Va parcourir la terre en arbitre suprême.
Tremblez ; ses yeux lancent l'éclair.
Il faudra comparaître et répondre vous-même, Nus, sans flatteurs, sans cour, sans diadème,
Sans gardes hérissés de fer.
La Nécessité traSne, inflexible et puissante,
A ce tribunal souverain.
Votre majesté chancelante :
Là seront recueillis les pleurs du genre humain : Là, juge incorruptible, et la main sur sa foudre. Elle entendra le peuple, et les sceptres d'airain
Disparaîtront, réduits en poudre.
J'ai vu sur d'autres yeux, qu'amour faisait sourire. Ses doux regards s'attendrir et pleurer.
Et du miel le plus doux que sa bouche respire Une autre bouche s'enivrer.
Et quand sur mon visage inquiet, tourmenté.
Une sueur involontaire Exprimait le dépit de mon cœur agité. Un coup d'oeil caressant furtivement jeté Tempérait dans mon sein cette souffrance amère.
Ah ! dans le fond de ses forêts
Le ramier déchiré de traits
Gémit au moins sans se contraindre ;
Et le fugitif Actéon,
Percé par les traits d'Orion,
Peut l'accuser et peut se plaindre.