A LOUIS DAVID, PEINTRE
(Publié en 1791 avec le nom de l'auteur, chez Bleuet, rue Duuphine.)
Reprends ta robe d'or, ceins ton riche bandeau.
Jeune et divine poésie :
Quoique ces temps d'orage éclipsent ton flambeau, Aux lèvres de David, roi du savant pinceau,
Porte la coupe d'ambroisie.
La patrie, à son art indiquant nos beaux jours,
A confirmé mes antiques discours :
Quand je lui répétais que la liberté mâle
Des arts est le génie heureux ; Que nul talent n'est fils de la faveur royale ; Qu'un pays libre est leur terre natale.
Là, sous un soleil généreux, Ces arts, fleurs de la vie et délices du monde,
Forts, à leur croissance livrés.
Atteignent leur grandeur féconde.
La palette offre l'âme aux regards enivrés. Les antres de Paros de Dieux peuplent la terre. L'airain coule et respire. En portiques sacrés
S'élancent le marbre et la pierre.
Toi-même, belle vierge à la touchante voix.
Nymphe ailée, aimable sirène, Ta langue s'amollit dans le palais des rois, Ta hauteur se rabaisse, et d'enfantines lois
Oppriment ta marche incertaine.
Ton feu n'est que lueur, ta beauté n'est que fard,
La liberté du génie et de l'art T'ouvre tous les trésors. Ta grâce auguste et fière
De nature et d'éternité Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire.
Dompte les cœurs. La liberté.
Pour dissoudre en secret nos entraves pesantes.
Arme ton fraternel secours.
C'est de tes lèvres séduisantes Qu'invisible elle vole, et par d'heureux détours Trompe les noirs verrous, les fortes citadelles. Et les mobiles ponts qui défendent les tours.
Et les nocturnes sentinelles.
Son règne au loin semé par tes doux entretiens
Germe dans l'ombre au cœur des sages.
Ils attendent son heure, unis par tes liens,
Tous, en un monde à part, frères, concitoyens. Dans tous les lieux, dans tous les âges.
Tu guidais mon David à la suivre empressé :
Quand, avec toi, dans le sein du passé.
Fuyant parmi les morts sa patrie asservie,
Sous sa main, rivale des Dieux, La toile s'enflammait d'une éloquente vie ; Et la ciguë, instrument de l'envie,
Portant Socrate dans les cieux ; Et le premier consul, plus citoyen que père.
Rentré seul par son jugement.
Aux pieds de sa Rome si chère Savourant de son cœur le glorieux tourment ; L'obole mendié seul appui d'un grand homme ; Et l'Albain terrassé dans le mâle serment
Des trois frères sauveurs de Rome.
Un plus noble serment d'un si digne pinceau Appelle aujourd'hui l'industrie.
Marathon, tes Persans et leur sanglant tombeau
Vivaient par ce bel art. Un sublime tableau Naît aussi pour notre patrie.
Elle expirait : son sang était tari ; ses flancs
Ne portaient plus son poids. Depuis mille ans,
A soi-même inconnue, à son heure suprême, Ses guides tremblants, incertains.
Fuyaient. Il fallut donc, dans le péril extrême. De son salut la charger elle-même.
Longtemps, en trois races d'humains,
Chez nous l'homme a maudit ou vanté sa naissance ; Les ministres de l'encensoir.
Et les grands, et le peuple immense.
Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir.
Versailles les attend. On s'empresse d'élire ;
On nomme. Trois palais s'ouvrent pour recevoir Les représentants de l'empire.
D'abord pontifes, grands, de cent titres ornés.
Fiers d'un règne antique et farouche.
De siècles ignorants à leurs pieds prosternés. De richesses, d'aïeux vertueux ou prônés.
Douce Égalité, sur leur bouche, A ton seul nom pétille un rire acre et jaloux.
Ils n'ont point vu sans effroi, sans courroux. Ces élus plébéiens, forts des maux de nos pères.
Forts de tous nos droits éclaircis.
De la dignité d'homme, et des vastes lumières Qui du mensonge ont percé les barrières.
Le sénat du peuple est assis.
Il invite en son sein, où respire la France,
Les deux fiers sénats ; mais leurs cœurs
N'ont que des refus. H commence :
Il doit tout voir ; créer l'État, les lois, les mœurs. Puissant par notre aveu, sa main sage et profonde Veut sonder notre plaie, et de tant de douleurs
Dévoiler la source féconde.
On tremble. On croit, n'osant encor lever le bras.
Les disperser par l'épouvante.
Ils s'assemblaient ; leur seuil méconnaissant leurs pas Les rejette. Contre eux, prête à des attentats^
Luit ]a baïonnette insolente.
Dieu ! vont-ils fuir? Non, non. Du peuple accompagnés,
Tous, par la ville, ils errent indignés : Comme Latone enceinte, et déjà presque mère.
Victime d'un jaloux pouvoir, Sans asile flottait, courait la terre entière,
Pour mettre au jour les Dieux de la lumière.
Au loin fut un ample manoir, Où le réseau noueux, en élastique égide.
Arme d'un bras souple et nerveux.
Repoussant la balle rapide.
Exerçait la jeunesse en de robustes jeux. Peuple, de tes élus cette retraite obscure Fut la Délos. O murs ! temple à jamais fameux I
Berceau des lois, sainte masure !
N'allons pas d'or, de jaspe, avilir à grands frais
Cette vénérable demeure ; Sa rouille est son éclat. Qu'immuable à jamais Elle règne au milieu des dômes, des palais.
Qu'au lit de mort tout Français pleure. S'il n'a point vu ces murs où renaît son pays.
Que Sion, Delphe, et la Mecque, et Sais Aient de moins de croyants attiré l'œil fidèle.
Que ce voyage souhaité Récompense nos fils. Que ce toit leur rappelle Ce tiers état à la honte rebelle.
Fondateur de la liberté :
Comme en hâte arrivait la troupe courageuse,
A travers d'humides torrents
Que versait la nue orageuse ; Cinq prêtres avec eux ; tous amis, tous parents, S 'embrassant au hasard dans cette longue enceinte ; Tous jurant de périr ou vaincre les tyrans ;
De ranimer la France éteinte ;
De ne se point quitter que nous n'eussions des lois
Qui nous feraient libres et justes.
Tout un peuple, inondant jusqu'aux faîtes des toits. De larmes, de silence, ou de confuses voix
Applaudissait ces vœux augustes.
O jour ! jour triomphant ! jour saint ! jour immortel !
Jour le plus beau qu'ait fait luire le ciel Depuis qu'au fier Clovis Bellone fut propice I
O soleil ! ton char étonné S'arrêta. Du sommet de ton brûlant solstice Tu contemplais ce divin sacrifice !
O jour de splendeur couronné.
Tu verras nos neveux, superbes de ta gloire.
Vers toi d'un œil religieux
Remonter au loin dans l'histoire.
Ton lustre impérissable, honneur de leurs £ûeux, Du dernier avenir ira percer les ombres. Moins belle la comète aux longs crins radieux
Enflamme les nuits les plus sombres.
Que faisaient cependant les sénats séparés ? Le front ceint d'un vaste plumage.
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Ou de mitres, de croix, d'hermines décorés. Que tentaient-Us d'efforts pour demeurer sacrés ?
Pour arrêter le noble ouvrage ?
Pour n'être point Français ? pour commander aux lois?
Pour ramener ces temps de leurs exploits. Où ces tyrans, valets sous le tyran suprême.
Aux cris du peuple indifférents.
Partageaient le trésor, l'État, le diadème ? Mais l'équité dans leurs sanhédrins même
Trouve des amis. Quelques grands.
Et des dignes pasteurs une troupe fidèle.
Par ta céleste main poussés,
Conscience, chaste immortelle.
Viennent aux vrais Français, d'attendre enfin lassés. Se joindre, à leur orgueil abandonnant des prêtres D'opulence perdus, des nobles insensés
Ensevelis dans leurs ancêtres.
Bientôt ce reste même est contraint de plier.
O raison ! divine puissance !
Ton soufile impérieux dans le même sentier Les précipite tous. Je vois le fleuve entier
Rouler en paix son onde immense.
Et dans ce lit commun tous ces faibles ruisseaux Perdre à jamais et leurs noms et leurs eaux. O France ! sois heureuse entre toutes les mères.
Ne pleure plus des fils ingrats.
Qui jadis s'indignaient d'être appelés nos frères ;
Tous revenus des lointaines chimères,
La famille est toute en tes bras.
Mais que vois-je? ils feignaient? Aux bords de notre Sein Pourquoi ces belliqueux apprêts ?
Pourquoi vers notre cité reine
Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français
Traînés à conspirer au trépas de la France ?
De quoi rit ce troupeau d'eunuques du palais ? Riez, lâche et perfide engeance !
D'un roi facile et bon cormpteurs détrônés.
Riez ; mais le torrent s'amasse.
Riez ; mais du volcan les feux emprisonnés Bouillonnent. Des lions si longtemps enchaînés
Vous n'attendiez plus tant d'audace !
Le peuple est réveillé. Le peuple est souverain.
Tout est vaincu. La tyrannie en vain.
Monstre aux bouches de bronze, arme pour cette guerre
Ses cent yeux, ses vingt mille bras.
Ses flancs gros de salpêtre où mugit le tonnerre : Sous son pied faible elle sent fuir sa terre.
Et meurt sous les pesants éclats Des créneaux fulminants, des tours et des murailles
Qui ceignaient son front détesté.
Déraciné dans ses entrailles.
L'enfer de la Bastille, à tous les vents jeté. Vole débris infâme et cendre inanimée ; Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté,
Altière, étincelante, armée.
Sort. Comme un triple foudre éclate au haut des deux
Trois couleurs dans sa main agile Flottent en long drapeau. Son cri victorieux Tonne. A sa voix, qui sait, comme la voix des Dieux,
En homme transformer l'argile, La terre tressaillit. Elle quitta son deuil.
Le genre himiain d'espérance et d'orgueil Sourit. Les noirs donjons s'écroulèrent d'eux-mêmes.
Jusque sur les trônes lointains
Les tyrans ébranlés, en hâte à leurs fronts blêmes,
Pour retenir leurs tremblants diadèmes.
Portèrent leurs royales mains.
A son souffle de feu, soudain de nos campagnes
S'écoulent les soldats épars
Conune les neiges des montagnes, Et le fer ennemi tourné vers nos remparts, Comme aux rayons lancés du centre ardent d'un verre, Tout à. coup à nos yeux fondu de toutes parts.
Fuit et s'échappe sous U terre.
Il renaît citoyen ; en moisson de soldats
Se résout la glèbe aguerrie.
Cérès môme et sa faux s'arment pour les combats. Sur tous ses fils jurant d'affronter le trépas
Appuyée au loin, la patrie Brave les rois jaloux, le transfuge imposteur. Des paladins le fer gladiateur.
Œuvres Poétiques de André Chénûr, U II. I4
Des Zoîles verbeux l'hypocrite délire.
Salut, peuple français ! ma main Tresse pour toi les fleurs que fait naître la lyre. Reprends tes droits, rentre dans ton empire.
Par toi sous le niveau divin La fière Égalité range tout devant elle.
Ton choix, de splendeur revêtu,
Fait les grands. La race mortelle Par toi lève son front si longtemps abattu. Devant les nations, souverains légitimes, Ces fronts, dits souverains, s'abaissent. La vertu
Des honneurs aplanit les cimes.
O peuple deux fois né ! peuple vieux et nouveau I
Tronc rajeuni par les années !
Phénix sorti vivant des cendres du tombeau ! Et vous aussi, salut, vous, porteurs du flambeau
Qui nous montra nos destinées !
Paris vous tend les bras, enfants de notre choix !
Pères d'un peuple, architectes des lois ! Vous qui savez fonder, d'une main ferme et sûre.
Pour l'homme un code solennel.
Sur tous ses premiers droits sa charte antique et pure ; Ses droits sacrés, nés avec la nature.
Contemporains de l'Étemel.
Vous avez tout dompté. Nul joug ne vous arrête.
Tout obstacle est mort sous vos coups.
Vous voilà montés sur le faîte.
Soyez prompts à fléchir sous vos devoirs jaloux. Bienfaiteurs, il vous reste un grand compte à nous rendre ;