SUR LA SUPERSTITION
Un mensonge vieillit ; il devient ennuyeux. Il prend une autre forme et reparaît aux yeux. Pensant le fuir, trompés à sa ruse infidèle, Nous courons l'embrasser sous sa forme nouvelle. Nous quittons un prestige, une vaine fureur Non pour la vérité, mais pour une autre erreur.
J'aime à voir les humains, ces êtres glorieux Nés pour lever la tête et regarder les cieux. Dans la fange à plaisir courbant ce front superbe. Marcher sur quatre pieds, et braire, et brouter l'herbe.
C'est pour Tépître à M. Bailly, Après avoir parlé très brièvement de l' Astrologie... Magnétisme... Somnambulisme...
Exposer dans ce petit poème adressé à M. Bailly, que les poètes de nos jours n'ont aucunes teintures d'astronomie, d'histoire naturelle, de sciences ; que, dès qu'ils «avent assembler quelques rimes, ils se croient poètes... que les anciens étaient plus savants... Puis faire en une vingtaine de vers l'histoire de la poésie... Les premiers poètes étaient francs, libres, généreux, ne vantaient que
Œuvres Poétiques de André Chénier, t. II. fl
ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER i8
les belles actions, et comme, dans cette égalité des hommes, il n'y avait personne à flatter, ils ne flattèrent personne...
La noble nudité d'une âme vraie et pure.
Ensuite, ils devinrent lâches, maquereaux..., flatteurs. Les délices des vers couvrirent les plus grandes infamies... car il est très vrai que les arts ne s'accordent paa avec des mœurs austères.
Ensuite faire un petit précis de l'histoire de l'astronomie au moins moderne (car l'histoire de son invention sera faite in A). Vanter l'étude de l'astronomie en disant : — Que voyons-nous autour de nous ? des bassesses, des atrocités. Nous jetons-nous dans l'histoire ? L'histoire est sanglante de crimes. A peine dans un amas d'horreurs trouve-t-on deux ou trois actions vertueuses. C'est ainsi que... ^belle comparaison). Heureux donc mille fois le sage qui, s'élevant au-dessus de la fange des passions humaines, se loge au sommet des montagnes, vit avec sa femme, ses enfants, quelques amis, et avec ses livres et ses télescopes ; n'étudie que l'histoire du ciel, qui est si douce et si pure, jusqu'à ce que, accablé de vieillesse, assis sur son lit et regardant les cieux, il exhale et rejoigne à l'âme universelle cette portion qui lui en était échue en partage et que son corps emprisonnait.
Puis, finissant... après avoir parlé avec admiration des grands hommes de l'antiquité, dire : Eh bien donc, que je travaille aussi!... Alloris !... Pendant que, pétrifié d'admiration pour ces grands hommes, je m'arrête à les considérer, le temps ne s'arrête point... Il chemine toujours... mes belles années s'échappent de mes bras. Je ne les vois plus que bien loin. Bientôt je ne les verrai plus... elles volent en se tenant par la main et me regardant loin derrière elles... Elles vont frapper à la porte de mon tombeau, annoncer qu'on m'attende et que j'arriverai bientôt... Ne laissons point fuir inutilement avec elles ces palmes et l'âge de les cueillir, et en admirant la moisson d 'autrui, ne manquons point l'heure de la nôtre.
Le poète enivré de ses jeunes fureurs,
Fuyant de l'envieux les bassesses obscures.
Se transporte en esprit dans les races futures.
Et, promenant ses pas sous le bois égarés.
Des poètes divins relit les vers sacrés.
Leurs triomphes n'ont point abattu son courage.
Il mesure leur vol qui plane d'âge en âge.
L'ardeur de suivre aussi cet illustre chemin
Soulève ses cheveux, aiguillonne sa main.
Il ferme le volume. Il erre, il se tourmente ;
Des vers tumultueux de sa bouche éloquente
Roulent. Seul avec lui, superbe et satisfait.
Il s'écoute chanter, se récite, se plaît.
Et puis quand de la nuit les heures pacifiques
Ont calmé de ses sens ces vagues poétiques.
Il reprend son travail. Consterné, furieux,
Il n'y voit que défauts qui lui choquent les yeux.
Il jure d'oublier sa fatale manie.
Les Muses, ses projets. Mais bientôt son génie,
Prompt à se rallumer, en de nouveaux transports
S'élance, et se raidit à de nouveaux efforts.
Eh quoi ! me suis-je dit, quand chacun travaille, quand Bailly retrouve dans le ciel l'histoire de la terre...
Pourquoi dans des écrits médités à l'écart Ne pas aussi tenter un honnête hasard.
Par le zèle du vrai, sinon par les lumières, Recommander aussi nos travaux à nos frères. Honorer nos loisirs, justifier le choix Des amis qui toujours nous ont donné leurs voix. Et forcer, s'il se peut, dans l'âge qui doit naître, La curieuse étude à vouloir nous connaître ?
Doit-il donc à l'aspect de l'aigle ambitieux Qui pénètre la nue et la voûte des cieux, L'aiglon intimidé, dans un n d, sans courage. Doit-il ensev elir et sa force et son âge, Et n'oser, immobile en un obscur sommeil. S'aller perdre à jamais dans les feux du soleil ?
Il faut faire, et le plus tôt possible, un poème sur la
superstition. Environ cent cinquante vers.
Notre siècle n'a pas tant à se glorifier... Il semble que tous les hommes soient destinés à être superstitieux... Chaque siècle l'est à sa manière... Détailler cela... Il y a maintenant en Europe un germe de fanatisme... Dans les glaces du Nord des cerveaux brûlants... Magnétisme... Martinisme... Swendenboerg... Cagliostro...
(Ici répétition des dix vers qui commencent l'épître.)
Mais j'entends celui-ci m'objecter : Mais Dieu ne peut* il pas ?... Dieu ne peut pas ce qui... Tu fais de plats systèmes... Tu crois peut-être que Dieu fera des miracles pour t'empêcher d'avoir été un sot...
Thaumaturge imbécile
Sois absurde, ignorant, quadrupède à ton gré.
et qui fait des miracles
N'aura que mes mépris et mon inimitié ; Qui les croit et les aime excite ma pitié.
L'avide charlatan peut tout ce qu'il veut... Il suffit qu'il ait la vogue. Alors, sans esprit, sans idée... Si même il ccorche le français, cela n'en vaut que mieux... Le capable auditeur qui se croit du génie voit du génie aussi dans..»
tt
Il trouve, il reconnaît mille sens au lieu d'un Dans cet amas de mots qui n'en forment aucun.
Et de ce noir chaos plus la nuit est grossière.
Plus son oeil trouble et louche y croit voir de lumière.
Je ne veux point sur eux, toutefois, invoquer les châtiments...
N$ scutica dignum horribili seciere flagello.
Les persécuter, c'est les rendre intéressants même à ceux qui les méprisent.
Que le glaive des lois frappe le malfaiteur.
C'est à nous de punir le prophète menteur.
Voulant nous abuser, c'est nous seuls qu'il outrage.
Arabe vagabond, s'il ose, à chaque page
Enfler de contes vains ses orgueilleux récits
Et frapper sur l'épaule à des rois ses amis ;
S'il étale partout, dans sa plate éloquence
Des temps, des lieux, des mœurs une absurde ignorance,
Aussitôt contre lui l'équitable raison
S'arme du ridicule et non de la prison.
Mais si l'on vient avec scandale
L'immoler aux abois d'une plume vénale.
Si l'on veut le perdre sans un crime prouvé
Et presque sur sa tête attirer le supplice. Les gens de bien alors sauront avec justice. Et séparant en lui sa vie et son malheur. Rire de ses travers, mais plaindre sa douleur.
Oh ! combien ces charlatans, seuls, à souper avec leurs conûdents, doivent rire en se rappelant...
XUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER t2
Un jeune homme ayant retenu quelque phrase de Voltaire se moque de tous ces rêves sacrés qu'enfanta le Jourdain... puis il vous dit tranquillement ceci et cela... il croit tout cela moins ridicule que l'eau changée en vin... Une jolie femme... écoutant des expressions de métaphysique vous prouve... elle voit des esprits... elle vous en fera voir... soit, j'y consens pour moi. Tout ce qu'elle voudra me montrer, je le verrai avec plaisir. Quelque prestige que nous offrent une voix de vingt ans, de beaux y^eux et des lèvres de rose. On écoute, et, bien loin de vouloir échapper, avec quelque plaisir on se laisse tromper. Mais qu'un épais sophiste, au front lourd et stupide enfle Bon style de grands mots et me dise... Je laisse autour de lui la foule à grands flots accourue, et la bouche béante, debout, le cou tendu, l'écouter, l'adorer, ouvrir un grand œil bête et croire l'admirer ; et je viens avec toi dans un vers plaisant te faire rire à ses dépens. Ami sage, garde donc ces vers et ne les montre point, de peur que l'Arabe ne m'envoie à sa place aux murs de Trébisonde et que Monsieur Mesmer, en bien mauvais français, ne prouve à ses... que mes vers sont mauvais.
Un jeune homme orgueilleux, et docte réputé,
Tout plein de quelque auteur au hasard feuilleté.
Étonne un cercle entier de sa haute sagesse ;
Il se joue avec grâce aux dépens de la messe ;
Il plaisante le pape et siffle avec dédain
Tous ces rêves sacres qu'enfanta le Jourdain.
Et puis d'un ton d'apôtre, empesé, fanatique,
Il prêche les vertus du baquet magnétique,
Et ces doigts qui de loin savent bien vous toucher
Et font signe à la mort de n'oser approcher.
Un tel conte à ses yeux est moins plat, moins indice
Que ce vin frauduleux, étranger à la vigne.
Par qui sont de Cana les festins égayés,
Ou ces diables pourceaux dans le fleuve noyés.
C'est que son jugement n'est rien que sa mémoire ; S'il croit même le vrai, c'est qu'il est né pour croire. Ce n'est point que le vrai saisisse son esprit. Mais que Bayle ou Voltaire ou Jean- Jacques l'a dit.
Et le pauvre hébété
N'est incrédule enfin que par crédulité.
Oui, partout invoquant le sceptre on la tiare, Partout de l'ignorance appui lâche et barbare. Partout, d'im fer obscur armant ses viles mains. Partout, au nom des dieux écrasant les humains, La stupidité règne, insolente, impunie.
Tourmente les talents, opprime le génie. Punit la vérité du courageux affront Qui, sous le diadème, a fait rougir son front.