‹ Œuvres poétiques de André ChénierChapitre 6 sur 88 · PROJET D'ÉPITRE A MARIE-JOSEPH · texte numérisé non relu

PROJET D'ÉPITRE A MARIE-JOSEPH

CHÉxXIER

A mon frère sur sa tragédie de Bnitus et Cassius.

(Copie de ce projet d'Épître, faite sur l'autographe, par Mme Chénier, publiée par Becq de Fouquières dans les Œuvres en prose et par M. Dimoâ dans les Epîtres.)

O mon frère, le beau présent que tu m'as fait en m'adressant cette tragédie que j'ai toujours aimée ! Que j'ai eu de plaisir à entendre parler, en vrai langage romain, ces hommes illustres ! Sans doute ce grand Bnitus qui écrivit un livre sur la vertu qu'il avait si bien pratiquée, ne s'était pas exprimé autrement. Qu il m'a été doux de voir sur le théâtre les Âmes de ces grands hommes, de

ces nobles meurtriers, ces grands tyrannicides, ces assassins vertueux et libres, avec qui l'histoire m'a fait vivre et que les bavards d'aujourd'hui jugent si bêtement sans les connsutre I

Hommes saints, hommes dieux, exemples des Romains,

Divin Caton, Brutus, les plus grands des humains.

Pensiez- vous que jamais pleins d'orgueil et de gloire.

Au milieu des respects d'un stupide auditoire,

[Dans un poudreux gymnase au mensonge immolé.

Un rhéteur imbécile et d'ignorance enflé].

Sur la foi d'un sophiste élève de Carthage,

Dût prouver que vos cœurs n'eurent qu'un vain courage

Et qu'une vertu vaine, et que ce prix si doux

De s'immoler pour elle était vain comme vous ?

Vous dévouer aux [feux] où le crime s'expie ;

Vous prodiguer les noms et de lâche et d'impie

Pour n'avoir pas voulu montrer à l'univers

Aux pieds du crime heureux la vertu dans les fers ?

O délicieuse étude que celle d© ces anciennes histoires ! Elles entretiennent le Cœur dans une noble haine pour la tyrannie !

Ne crois pas toutefois voir le peuple sentir et applaudir cet ouvrage comme il le mérite. Ces vertus mâles, austères, ne sont point faites pour des peuples asservis qui ignorent tout ce qui les regarde, qui ne savent même comment on les gouverne, aux yeux de qui cet ardent amour de la liberté est une passion chimérique, une vertu de roman, qui ne cherche que l'amour, ou plutôt la galanterie au théâtre, aiment, idolâtrent

D'un cothurne indolent la rampante mollesse,

et semblent ne pardonner à Corneille, à Racine, à Voltaire, les sublimes chefs-d'wufTC qu'ils ont produits qu'oo

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ÊPITRES

faveur des scènes où ils ont été assez faibles pour daigner se prêter à ce mauvais goût. Mais remonte de plusieurs îiècles ; imagine-toi que tu vois jouer ton ouvrage à Rome, sur le théâtre de Pompée, devant Chérea, Thrasea, Tacite, les Pline, et vois quels applaudissements et combien tous les gens de bien se réiouissent d'entendre les derniers des Romains, et pour comble de gloire, Caïus, Domitius, Néron, ces monstres, te récompenser par leur honorable haine.

Poursuis, fais revivre la tragédie, ne l'amollis jamais ; qu'elle soit encore la leçon du genre humain ; et ajoute [sur] notre théâtre une quatrième palme aux trois qui font à notre nation tant d'honneur chez les étrangers Bt lui en feront tant [chez] la postérité.

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