ATIRE VI, LIVRE II
Un jour le rat des champs, ami du rat de ville. Invita son ami dans son rustique asile. H était économe et soucieux de son bien : Mais l'hospitalité, leur antique lien, Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fête. Tout fut prêt, lard, raisin, et fromage, et noisette ; Il cherchait par le luxe et la variété A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté. Qui, parcourant de l'œil sa table officieuse. Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse. Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas. Laissait au citadin les mets plus délicats.
« Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère
Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire,
Ou préférer le monde à tes tristes forêts ?
Viens ; crois-moi, suis mes pas ; la ville est ici près :
Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance.
L'heure s'écoule, ami ; tout fuit, la mort s'avance :
ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER s66
Les grands ni les petits n'échappent à ses lois ;
Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois. »
Le villageois écoute, accepte la partie :
On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie,
Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs
Se glissent vers la ville et rampent sous les murs.
La nuit quittait les deux quand notre couple avide
Arrive en un palais opulent et splendide.
Et voit fumer encor dans des plats de vermeil
Des restes d'un souper le brillant appareil.
L'un s'écrie ; et, riant de sa frayeur naïve.
L'autre sur le duvet fait placer son convive.
S'empresse de servir, ordonner, disposer,
Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser.
Le campagnard bénit sa nouvelle fortune ; Sa vie en ses déserts était âpre, importune : La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. Ici l'on y peut vivre ; et de rire. Et soudain Des valets à grand bruit interrompent la fête. On court, on vole, on fuit ; nul coin, nulle retraite. Les dogues réveillés les glacent par leurs voix ; Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. Alors le campagnard, honteux de son délire : t Soyez heureux, dit-il ; adieu, je me retire. Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité. »
Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile De Douvre ou de Tanger fend la route mobile^
Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant Le passager languit, malade et chancelant. Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante Tourne comme le vent qui souffle la tourmente ; Et son cœur nage et flotte en son sein agité Comme de bonds en bonds le navire emporté. Il croit sentir sous lui fuir la planche légère ; Triste et pâle, il se couche, et la nausée amère Soulève sa poitrine ; et sa bouche à longs flots Inonde les tapis destinés au repos.
Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage : Stupide, il a perdu sa force et son courage. Il ne retrouve plus ses membres engourdis. n ne peut secourir son ami ni son fils. Ni soutenir son père, et sa main faible et lente Ne peut serrer la main de sa femme expirante.
Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres, couché et soufîrant, le 6. Écrit à Londres, le lo décembre 1787.
Sans parents, sans amis et sans concitoyens» Oublié sur la terre et loin de tous les miens. Par les vagues jeté sur cette Lie farouche. Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche. Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. Je compte les moments, je souhaite la mort. Et pas un seul ami dont Ja voix m'encourage ; Qui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein. Me dise : « Qu'as-tu donc ?» et me presse la main.