‹ Œuvres poétiques de André ChénierChapitre 51 sur 88 · AUX MUSES · texte numérisé non relu

AUX MUSES

On dit que le dédain froid et silencieux

Devint une ardente colère, Lorsque le Moniteur vous eut mis sous les yeux

Le sot fatras du sot Barère ; Qu'au phoebus convulsif de l'ignare pédant.

De honte et de terreur troublées.

Votre front se souvint de ce Thrace impudent.

Qui vous eût toutes violées.

On dit plus : mais je sais combien chez nos plaisants

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Grâce, pucelage, et faconde, Exposent une belle à des bruits médisants :

Ils veulent que sur cet immonde Vous ayez, mais tout bas, aux effroyables sons

D'apostrophes trop masculines, Joint : pied-plat, gredin, cuistre, et d'autres maudissons.

Peu faits pour vos lèvres divines ; Dignes de lui, d'accord ; mais indignes de vous.

Ces gens n'ont point votre langage ; N'apprenez point le leur. Un ignoble courroux

Justifie un ignoble outrage.

L'échafaud est pour eux une source féconde.

Ils se travaillent à l'envi A lui trouver cent noms les plus gentils du monde.

L'un l'appelle la... l'autre la... Il rentre de ce spectacle. Il y mène sa femme et ceux de ses enfants qui ont été sages ; les autres au retour quittent leur tambour et leurs jeux pour venir entendre. Il leur conte quelle mine U avait, etc.. Tous trépignent de joie ; on bénit... Humanité héréditaire. Ceux qui l'ont vu sont l'objet de l'envie. Puis ils dorment contents... d'avoir vu couler aujourd'hui tant de... et la douce assurance d'en voir demain couler autant. Que Dieu les garde de mal ; qu'à leur mort leur âme passe au corps des loups et des panthères, elle s'y trouvera bien mieux. Et pour moi j 'ai voulu que leur noble mémoire allât faire vomir un jour l'érudit qui lira cet hymne de leur gloire, monument d'estime et d'amour.

Il est vrai, plats bavards, canaille inepte et lâcht» Vous êtes sujets du bâton,

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CFIÉNIER ajo

, . . . du bourreau, de la hache, De l'infamie et de Couthon.

(Pour la fête de l'Etre Suprême)

Grâce à notre sénat, le ciel n'est donc plus vide !

De ses fonctions suspendu.

Dieu

Au siège étemel est rendu.

Il va reprendre en main les rênes de la terre.

Il faut espérer qu'après un exil de plusieurs mois il se conduira mieux, etc. et que sa première marque de repentance sera de punir ses nouveaux adorateurs... Quoi ! Dieu tout-puissant, tu souffres que de pareils personnages te louent et t'avouent ; tu endures la dérision avec laquelle ils te bravent, et croient que tu existes quand ils vivent !

Tu ne crains pas qu'au pied de ton superbe trône,

Spinosa, te parlant tout bas, Vienne te dire encore : Entre nous, je soupçonne,

Seigneur, que vous n'existez pas.

Que croiront les mortels, quand ils verront que sous tes yeux, le nom de vertu est prononcé par des bouches qui... ; de probité, par des bouches qui..., d'humanité, par des bouches qui..., et que tout est 1« sujet de leur basse et dérisoire hypocrisie !

Quoi l ton œil qui voit tout, sans les réduire en cendre,

pénètre dans les antres affreux, où les Couthon, les Lequinio, couchés sur des cadavres, rongent des ossements

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humains ! Quoi ! tu ne fais point éclater la foudre, lorsque des hommes entassés sont écrasés sous leurs prisons par l'explosion du canon 1 Tu contemples la Loire, le Rhône, la Charente...

Ton œil de leurs pensers sonde les noirs abîmes. Ces lacs de soufre et de poisons,

Ces océans bourbeux où fermentent les crimes. Que de ses plus ardents tisons

dévore la plus lâche Euménide... car tu n'es pas réduit comme nous à reconnaître un Collot d'Herbois à ses actions et à la bassesse de son affreux visage... Tu vois au lieu d'un cœur bouillir dans sa poitrine un fétide mélange de bitume, de rage, de haine pour la vertu, de vol, de calomnie et de m...., et de fange... d'où, par sa bouche impure s'exhale la mort des gens de bien, etc. Et tu ne tonnes pas ! et les cris de tant d'infortunés ne montent point jusqu'à toi ! et tu laisses un pauvre diable de poète se charger de leur vengeance et tonner seul sur ces scélérats, et sur l'horrible dicast... (tribunal) et jur... (jury), etc.

Ils croyaient se cacher dans leur bassesse obscure.

Sur ses pieds inégaux Tépode vengeresse

Saura les atteindre pourtant.

Diamant ceint d'azur, Paros, œil de la Grèce,

De l'onde Egée astre éclatant. Dans tes flancs où nature est sans cesse à l'ouvrage.

Pour le ciseau laborieux Germe et blanchit le marbre honoré de l'image

Et des grands hommes et des Dieux.

Mais pour graver ainsi la honte ineffaçable,

Paros de l'ïambe acéré Aiguisa le burin brûlant, impérissable.

Fils d'Archiloque, fier André, Ne détends point ton arc, fléau de Vimposture.

Que les passants pleins de tes vers.

Les siècles, l'avenir, que toute la nature

Crie à l'aspect de ces pervers :

« Hou, les vils scélérats I les monstres, les infâmes !

De vol, de massacres nourris !

Noirs ivrognes de sang, lâches bourreaux de femmes,

Qui n'égorgent point leurs maris ; Du fils tendre et pieux, et du malheureux père

Pleurant son fils assassiné ; Du frère qui n'a point laissé dans la misère

Périr son frère abandonné.

Vous n'avez qu'une vie... ô vampires,

Et vous n'expierez qu'une fois Tant de morts, et de pleurs, de cendres, de décombres,

Qui contre vous lèvent la voix I

Us vivent cependant ! et de tant de victimes

Les cris ne montent point vers toi I C'est un pauvre poète, ô grand Dieu des armées I

Qui seul, captif, près de la mort.

Attachant à ses vers les ailes enflammées

De ton tonnerre qui s'endort, De la vertu proscrite embrassant la défense.

Dénonce aux juges infernaux Ces juges, ces jurés qui frappent l'innocence.

Hécatombe à leurs tribunaux.

Eh bien, fais-moi donc vivre, et cette horde impure

Sentira quels traits sont les miens 1

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Ils ne sont point cachés dans leur bassesse obscure : Je les vois, j'accours, je les tiens 1

... O Dieu, la vertu... ta fille L'innocence, la probité, etc., ta famille.,.

(A propos des Noyades de Nantes)

Vingt barques, faux tissus de planches fugitives,

S'entr' ouvrant au milieu des eaux, Ont-elles, par milliers, dans les gouffres de Loire

Vomi des captifs enchaînés.

Au proconsul Carrier, implacable après boire.

Pour son passe-temps amenés ?

Et ces porte-plumets, ces commis de carnage.

Ces noirs accusateurs Fouquiers, Ces Dumas, ces jurés, horrible aréopage

De voleurs et de meurtriers.

Les âi-je poursuivis jusqu'en leurs bacchanales.

Lorsque, les yeux encore ardents.

Attablés, le bordeaux de chaleurs plus brutales

Allumant leurs fronts impudents.

Ivres et bégayant la crapule et les crimes,

Ils rappellent avec des ris, Leurs meurtres d'aujourd'hui, leurs futures victimes ;

Et parmi les chansons, les cris.

Trouvent deçà delà, sous leur main, sous leur bouche.

De femmes un vénal essaim.

Dépouilles du vaincu, transfuges de sa couche

Pour la couche de l'assassin ;

Car ce »exe ébloui de tout semblant de gloire,

Né l'héritage du plus fort, Quel que soit le vainqueur suit toujours la victoire ;

D'une lèvre arbitre de mort Étale le baiser, le brigue avec audace ;

Et pour nulle oppressive main Leur jupe n'est pesante, et l'épingle tenace

N'a de pointe autour de leur sein.

Le remords est, dit-on, l'enfer où tout s'expie.

Quel remords agite le flanc.

Tourmente le sommeil du tribxmal impie

Qui mange, boit, rote du sang ?

Car qui peut noblement de leur bande perverse

Rendre les attentats fameux ?

Ces monstres sont impurs : Ja lance qui les perce

Sort impure, infecte comme eux.

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie

Ouvre ses cavernes de mort.

Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie

Ne s'informe plus de son sort.

Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine.

Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule et sur sa blanche laine

Entrelaçaient rubans et fleurs, Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.

Dans cet abîme enseveli J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.

Accoutumons-nous à l'oubli.

Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,

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Mille autres moutons, comme moi, Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire.

Seront servis au peuple roi.

Que pouvaient mes amis ? Oui, de leur main chérie

Un mot à travers ces barreaux Eût versé quelque baume en mon âme flétrie ;

De l'or peut-être à mes bourreaux...

Mais tout est précipice. Us ont eu droit de vivre.

Vivez, amis ; vivez contents.

En dépit de - - soyez lents à me suivre.

Peut-être en de plus heureux temps J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,

Détourné mes regards distraits.

A mon tour aujourd'hui ; mon malheur importune :

Vivez, amis ; vivez en paix.

J'ai lu qu'un batelier, entrant dans sa nacelle,

Jetait à l'eau son aviron.

J'ai lu qu'un écuyer noble et fier sur la selle.

Bien armé d'un double éperon.

D'abord ôtait la bride à son coursier farouche ;

J'ai lu qu'un sage renommé, x\vant de s'endormir, dans le fond de sa couche

Plaçait un tison allumé ; J'ai lu que, pour franchir des routes difficiles.

Un Automédon pétulant Enlevait les écrous des quatre orbes agiles

Qui roulaient sous son char brillant ; J'ai lu qu'un Actéon à son tour sur l'arène

Assouvit la rage et la faim

De ses chiens, par lui seul, pour bien servir sa haine.

Accoutumés au sang humairu L'Automédon meurtri devint un Hippolyte,

jLe sage ••••««•••»«•« ... récuyer à pied descendit au Cocyte.

Le nocher • -^ •

Un sot enfant jouait avec des grains de poudre

Un docte à grands projets rassembla des vipères.

Et leur prêchait fraternité.

Mais, déchiré bientôt par ce peuple de frères,

H dit : — « Je Tai bien mérité.

Un seul de ces serpents qui se cache sous l'herbe

Est terrible ; et moi

Je les réunis tous. Je joins superbe

Et Taudace aux mauvais penchants. »

J'ai lu maints autres faits, tous fort bons à redire.

Et tous ces beaux faits que j'ai lus, Bamave, Chapelier, Duport les devaient lire :

Çtiax-ci ne lisent pas non plus.

On vit ; on vit infâme. Eh bien ? il fallut l'être ;

L'infâme, après tout, mange et dort.

Ici, même en ces parcs où la mort nous fait paître.

Où la hache nous tire au sort.

Beaux poulets sont écrits ; maris, amants sont dupes.

Caquetage, intrigues de sots.

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On y chante ; on y joue ; on y lève des jupes ;

On y fait chansons et bons mots ; L'un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres,

Un ballon tout gonflé de vent, Comme sont les discours des sept cents plats bélîtres.

Dont Barère est le plus savant.

L'autre court ; l'autre saute; et braillent, boivent, rient,

Politiqueurs et raisonneurs ; Et sur les gonds de fer soudain les portes crient :

Des juges tigres nos seigneurs Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie

Que la hache appelle aujourd'hui ?

Chacun frissonne, écoute ; et chacun avec joie

Voit que ce n'est pas encor lui.

Ce sera toi demain, insensible imbécile

Mais quel est ce grand bnin (décrit en quatre, six ou au plus huit vers) ? ne l'ai- je pas connu jadis, le dos couvert de longs cheveux dont il poudrait les fauteuils de damas, et ricanant, et ne disant rien, et ambitionnant le nom d'homme d'esprit, etc. ? Et vraiment c'est H... C'est luimême

Réputé Cicéron chez toute la bazoche Et bel esprit chez les catins.

Oh ! qu'il se rend bien justice quand il m met au dernier rang des valets, etc.

Tu te croyais trop vil pour avoir rien à craindre.

Et que je te ne verrais pas,

Œuvrgs Poétiquss éU André Chinier, t. II. 17

Et peut-être, en effet, il eût mieux valu feindre, Et ne point descendre si bas.

toTo) v5v, 6eâ)V Spxoç, etc.

Recevez tous ce serment, que je renonce à la paix, etc.. que toute ma vie je combattrai, etc.

La honte en vain lui tend les bras.

Le glaive nu, la mort vers cet horrible asile Ne tourneront jamais ses pas

(A Némésis.)

Pourquoi sur l'humble sol traînant toujours tes pas Laisses-tu reposer tes ailes ?

Comme un dernier rayon, comme im dernier zéphyre

Animent la fin d'un beau jour.

Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.

Peut-être est-ce bientôt mon tour.

Peut-être avant que l'heure en cercle promenée

Ait posé sur l'émail brillant.

Dans les soixante pas où sa route e:^t bornée.

Son pied sonore et vigilant ; Le sommeil du tombeau pressera ma paupièrt<

Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière,

Peut-être en ces murs effrayé

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Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Escorté d'infâmes soldats, Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,

Où seul, dans la foule à grands pas J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime.

Du juste trop faibles soutiens, Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ;

Et chargeant mes bras de liens, Me tramer, amassant en foule à mon passage

Mes tristes compagnons reclus Qui me connaissaient tous avant l'affreux message,

Mais qui ne me connaissent plus.

Eh bien ! j'ai trop vécu. Quelle franchise auguste,

De mâle constance et d'honneur.

Quels exemples sacrés doux à l'âme du juste.

Pour lui quelle ombre de bonheur.

Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles.

Quels pleurs d'une noble pitié.

Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles.

Quels beaux échanges d'amitié.

Font digne de regrets l'habitacle des hommes ?

La peur fugitive est leur Dieu, La bassesse, la feinte... Ah ! lâches que nous sommes I

Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu, Vienne, vienne la mort ! que la mort me délivre !...

Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux ? Non, non, piiissé-je vivre.

Ma vie importe à la vertu.

Car l'honnête homme enfin, victime de Toutrage,

Dans les cachots, près du cercueil.

Relève plus altiers son front et son langage.

Brillant d'un généreux orgueil.

S'il est écrit aux deux que jamais une épée

N'étincellera dans mes mains ; Dans l'encre et l'amertume mie autre arme trempée

Peut encor servir les humains.

Justice, Vérité, si ma main, si ma bouche,

Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche ;

Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce, ou, plus atroce injure.

L'encens de hideux scélérats Ont pénétré vos cœurs d'une large blessure ;

Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.

Mourir sans vider mon carquois !

Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

Ces bourreaux barbouilleurs de lois !

Ces vers cadavéreux de la France asservie.

Égorgée 1 ô mon cher trésor, O ma plume, fiel, bile, horreur. Dieux de ma vie I

Par vous seuls je respire encor :

Comme la poix brûlante agitée en ses veines

Ressuscite un flambeau mourant, Je souffre ; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,

D'espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide.

L'invisible dent du chagrin.

Mes amis opprimés, du menteur homicide

Les succès, le sceptre d'airain.

Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,

L'opprobre de subir sa loi. Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine

Dirigé mon poignard. Mais quoi !

Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire

Sur tant de justes massacrés ?

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Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire ?

Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance,

Pour descendre jusqu'aux enfers Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance

Déjà levé sur ces pervers ?

Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice ?

Allons, étouffe tes clameurs ; Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.

Toi, vertu, pleure si je meurs.

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