SUR LA RECONNAISSANCE
Après avoir détaillé que la reconnaissance n'est point Tobjet d'un bienfaiteur... il le fait pour... pour se procurer la jouissance suprême...
D'avoir d'un homme enfin soulagé les besoins Et de voir sur la terre un malheureux de moins.
Trompé, trahi par un ingrat, ajouter :
Il pleurait, je pleurai. Non, ce n'est point en moî Qu'habite l'homme dur, seul, tout entier à soi. Dont l'œil n'a point de pleurs pour les maux de ses frères. Qui, lorsque l'indigent, dans ses plaintes amères. Vient répandre à ses pieds les larmes de la faim, Ferme son cœur farouche et son avare main. Qui, dans ces longs projets où notre esprit s'élance. N'a jamais envié la suprême puissance Que pour voir les humains l'aimer, bénir leur sort. Descendant à pas lents du bonheur à la mort
Que m*a-t-il enlevé ? — De l'argent dont j'aurais fait peut-être un mauvais usage. Mais m'a-t-il enlevé... d'avoir vu la joie égayer et ranimer un visage flétri de tristesse ?
Voyez rajeunir d'âge en âge L'antique et naïve beauté De ces muses dont le langage Est brillant, comme leur visage.
De force, de douceur, de grâce et de fierté. De ce cortège de la Grèce Suivez les banquets séducteurs ; Mais fuyez la pesante ivresse De ce faux et bruyant Permesse
Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs.
ŒlUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER 272
Belles, le ciel a fait pour les mâles cerveaux
L'infatigable étude et les doctes travaux.
Pour vous sont les talents aimables et faciles.
0 le sinistre emploi pour les grâces badines
De poursuivre une sphère en ses cercles nombreux.
Ou du sec A plus B les sentiers ténébreux !
Quelle bouche immolée à leurs phrases si dures
Aura jamais la nuit les suaves murmures.
Et pourra s'amollir à soupirer : mon cœur.
Mon âme, et tous ces noms d'amoureuse langueur ?
Aux déserts de Barca le monstre des forêts. Quand le Chien dévorant sur ces arides plaines Vomit du haut des cieux ses brûlantes haleines. Sent l'amour en fureur, dans ses flancs consumés Verser au lieu de sang des poisons allumés. Jamais de plus de morts, de meurtres, de carnages, L'Afrique n'abreuva ses infâmes rivages.
Dieux ! plus je plains alors l'étranger oublié Qu'à ces bords. . . la mer retient lié ! Chaque jour, d'un sommet élancé dans la nue. Sur la vaste Amphitrite il promène sa vue. A ses vœux enflammés prompt à se décevoir Son œil avide vole au-devant de l'espoir. Un nuage lointain qui se penche sur l'onde. Un roc où, se brisant, Téthys écume et gronde,
•rs POÉSIES DIVERSES
Un monstre qui surnage et des flots fend le cours. Tout lui semble un vaisseau qui vole à son secours. Mais quand du haut Atlas la dme dévorée De rayons presque éteints est à peine éclairée. Vers l'astre fugitif, sur son sonmiet assis. Il tourne ses regards de larmes obscurcis. Bientôt de mille cris l'air ébranlant les nues. De rugissements sourds les cavernes émues. Des tigres, des lions, les fureurs, les combats. Dans le creux des rochers précipitent ses pas. Là, pâle, anéanti, palpitant, hors d'haleine. N'osant ni se mouvoir, ni respirer qu'à peine.
Verse une sueur froide et dresse ses cheveux. Dans les convulsions d'une angoisse étemelle, Il ne voit que la mort et que la mort cruelle ; Et quand le jour renaît dans les champs azurés. Ses yeux, de pleurs amers sans cesse dévorés. N'ont point connu ce baume ami de la nature. Qui des cœurs ulcérés assoupit la blessure.
Et du pôle endurci les immenses glaçons. Cybèle s'épouvante, et sur ces noirs rivages. Tremble aux vastes clameurs des baleines sauvages.
Vois dans les champs de Thrace un coursier échappé ; De quel frémissement tout son corps est frappé. Sitôt que dans les airs une trace semée A porté jusqu'à lui l'odeur accoutumée.
Le fouet vengeur alors et la voix et le frein veulent s'armer en vain.
Œuvrât PêSiques dt André 9kéni»r, t. II. iS
Au travers des écueils, des rocs, des précipices. Rien ne l'arrête, il vole ; au delà des vallons. Et des vastes forêts, et des fleuves profonds, Et des lacs tortueux qui pressent les montagnes, Son cri fait tressaillir ses superbes compagnes. Il arrive ; il les voit ; avec grâce à leurs yeux Il déploie, en courant, ses pas harmonieux.
L'éclair part de ses yeux d'amour étincelants. Une chaude vapeur s'exhale de ses flancs, De ses naseaux ouverts il respire la flamme.
Finir un ouvrage ainsi :
Salut, hommes vertueux... puissent dans le tombeau vos cendres se réjouir de ce que le Grec de Byzance a osé vous chanter.
Tel que tenant en main la coupe étincelante,
Où la vigne bouillonne en rosée odorante.
Un père triomphant et de fleurs couronné
Boit, et puis la présente au gendre fortuné
A qui ce doux présent donne, avec des richesses.
D'une vierge aux yeux noirs le lit et les caresses ;
Ainsi, quand des mortels que la vertu conduit
Brillent comme une étoile au milieu de la nuit.
Dans une coupe d'or la chaste Poésie
Leur verse par mes mains l'immortelle ambroisie.
Boisson qui fait des Dieux
Puissent vos saintes ombres se réjouir en écoutant ce qu'a chanté sur vos tombeaux la lyre byzantine, lyre au cœur noble et fier, qui n'a jamais loué que la vertu.
D'un cœur moins agité la mère chaque jour
Du soigneux Esculape attendant le retour,
Avec moins de terreur et moins de défiance
Consulte ses regards, ses discours, son silence.
— O sois heureux ! Sur toi que les Dieux bienfaisants
Versent tout ce qu'ils ont de plus riches présents !
Et si ton lit connut les dons de Thyménée,
Que tes fils, à travers les biens et les douceurs.
D'une longue vieillesse atteignent les honneurs ;
Que longtemps, de leur père antique et vénérable
Leur cohorte brillante environne la table.
Mortel égal aux Dieux, dont les savantes mains
Font obéir la vie aux désirs des humains.
Tu reprends au tombeau son innocente proie ;
Dans la maison du deuil tu ranimes la joie ;
D'un corps débile et lent tu chasses les douleurs ;
Dans les yeux maternels tu sais tarir les pleurs.
J'erre au sommet des montagnes... et comme de là je vois loin sous mes pas
Aux efforts du fleuve tortueux.
De ces vallons étroits s'ouvrir les avenues.
Sur la mousse d'un roc élancé dans les nues Ou sur un tronc que l'âge ou la foudre a brisé, J'ouvre enfin un passage aux fiots de mes pensées. En torrents orageux dans mon sein amassées.
Allons, allons, mes beaux coursiers, courez, volez, l'aurore est belle, le ciel est pur, un vent frais agite le feuillage, la terre respire une odeur balsamique.
L'aurore est belle et pure et le ciel sans nuage ; Un souffle doux et frais caresse le feuillage.
Courez, volez, mes beaux coursiers.
Elle vole, les coursiers volent, elle passe comme un éclair.
Ils volent, le char vole, elle vole, elle fuit Comme l'agile éclair qui brille dans la nuit. Tous les yeux sont sur eUe ,
L'Envie assise derrière elle l'accompagne d'un œil oblique et sinistre, l'Admiration la contemple avec des cris de joie, l'Amour secret et silencieux la suit d'un long regard. Elle n'ose rencontrer l'œil de l'Amour, elle ignore celui de l'Envie, elle sourit à celui de l'Admiration qui la contemple.
L'envie, au front paré d'un sourire d'apprêt, D'un œil oblique e.t faux l'accompagne et se tait. L'admiration rit, la contemplant si belle.
Et d'un cri l'applaudit, et s'élance après eJJe. L'amour mystérieux, dans le bois à l'écart. Seul, timide, muet, la suit d'un long regard. Elle n'ose point voir l'oeil de l'amour timide ; Elle ignore l'envie à l'œil faux et livide ; Elle sourit aux cris du tumulte joyeux Qui l'applaudit de loin, le plaisir dans les yeux.
Debout sur son char elle élève sa tête divine, ses cheveux sont relevés négligemment et flottent derrière elle sous un casque couvert de plumes agiles, son fouet frappe les airs, elle agite les rênes, elle anime ses coursiers orgueilleux d'un si beau fardeau.
Courez, volez, mes beaux coursiers.
Quoi ! (un nom de cheval) tu te ralentis. C'est donc en vain que tu as des jambes si fines... C'est donc en vain que je t'aimais ?... Tes yeux roulaient du feu quand tu me voyais venir te caresser... Va, je n'irai plus moi-même présenter à ta bouche le frein qui doit te conduire ; mes doigts n'iront plus s'envelopper dans ta crinière dorée, et ma main caressante ne fera plus retentir tes flancs ni ta poitrine. Et vous (d'autres noms de chevaux), redoublez d'ardeur. Je vous ferai faire de beaux harnais ; j'entrelacerai moi-même des rubans dans vos crinières flottantes ; vous mangerez du pain dans ma belle main.
Courez, volez, mes beaux coursiers.
Ils reconnaissent la voix de l'héroïne. Ils frémissent, ils bondissent, leurs yeux s'enflamment, leurs oreilles se dressent devant eux, le feu sort de leurs naseaux, leurs harnais sont blanchis de sueur et leur frein d'écume. Ils volent, le char vole. Elle vole, elle passe comme un éclair, le vent ne peut les suivre.
Us reconnaissent tous la voix de l'héroïne ;
Ils tressaillent, saisis à cette voix divine ;
Roulent leurs pieds dans l'air, lèvent leurs fronts ardents ;
L'or du frein tortueux résonne entre leurs dents.
Courbant leur col nerveux, tous, en chutes pareilles
Précipités, leurs yeux s'enflamment ; leurs oreilles
Se dressent devant eux ; hérissés et fumants,
Leur narine bondit en longs frémissements ;
Mors et harnais sont blancs de sueur et d'écume ;
La roue échappe aux yeux ; l'axe bouillant s'allume. •
Ils volent, le char vole, elle vole, elle fuit
Comme l'agile éclair qui brille dans la nuit.
Le vent ne peut les suivre
et le ciel répète au loin tout à la fois les hennissements, les pieds frappant la terre, les roues de fer, le fouet et la belle voix qui excitent les cou^sie^S;^ les seize pieds ferrés, la bruyante narine et les cris de l'admiration qui s'élan cent après la belle héroïne.
Sous la dent de l'acier aux pointes lumineuses, Joignant d'un velours noir les bandes sinueuses. Un camée éclatant, sur l'argile d'azur.
Presse contre son flanc le basin frais et pur.
Plutarque, au traité qu'un prince doit être savant *
Tout le monde le craint ; mais il craint tout le monde. Le Pont a vu son roi, pendant la nuit profonde.
t79 POÉSIES DIVERSES
Enfermé dans un coffre, attendre le soleil,
Et dormir, en secret, d'mi horrible sommeil
Que des songes sanglants épouvantaient sans doute ;
Comme le noir sepent s'éloigne de la route
Et seul, au fond du bois, craignant le fouet vengeur.
Se dérobe sous terre à l'œil du voyageur.
L'esprit humain incertain et mobile Est fort semblable au funambule agile.
Bacchus, sous ces forêts que tes plaintes troublèrent, O fille de Minos, consola tes douleurs. Les larmes de Philis sur ces rives coulèrent ; Elles firent naître ces fleurs.
Ces vallons redisaient les caresses d'Œnone ; Ce fleuve s'arrêtait aux baisers d'Arion ; Et ces grottes ont vu la fille de Latone
Descendre au sein d'Endymion.
Mer qui, pour séparer les amis, les amants. Amoncelles entre eux tes remparts écumants ; Inexorable mer dont les fureurs jalouses Dévorent les époux qui cherchent leurs épouses,
0 mer, du jeune amant
Ne pus vaincre l'espoir, la jeunesse et l'amour, O mer, tu fus domptée, et ta rage écumante Ne l'engloutit qu'à son retour.
Stances sur l'ouvrage intitulé Catéchisme français ou Principes de morale républicaine à l'usage des écoles primaires, par M. de la Chabeaussière.
Ce livre chaste et simple à tout âge est utile, Il est sage et pensif pour plaire au bon vieillard. Fier et nerveux pour l'homme, et pour l'enfant docile Comme lui doux et pur, et corome lui sans art.
Chaque vers dans ce livre est une vérité. Leur sens précis et vrai s'imprime en la mémoire. L'homme y lit son état, l'enfant ce qu'il doit croire ; Le vieillard ce qu'il a dit, fait ou médité
Haïssons les t37rans, perdons la tyrannie. Qu'il soit déclaré traître et proscrit en tout lieu L'impie, et l'inhumain, prêcheur de calomnie, Qui dit que les tyrans sont l'image de Dieu.
Parents, prenez ces vers, et par des prix de gloire Récompensez l'enfant qui les récite bien. Que leur sens vertueux germe dans sa mémoire : Il sera fils, ami, père, époux, citoyen.
Qui peut plaire longtemps ? Rien que la vérité. Elle est simple, elle est nue et n'en est que plus belle. Ce livre écrit par elle est simple et nu comme elle ; Et comme elle en naissant il sera rebuté.
Toi qui crains de mentir et n'as point d'autre crainte. Et par qui sur son char le vice est combattu. Heureux de qui l'on dit : C'est la vérité sainte Qui dicta ses écrits amis de la vertu.
Son toit ........
Là, chacun sur la publique foi
Dort et repose en paix à l'ombre de la loi,
Et
Achève. . . la route de la vie.
Ainsi l'homme endormi dans un songe brillant Croit s'élever de terre ; il s'évapore, il nage, Des liens de son corps s'envole et se dégage. Loin, au-dessus des monts et planant sur la mer S'écoule, et fuit rapide et léger comme l'air. Son rêve, à son réveil, l'agite. Il s'y replonge. Il tente ; il veut douter que ce puisse être un songe ; Il cherche à s'envoler, et contraint de rester, Maudit ce corps pesant qu'on l'oblige à porter.
Cette comparaison peut s'appliquer à un homme qui a
enfanté un projet au-dessus de ses forces... C'est un objel de cette comparaison entre mille ; car il y en a beaucoup à choisir qui sont moins communs... et plus saillants...
Que de forcer mes yeux à voir le jour dans l'ombre, Ou ma bouche, en goûtant et l'absinthe et le fiel, A croire savourer les délices du miel.
ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER 28a
L'immense trident frappe, et le sol mugissant Tremble, s'entr'ouvre et jette un coursier frémissant
Le bonheur des méchants est un crime des Dieux.