ÉPIGRAMME
Ce gros Seiffer, dont les yeux, dont la voix. Respirent sang, rage, audace et bassesse, N'est si balourd que son grossier patois. Du dur vandale admirez la finesse !...
Pour mieux remplir son emploi d'assassin. Il a, de plus, étant jà médecin.
De patriote acquis brevets et bulles.
Par là, dit-il, nul ne peut m'échapper. Malade ou sain. Mes poignards vont frapper Tous ceux qu'auraient épargnés mes pilules.
Il est bon de tout feindre et même la pudeur. Mais qui peut sans dégoût, sans subite froideur. Voir une beauté mûre et presque sous les rides Affecter d'un enfant les alarmes timides ? Tout mensonge a besoin d'un air de vérité ; Et j'aime mieux cent fois l'indiscrète gaîté. Trop folle, trop hardie, et qui n'est pas sans grâce. Que d'une antique Agnès la risible grimace.
Alors pour son argent il a danse, musique, Goût, talents, grâce, esprit, fauteuil académique ; Grand cercle de beautés qui viennent chaque nuit Le bercer, l'endormir, veiller près de son lit ; Maîtresse au nez fripon qui l'aime et Je ruine ; Rimeurs, toujours amis de ceux chez qui l'on dîne Tous pirates rusés qui s'entendent fort bien ; Vrais barbiers de Midas, qui du bon Phrygien Par eux loué, flatté, mis au rang des merveilles, Sous un bandeau royal déguisent les oreilles.
Le bon Chartrain, vieil imbécile honnête, La larme à l'œil, les sens toujours bouffis D'un froid pathos, dit : Courage, mon fils, Cela promet ,
. . . et le grand Jean Fréron
Digne héritier du grand Aliboron,
Fils glorieux d'un si glorieux père.
De cette gent l'étoile est bien prospère I
O renommée ! ô sort ! ô Dieux jaloux !
Quoi ! la faveur gouverne aussi chez vous !
Voilà Gorsas dont la faconde aimable
Sans Durosoy serait incomparable.
Quel art, quel goût, quelle âme, juste ciel I
Sont dévoilés par Pierre Manuel !
Burke est sublime, et d'Entragues l'admire. Et Coquillart rit et ne fait point rire. Ces grands esprits, vains jouets du trépas, Sont inconnus comme s'ils n'étaient pas. Et les Frérons accaparent l'histoire.
D'un œil d'amour les Muses et la Gloire Veillent sur eux, illmninent leurs fronts Et ce grand nom de Frérons en Frérons Doit à jamais lasser le cul poète De la déesse à la double trompette.
les sublimes destins
Du sieur Bagnols, le Boileau des catins.
Un marquis bègue et qui n'est des plus sots. Gros chansonnier qui crève de bons mots. Contre eux aiguise, en sa gaîté caustique, Vingt calembours pétris de sel attique.
Ainsi souvent quand, d'une égale haleine Six forts coursiers font voler sur la plaine D'un char léger les quatre orbes roulants ; Le poil dressé, vingt dogues turbulents. Précipités dans leur rage imbécile.
Viennent en vain mordre la roue agile.
La roue agile et les coursiers nerveux. Sans écouter ces cris tumultueux.
Sans se hâter, poursuivent leur carrière. Le char bondit et couvre de poussière
Le sot troupeau dont l'imporiune voix Le suit de loin par de rauques abois.
De recueillir pour double récompense.
Avec l'estime et l'amitié des bons.
Un autre bien : la haine des fripons.
Or venez maintenant, graves déclamateurs, D'almanachs, de journaux, savants compilateurs ; Déployez pour mes vers vos balances critiques. Flétrissez-les du sceau des lettres italiques ; Citez faux de grands noms, épouvantails des sots, Aux lourds raisonnements joignez de lourds bons mots ; Assurez que ma muse est froide ou téméraire. Que mes vers sont mauvais, que ma rime est vulgaire. Je l'ai bien fait exprès ; votre chagrin m'est doux. Je serais bien fâché qu'ils fussent bons pour vous Mon Dieu ! lorsqu'imitant ce bon roi de Phrygie, Vous jugez ou le drame, ou l'ode, ou l'élégie. Faut-il que nul démon, ami du genre humain. Jamais à votre front ne porte votre main ! Car vous connaîtriez combien les doctes veilles Sur votre tête auguste allongent vos oreilles.
C'est son chef-d'œuvre, il lit : studieux auditeur. Admirez. Ce matin, fougueux décJamateur,
Loin du bruyant démon qui le presse et l'agite, Maîtres, valets, portier, ils ont tous pris la fuite. L'escalier a tremblé des éclats de sa voix. Il s'est gratté le front ; il s'est rongé les doigts. Pour être un grand rimeur il sait ce qu'il en coûte. Ses ongles en entier disparaîtront, sans doute, S'il faut qu'une autre fois, Apollon, qui lui rit, " D'un tel moment de verve échauffe son esprit.
La couronne toujours ne fait pas la victoire. Que Voltaire, partout, à l'encens immortel. Aille de son Quinault recommander l'autel ; A juger des bons vers les oreilles bien nées. De ses hymnes pompeux justement étonnées. Ne trouvent, quoi qu'ait dit un si grand défenseur. Dans cet amas d'écrits humbles, nus, sans couleur. Se traînant sur leur moUe et rampante harmonie, Rien qu'un rimeur glacé, sans verve, sans génie. Que trente vers charmants, dans ce recueil épars. N'auraient point dû si fort, grandir à ses regards.
Ce n'est pas ainsi qu'écrivait Montaigne, des nouvean-
tés, etc. Toutes objections, critiques, jugements, qui pleuvront de tous côtés. On n'a besoin pour les faire ni de savoir, ni d'esprit, ni de réflexions, ni de goût. Il ne faut
Qu'être sot ; et les sots abondent cette année.
— Il faut avec le fer les soumettre à la loi.
— Non, grand Dieu ! point de sang.
— Les citoyens pervers doivent être punis.
— Les citoyens pervers sont les cœurs sanguinaires Qui vont, le fer en main, persuader leurs frères.
pour lui
L'ombre du cabinet en délices abonde.
S'il fuit les graves riens, noble ennui du beau mor.d>
Ou si, chez la beauté qui l'admit en secret.
Las de parler enfin il demeure muet ;
Il regagne à grands pas son asile et l'étude.
Il y trouve la paix, la douce solitude.
Ses livres, et sa plume au bec noir et malin,
Et la sage folie, et le rire à l'œil fin.
Dans un poème sur ce que nous n'avons point de naïve tés... Je n'irai point au théâtre, à la cour, à la ville essuyer les caprices d'un public trop superbe et non moins ignorant...
Œuvres Poétiques de André Chcnier, t. II. 19