‹ Œuvres poétiques de André ChénierChapitre 7 sur 88 · PROJET D'ÉPITRE AU CHEVALIER DE FANGE · texte numérisé non relu

PROJET D'ÉPITRE AU CHEVALIER DE FANGE

De Pange, tu es parti pour la Suisse... Je m'ennuie de

ne plus te voir et j 'attends avec impatience le moment où nous nous retrouverons chez toi en Champagne. L'ami près de son ami est content et ne songe à rien. Mais quand son ami est parti, il le regrette. Il en parle à ses Ai uses consolatrices et il écrit en vers à son ami... Eh bien ! que t'apporterai- je ? Tu sais combien mes muses sont vagabondes... Elles ne peuvent achever promptement un seul projet ; elles en font marcher cent à la fois. Elles font un pied à ce poème-ci, une épaule à celui-là. Ils boitent tous et ils seront sur pied tous ensemble. Elles les couvent tous à la fois : ils sortiront de la coque à la fois, ils s'envoleront à la fois... Souvent tu me crois occupé à faire des découvertes en Amérique, et tu me vois arriver une flûte pastorale sur les lèvres ; tu attends un morceau d'Hermès et c'est quelque folle Elégie... c'est ainsi que je suis maîtrisé par mon imagination. Elle est capricieuse et je cède à ses caprices. Je vais me promener dans le

dessein de m'occuper d'un objet. A peine ai-je fait dix pas, mon esprit est frappé d'un objet nouveau. Soudain il s'élance, il monte à cheval sur ce bâton et il va, il va. . . et là souvent il en rencontre un autre. Il remonte encore sur ce nouveau bâton et il court à droite, à gauche... et l'argile que j'avais amollie et humectée pour en faire un pot à l'eau, sous mon doigt capricieux devient une tasse ou une théière... Irai-je me contraindre et d'un plaisir me faire un travail pénible ? Non. D'autant que mon esprit n'abandonne jamais ses premiers projets et que par un plus grand circuit il y revient toujours : comme un cheval, que l'on fait passer dans l'eau, en arrivant au bord, recule, se cabre, se lève, caracole, s'enfuit ; le maître lui laisse faire ses grands détours, puis le ramène pas à pas et il passe... De quelque manière que je m'occupe, en ai-je moins eu le plaisir d'aller poétisant au bord de l'eau sous les bois de Monti^ny, etc. Dieu veuille que, publiés, ils amusent autant le lecteur, mais toujours ils m'auront bien amusé moi-même en les faisant : et c'est beaucoup. Mais ensuite, quand le moment de l'enthousiasme est passé, quand on relit de sang-froid... quel dégoût !... C'est alors que les amis... Ainsi, quelque chose que je t'envoie, reçois-le, reconnais-y celui qui t'aime, le fils de la nature

Qui ne sait point rougir d'aucune des faiblesses Que lui dicte sa mère, et qui n'ont jamais nui Au bonheur des humains, à ses amis, à lui.

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