TROISIÈME CHANT T
Les Sociétés. Politique, morale. Invention des sciences.,. Système du monde.
(ÈVVRÊS POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÊNTER 42
Dans nos vastes cités, par le sort partagés,
Sous deux injustes lois les hommes sont rangés :
Les uns, princes et grands, d'une avide opulence
Étalent sans pudeur la barbare insolence ;
Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands,
Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans,
Admirer ces palais aux colonnes hautaines
Dont eux-même ont payé les splendeurs inhumaines,
Qu'eux-même ont arrachés aux entrailles des monts.
Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts.
Moi, je me plus toujours, client de la nature,
A voir son opulence et bienfaisante et pure.
Cherchant loin de nos murs les temples, les palais
Où la Divinité me révèle ses traits,
Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre,
Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre ;
Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris ;
D'un feu religieux le saint poète épris
Cherche leur pur éther et plane sur leur cime.
Mer bruyante, la voix du poète sublime
Lutte contre les vents, et tes flots agités
Sont moins forts, moins puissants que ses vers indomptés.
A l'aspect du volcan, aux astres élancée,
Luit, vole avec l'Etna, la bouillante pensée.
Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand : Seul, il rêve en silence à la voix du torrent Qui le long des rochers se précipite et tonne ; Son esprit en torrent et s'élance et bouillonne.
^à, je vais dans mon sein méditant à loisir
)es chants à faire entendre aux siècles à venir ;
A, dans la nuit des cœurs qu'osa sonder Homère,
>t aveugle divin et me guide et m'éclaire.
Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon,
franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
.a ceinture d'azur sur le globe étendue.
[e vois l'être et la vie et leur source inconnue,
)ans les fleuves d'éther tous les mondes roulants,
[e poursuis la comète aux crins étincelants,
.es astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances ;
[e voyage avec eux dans leurs cercles immenses.
xomme eux, astre, soudain je m'entoure de feux ;
)ans l'étemel concert je me place avec eux :
lu moi leurs doubles lois agissent et respirent ;
[e sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent.
>ur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.
xs éléments divers, leur haine, leur amour;
.es causes, l'infini s'ouvre à mon œil avide.
bientôt redescendu sur notre fange humide,
['y rapporte des vers de nature enflammés,
^ux purs rayons des Dieux dans ma course allumés.
scoutez donc ces chants d'Hermès dépositaires,
)à l'homme antique, errant dans ses routes premières,
^ait revivre à vos yeux l'empreinte de ses pas.
klais dans peu, m 'élançant aux armes, aux combats,
[e dirai l'Amérique à l'Europe montrée ;
['irai dans cette riche et sauvage contrée
Soumettre au ^lançanar le vaste Maranon.
^lus loin dans l'avenir je porterai mon nom,
^elui de cette Europe en grands exploits féconde,
Jue nos jours ne sont loin des premiers jours du monde.
Avant que des États la base fût constante, Avant que de pouvoir, à pas mieux assurés. Des sciences, des arts monter quelques degrés, Du temps et du besoin l'inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire. D'autres arts l'ont poli ; mais aux arts, le premier, Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier. Sur la feuille d'Egypte ou sur la peau ductile, Même un jour sur le dos d'un albâtre docile Au fond des eaux formé des dépouilles du Un, Une main éloquente, avec cet art divin, Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée. L'abstraite intelligence et palpable et tracée ; Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix. Quand des premiers traités la fraternelle chaîne Commença d'approcher, d'unir la race humaine, La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts. Des contrats attestés, garants sûrs et muets, Fui eut le livre auguste et les lettres sacrées Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi L'un de l'autre emporter la parole et la foi ; Ils surent donc, broyant de liquides matières. L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières. Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher. De là dans l'Orient ces colonnes savantes, Rois, prêtres, animaux, peints en scènes vivantes.
De la religion ténébreux monuments, Pour les sages futurs laborieux tourments, Archives de l'État, où les mains politiques Traçaient en longs tableaux les annales publiques. De là, dans un amas d'emblèmes captieux. Pour le peuple ignorant monstre religieux, Des membres ennemis vont composer ensemble Un seul tout, étonné du nœud qui les rassemble ; Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs Joint l'écaillé et les flancs d'un habitant des mers. Cet art simple et grossier nous a sufi peut-être Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connaître Que les objets présents dans la nature épars, Et que tout notre esprit était dans nos regards. Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre, Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre Du cœur, des passions les plus secrets détours, Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts. Quel cercle étroit bornait cette antique écriture. Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure, Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, Compte c on bien de mots l'héréditaire usage A transmis jusqu'à lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est inventé, Et la main qui l'entend des lèvres répété Se souvient d'en tracer cette image fidèle ; Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombr-. •.■ , Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux.
C'est alors, sur des pas si faciles à suivre. Que l'esprit des humains est assuré de vivre.
C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux, Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux, Nos âmes et nos mœurs fidèlement gardées. Et l'œil sait reconnaître une forme aux idées. Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus. Le passé du présent est l'arbitre et le père, Le conduit par la main, l'encourage, l'éclairé. Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux. Tous sont du même temps, ils ont les mêmes vœux. La patrie, au milieu des embûches, des traîtres. Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres. Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil. Et des siècles vieillis assemble le conseil.
Qiassez de vos autels, juges vains et frivoles.
Ces héros conquérants, meurtrières idoles ;
Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malheurs,
De massacres fumants, teints de sang et de pleurs.
Venez tomber aux pieds de plus nobles images :
Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages,
Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants.
Ont éclairé la terre et mérité l'encens ;
Qui, dépouillés d'eux-même et vivant pour leurs frères,
Les ont soumis au frein des règles salutaires.
Au joug de leur bonheur ; les ont faits citoyens ;
En leur donnant des lois leur ont donné des biens.
Des forces, des parents, la liberté, la vie ;
Enfin qui d'un pays ont fait une patrie.
Et que de fois pourtant leurs frères envieux
Ont d'affronts insensés, de mépris odieux,
Accueilli les bienfaits de ces illustres guides,
Comme dans leurs maisons ces animaux stupides
Dont la dent méfiante ose outrager la main
Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim !
Mais n'importe ; un grand homme au milieu des supplices
Goûte de la vertu les augustes délices.
Il le sait : les humains sont injustes, ingrats.
Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas ;
Qu'un jour entre eux et lui s'élève avec murmure
D'insectes ennemis une nuée obscure ;
N'importe ; il les instruit, il les aime pour eux.
Même mgrats, il est doux d'avoir fait des heureux.
Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence.
Doit être son ouvrage et non sa récompense.
Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau.
De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau.
Au loin dans l'avenir sa grande âme contemple
Les sages opprimés que soutient son exemple ;
Des méchants dans soi-même il brave la noirceur :
C'est là qu'il sait les fuir ; son asile est son cœur.
De ce faîte serein, son Ol^Tnpe sublime.
Il voit, juge, connait. Un démon magnanime
Agite ses pensers, vit dans son cœur brûlant.
Travaille son sommeil actif et vigilant,
Arrache au long repos sa nuit laborieuse.
Allume avant le jour sa lampe studieuse,
Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits,
Indompté dans la guerre, opulent dans la paix,
Son beau nom remplissant leur cœur et leur histoire.
Les siècies prosternés au pied de sa mémoire.
Par ses sueurs bientôt Tédifice s'accroît. En vain l'esprit du peuple est rampant, est étroit. En vain le seul présent les frappe et les entraîne, En vain leur raison faible et leur vue incertaine Ne peut de ses regards suivre les profondeurs. De sa raison céleste atteindre les hauteurs ; Il appelle les Dieux à son conseil suprême. Ses décrets, confiés à la voix des Dieux même. Entraînent sans convaincre ; et le monde ébloui Pense adorer les Dieux en n'adorant que lui. H fait honneur aux Dieux de son divin ouvrage. C'est alors qu'il a vu tantôt à son passage Un buisson enflammé receler l'Éternel ; C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel. De la montagne ardente et du sein du tonnerre, La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre ; Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois Une Nymphe l'appelle et lui trace des lois, Et qu'un oiseau divin, messager de miracles, A son oreille vient lui dicter des oracles. Tout agit pour lui seul, et la tempête et l'air. Et le cri des forêts, et la foudre et l'éclair ; Tout. Il prend à témoin le monde et la nature ; Mensonge grand et saint ! glorieuse imposture. Quand au peuple trompé ce piège généreux Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux I
Descends, œil étemel, tout clarté, tout lumière I Viens luire dans son âme, éclairer sa paupière. Pénétrer avec lui dans le cœur des humains ;
De ce grand labj^nthe ouvre-lui les chemins.
Qu'il aille interroger ses plus sombres retraites.
Voir de tous leurs pensers les racines secrètes.
Fais, de leurs passions, à ses doctes efforts.
Tenter, étudier, compter tous les ressorts.
Qu'un charme, en ses discours, flatte, entraîne, ravisse.
Fais régner sur les cœurs sa voix législatrice.
Pour qu'il les puisse instruire à vivre plus heureux :
Les unir de liens qui semblent nés pour eux ;
Étayer leur faiblesse et diriger leur force ;
De l'honnête et du beau leur présenter l'amorce.
Car si pour magistrats les lois ont des bourreaux.
Si ]eur siège sanglant est sur des échafauds,
La crainte sur les coeurs n'a qu'un pouvoir fragile.
Et qu'espérer de grand chez un peuple servile,
Lâche, à se mépriser en naissant façonné.
Avili par ses lois dès l'instant qu'il est né ?
Par ses lois ! Le poison, que son trépas va suivre.
Infecte l'aliment qui dût le faire vivre.
Toujours un grand supplice en amène un plus grand.
Plus la loi fait d'efforts, plus son pouvoir mourant
S'éteint. L'empire fuit dès que Thémis farouche
N'a que flammes, gibets, tortures à la bouche.
Elle lutte, on résiste. Et ce fatal combat
Use l'âme du peuple et les nœuds de l'État.
Sous une loi de sang un peuple est sanguinaire.
Quand d'un crime léger la mort est le salaire.
Tout grand forfait est sûr. Débile à se venger,
La loi ne prévient plus même un crime léger.
La balance est en nous. Le pouvoir d'un caprice
N'a point fondé les droits, la raison, la justice ;
Ils sont nés avec l'homme et ses premiers liens.
Tel crime nuit aux mœurs, aux droits des citoyens,
Œuvres Po^iques dâ André Chénicr, t. II. 4
Trouble la paix publique, outrage la nature ; A ce modèle inné que la loi les mesure : Que le coupable ingrat soit exclu de jouir Des mêmes biens communs qu'il osait envahir ; Qu'à tous les yeux, aux siens, par une loi certaine, La nature du crime en indique la peine. Clairvoyantes alors, les lois dans le danger N'apportent point au mal un remède étranger. La peine, du forfait compagne involontaire. N'est qu'un juste équilibre, un talion sévère Que n'épouvante point le scélérat puissant, Que n'ensanglante point la mort de l'innocent.
La loi, dans les esprits, se glisse, s'insinue, Les fait penser comme elle et fascine la vue. Ce qu'elle dit supplice est supplice tout prêt ; Ce qu'elle nomme un prix est un prix en effet. Je veux qu'aux citoyens, la justice vengée. L'honneur d'avoir bien fait, la patrie obligée, Les regards du sénat, des enfants, des aïeux. Soient un triomphe cher qui les élève aux cieux. Je veux que leur bourreau soit la honte ennemie ; Leurs peines, le mépris ; le blâme, l'infamie ; Que l'arbre, le rocher, le ciel, les éléments, . Appelés à témoin de la foi des serments, Soient les juges secrets qui, dans l'âme parjure. Portent d'un long tourment l'implacable morsure. Mais cet état surtout porte empreint sur le front Du père de ses lois l'esprit vaste et profond. Où par intérêt même on devient magnanime ; Où la misère marche à la suite du crime ; Où par la faim, la soif, le vice est combattu ; Où l'on ne vit heureux qu'à force de vertu.
O mon Hermès, ô toi que j'ai travaillé pendant plusieurs années avec tant de plaisir... mon compagnon sur terre et sur mer, aujourd'hui quel sera ton destin ? Une mère longtemps déguisant ses alarmes veut elle-même armer son fils...
Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.
Seul chez moi, jadis enfant, tu pouvais donner un libre cours à ta langue libre et naïve. Mais
Le mensonge est puissant ; Il règne ; dans ses mains luit un fer menaçant. De la vérité pure il déteste l'approche. II craint que son regard ne lui fasse un reproche.
Que ses traits, sa candeur...
Tout mensonge qu'il est, ne le fassent pâlir. Mais la vérité seule est constante, étemelle.
Le mensonge change et les hommes roulent de mensonge en mensonge... Mais quand le temps aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui sur le faîte et que plusieurs siècles se seront écroulés l'un sur l'autre dans l'oubli, avec tout l'attirail des préjugés qui appartiennent à chacun d'eux, pour faire place à des siècles nouveaux et à des erreurs nouvelles... alors peut-être... on verra si... ; et si en écrivant j'ai connu d'autre passion
Que l'amour des humains et de la vérité.
ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER 5a
[partie de ce canevas exécutée]
0 mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance,
O fruit des longs travaux de ma persévérance.
Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans.
Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents ;
Confident de ma joie et remède à mes peines ;
Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines.
Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,
O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins ?
Une mère longtemps se cache ses alarmes :
Elle-même à son fils veut attacher ses armes ;
Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras
Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.
Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère ?
Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père
Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux.
Tu pouvais, sans péril, disciple curieux,
Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive
Donner un libre essor à ta langue naïve.
Plus de père aujourd'hui ! Le mensonge est puissant ;
Il règne. Dans ses mains luit un fer menaçant.
De la vérité sainte il déteste l'approche.
H craint que son regard ne lui fasse un reproche ;
Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir.
Tout mensonge qu'il est, ne le fassent pâlir.
Mais la vérité seule est une, est étemelle.
Le mensonge varie ; et l'homme, trop fidèle,
Change avec lui. Pour lui les humains sont constants.
Et roulent de mensonge en mensonge flottants.
Perdu, n'existant plus qu'en un docte cerveau. Le français ne sera dans ce monde nouveau Qu'une écriture antique et non plus un langage. O, si tu vis encore, alors peut-être un sage Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé, Te retrouvant poudreux, obscur, demi-rongé. Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes. Il verra si, du moins, tes feuilles innocentes Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris. Qui vont sur toi sans doute éclater dans Paris.