‹ Œuvres poétiques de André ChénierChapitre 10 sur 88 · POÈME EN SIX CHANTS CHANT I · texte numérisé non relu

POÈME EN SIX CHANTS CHANT I

Je dirai l'innocence en butte à l'imposture.

Et le pouvoir inique, et la vieillesse impure,

L'enfance auguste et sage, et Dieu, dans ses bienfaits.

Qui daigne la choisir pour venger les forfaits.

O fille du Très-Haut, organe du génie,

Voix sublime et touchante, immortelle harmonie.

Toi qui fais retentir les saints échos du ciel

D'hymnes que vont chanter, près du trône éternel.

Les jeunes séraphins aux ailes enflammées ;

Toi qui vins sur la terre aux vallons I damées

Répéter la tendresse et les transports si doux

De la belle d'Egypte et du royal époux ;

Et qui, plus fière, aux bords où la Tamise gronde,

As, depuis, fait entendre et l'enfance du monde.

Et le chaos antique, et les anges pervers.

Et les vagues de feu roulant dans les enfers.

Et des premiers humains les chastes hyménées.

Et les douceurs d'Éden sitôt abandonnées.

Viens ; coule sur ma bouche, et descends dans mon cœur

Mets sur ma langue un peu de ce miel séducteur

Qu'en des vers tout trempés d'une amoureuse ivresse

Versait du sage roi la langue enchanteresse ;

Un peu de ces discours grands, profonds comme toi.

Paroles de délice ou paroles d'effroi

Aux lèvres de Mil ton incessamment écloses,

Grand aveugle dont l'âme a su voir tant de choses I

Le soleil avait fait plus de la moitié de son cours, et le jeune Joachim se préparait à sortir de Babylone. Tous les enfants de Juda, ses frères, l'attendaient, répandus sur les chemins, pour le combler de bénédictions. Il allait au golfe Persique apprendre le sort d'un vaisseau chargé des trésors d'Ophir ; non qu'avide d'entasser de nouvelles richesses... ; mais il soulageait la captivité de ses frères..., et ses vertus leur faisaient espérer que le ciel les ferait retourner dans leur patrie, au bord du Jourdain. La fille d'Helcias, la belle Suzanne, son épouse, ne peut s'arracher de ses bras.

Leurs adieux, leurs aimables discours. Il lui promet de revenir sous peu de jours. (Sans oublier de parler déjà de la fille du frère mort de Suzanne, qui la nommera sa sœur, enfant de dix ans qui doit faire un rôle charmant dans cet ouvrage.) Joachim part. Tous ses esclaves, tous les Hébreux lui souhaitent un heureux voyage et un prompt retour. Ils le voient partir avec peine. Deux seulement s'en réjouissent : ce sont deux vieillards pervers et méchants, juges du peuple et hypocrites de vertu. Leurs anges, qui sont du nombre des anges que le Fils de Dieu précipita dans les enfers, lorsque... (imiter Alilton), ont fait parvenir à Joachim de fausses alarmes, pour l'écarter et servir les desseins des impudiques vieillards. L'un est un tel, l'autre est un tel. La chaste et vertueuse beauté a allumé dans leurs cœurs une incestueuse flamme. Le bonheur d'un couple de gens de bien a produit sur eux l'effet qu'il produit toujours sur des méchants : l'envie et la rage de le troubler. Dès longtemps, ils en cherchent les moyens. Jadis, à l'insu l'un de l'autre, ils enfantaient les mêmes projets. Depuis, les deux méchants se sont reconnus, et ils méditent ensemble leurs coupables desseins. Sous le voile de l'amitié, ils se sont insinués chez Joachim. Ils le louent, ils lui demandent ses conseils pour juger le peuple. Ainsi, chaque jour, ils repaissent leurs infâmes regards de la vue de sa belle épouse, dont l'âme, pure comme le ciel, leur savait gré de leur tendresse pour son époux. Elle les reçoit avec un sourire, et ne soupçonne pas que ses yeux puissent leur inspirer leur crime.

Et quand la nuit tranquille

Commençait de s'asseoir sur les tours de la ville, Tous les deux, se glissant par des chemins diveils. Retournent vers ce toit où leur âme est aux fers. Au seuil de Joachim ils arrivent ensemble, Se rencontrent. Chacun veut fuir, recule, tremble, Craint les regards de l'autre, inquiet, incertain. Confus de son silène. Et Manassès enfin :

— Mais, Séphar, je croyais qu'au sein de ta famille Tu pressais dans tes bras et ta femme et ta fille. J'attendais peu qu'ici, pour ne te rien celer...

— Toi-même, dit Séphar, qui peut t'y rappeler ? Joachim est absent, tu le sais... Dans ton âme, Peut-être pensais-tu que l'amour de sa femme

L'a déjà, malgré lui... — Non, non, dit Manassès, Pour un plus long séjour j'ai vu tous ses apprêts. Je venais... Sur ce seuil c'est lui qui me rappelle. Il se peut que déjà quelque esclave fidèle Soit venu. » Mais Séphar sourit et l'interrompt. Et d'un regard perçant, et secouant le front : ï Va, je sais quel projet t'amène et te tourmente ; Joachim est absent, mais Suzanne est présente, Suzanne !... Manassès, tu l'aimes, je le voi. Mais j'ai des yeux aussi ; je l'aime comme toi.

— Oui, tu dis vrai, Séphar ; oui, je l'aime. Et je doute Que pour toi contre moi... — Tiens, Manassès, écoute : Nous régnons sur le peuple unis jusqu'aujourd'hui ; C'est par là, tu le sais, que nous régnons sur lui.

Tu me hais, je te hais. Si tu veux me détruire, Tu le peux. Si je veux, je puis aussi te nuire. Mais, ennemis secrets ou sincères amis, Toujours même intérêt nous force d'être unis. Les attraits d'une femme ont fasciné ta vue :

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