‹ Œuvres poétiques de Courval SonnetChapitre 12 sur 30 · M. DC. XXVII · texte numérisé non relu

M. DC. XXVII

E ne doute point, Lecteur, que quelques pèlerins de S. Mathurin, enyvrez du , miel de Trapezonde, cerveaux estropiez, âmes cacochymes et ulcérées, consciences gangrenées, ne vomissent un océan de calomnies sur ces miennes satyres, que j'ay exposées à la veuë du public, et, les trouvant un peu ameres à leur goust dépravé, et de dure digestion à leur estomach desbauché et corrompu, ne me portent incontinent sur les fonts de leurs passions, pour me baptiser du nom de mesdisant, et, s'efforçans de vouloir régler mes conceptions au compas de leurs affections, eslever et abbaisser mes inclinations aux contrepoids de leurs appétits, et mesurer ma volonté au niveau de leurs désirs, diront, pour me calomnier, que j'eusse mieux fait de donner carrière à ma plume, faire jouer les ressorts de ma Muse sur un meilleur et plus agréable subjet, sans l'employer à controller et censurer les actions d'autruy, irencher du reformateur d'Estat, du censeur à gros grain et du satyrique à double rebras. Mais ces sycophantes calomnia-

leurs (qui ne portent semence ny fruict non plus que les cyprès) apprendront pour response qu'aucune passion ou affection particulière ne m'a poussé à traicter ce subjet satyrique et mordant, que le seul zèle de l'honneur de la France et le bien de l'Estat; car, voyant des mœurs si dépravées, des abus si évidents, un siècle si pervers et corrompu, siècle remply d'iniquité, tout noyé au desbord de ses vices, rocher endurcy en l'opiniastreté de ses erreurs, Afrique abondante en monstres de desordre et de confusion, il m'a esté comme impossible de me retrancher dans le silence, donner tresve à ma plume, faire banqueroute à mon devoir, retenir mes conceptions soubs bride, et empescher les saillies et boutades poétiques de ma muse.

Qui, bons Dieux! n'escriroit, voyant ce temps icy? Quand Apollon n'aurait mes Poèmes en soucy, Quand ma langue seroit sans muses et muette. Encore par despit je deviendrois poète,

pour syndiquer et reprendre les abus, malversations et desordres, dont ce malheureux siècle, l'esgoust et l'excrement de tous les autres, est si fertil et abondant que difficile est, en iceluy, satyram non scribere; à joindre

Qu'il n'y a ny rhubarbe, agaric ny racine. Qui puisse mieux purger la malade poitrine De quelque patient, fiévreux ou furieux, Que fait une satyre un cerveau vicieux.

Je croy qu'il ne se trouvera un seul bon François, ayant l'ame tant soit peu touchée de l'amour de sa patrie et

de l'honneur et grandeur de ceste couronne, qui, du fonds de son cœur, ne déteste tels abus ; homme si retenu à qui patience n'eschappe, voyant tant de confusion, de desreglement et de desordre en tous les ordres de l'Estat, tant en l'Eglise, Noblesse, que tiers Estât, soubs lequel dernier l'on comprend la Justice et les Finances.

Si nous entrons dans l'Église, nous trouverons que la simonie y est comme en son zenit et en son solstice méridional ; nous y verrons une banque ouverte à tous marchands, une mercerie, coraterie, maquignonnage des biens spirituels ; nous n'enressortirons point sans y rencontrer une caravane decustodinos et confidentaires, qui pour trente deniers, pour une légère pension, vendent en traistres Judas le sang du Crucifix à la noblesse layque, ouvrent les portes, abbattent les pont-levis de l'arsenal de l'Eglise, y donnent libre entrée aux gentils-hommes, pour y prendre et ravir d'une main sacrilège et prophane les biens et revenus de l'Autel, destinez aux ministres de Dieu, qui portent le divin charactere empraint au sommet de leurs testes.

Si nous entrons dans les sacrez temples d'Astrée, dans les palais de Themis, nous trouverons que l'injustice et la corruption y sont en quartier et en très-grande authorité, la Justice à ressort rompu, toute courbée et pliée soubs le pesant faix de l'injustice, toute eschevelée, et à teste qui luy tombe sur les pieds, à front fait à sillons, à yeux ternis et enfoncez, à maschoire avalée, à cuir tout flestry, à teint jaunastre et plombé, à voix basse et cassée, à paroles entre-couppées de hocquets et fréquents souspirs, faisant ses tristes complaintes contre ses ministres et officiers, qui par concussions, rapines et chicaneries, l'ont ainsi deffigurée, et mise en

si piteux estât qu'il ne luy reste aucune marque de son premier embonpoinct, gaillarde santé et ancienne dignité.

Si nous mettons le pied dans les pavillons dorez des chambres des comptes et bureaux des finances, nous trouverons que le larcin y a estably son throsne et siège souverain, qu'il y tient ses grands jours, ses assises et mercuriales. Au reste, si j'ay reprins un peu aigrement en ma première satyre les pasteurs et prélats desbauchez qui se gouvernent mal en leur charge, je ne pense point pour cela avoir manqué au respect et révérence qui leur est deuë, ny ravallé et rabaissé l'excellence de leur divine et révélée qualité, m'estant gouverné en ceste censure comme l'aigle de Jupiter à l'endroit de son mignon Ganimede, qui, le guindant et eslevant vers le céleste séjour, racourcit et reserra si dextrement ses serres et ongles crochues, de peur de l'offenser, qu'elles ne passèrent point outre le vestement de ce mignon des dieux.

Je puis dire de mesme et attester que les ongles picquants et aigus de ma satyre ont esté tellement reserrez qu'ils n'ont touché et pénétré que la robbe et les actions extérieures des mauvais prélats, sans entamer l'excellence de leur dignité, ny la pureté, solidité et vérité de leur doctrine.

Je pourray donner le mesme advis à Messieurs de la noblesse, qui se pourroient peut-estre offenser de ce que j'aurois lasché quelques traicts picquants, en ma seconde satyre, contre l'impiété et l'évident sacrilège de quelques seigneurs et gentils-hommes, lesquels, soubs ombre de leur eminente et relevée qualité, mettent effrontément les mains à l'arche du sanctuaire, et, en bourdonnants, comme freslons et guespes murmurantes, picorent la cire

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et le miel des ruches de l'Eglise, qui n'appartient qu'aux sainctes et divines avettes qui travaillent spirituellement en icelle. Ne vous en mettez donc point en colère, généreuse noblesse ; ce n'est qu'à ces freslons de gentils-hommes qui volent à tire d'aisle sur les ruches episcopales et beneficiales, pour en tirer le suc et quintessence, que je pointe et addresse ces sagettes satyriques, et non point à ces généreux et pieux seigneurs françois, lesquels aymeroient mieux mille fois mourir que d'ulcérer leur conscience, flestrir leur réputation, et fanir les lauriers de leurs fronts et les palmes de leurs mains de si énormes et détestables sacrilèges.

Je n'ignore point quels honneurs on doit rendre à la vraye et parfaite noblesse, à ces nourrissons de Mars, zelez défenseurs de I honneur de Dieu et de son Eglise, qui ont porté la réputation de la France jusques aux frontières plus reculées des royaumes estrangers, protecteurs dé l'Estat, luisantes planettes et astres brillants autour du soleil de la France, qui, en la vertu de leurs courages et la valeur de leurs espées, affermissent le repos de ceste monarchie et maintiennent la grandeur et réputation de ce florissant empire.

Je prieray Messieurs de la justice de recevoir favorablement et de bon œil les mesmes excuses. Que si je me suis un peu eschauffé, en ma troisiesme satyre, à détester les abus, corruptions et larcins de quelques juges corrompus et pervers officiers, je ne pense point pour cela encourir la disgrâce de la plus grande, plus saine et meilleure partie de leurs confrères, qui exercent leurs charges en gens de bien, et qui, en fidelles Neptunes, tiennent tousjours le gouvernail de la justice droict, nonobstant les tempestes, orages et traverses de ce dépravé et desordonné siècle : officiers, dis-je.

O AU LECTEU R

qui, comme autant de perles précieuses, conservent la pureté et intégrité de leurs consciences, dans le limon de la corruption du temps. Tous semblables à ce fleuve Alphée tant renommé, qui traverse la mer sans se saller, pour aller rendre ses eaux claires et douces à la fontaine d'Arethuse , ainsi font ces Messieurs, qui passent à travers l'océan des concussions, rapines et larcins qui régnent pour le jourd'huy, sans rien retenir de leur amertume et salleure, et vont rendre les eaux de leurs consciences pures et nettes à la fontaine d'Astrée.

Si donc j'ay repris et censuré les meschans qui, le dos tourné à l'équité et à la justice, prennent le large de leurs appétits corrompus et courent à toute bride où les rapineux eslans de leurs avares passions les transportent, jà à Dieu ne plaise que je vueille, pour témérairement, calomnier le corps de la justice, ny blasmer l'intégrité el majesté des -parlements, que je recognois estre autant d'asiles et de temples sacrez pour la justice et l'innocence : parlements que je révère et adore comme les hauts epicycles de la royauté, arcsboutants de l'Estat, fermes colomnes de la monarchie, ornements de nos fleurs de lys ; parlements qui représentent autant de cieux diaphanes et crystalins en pureté et solidité; tous relevez des couronnes royales de nostre Monarque françois, rehaussez de sa grandeur, parez de son sceptre, glorieux de ses triomphes, diaprez de sa gloire, tous brillants de l'or de sa suprême Majesté; cieux qui n'ont pour soleil que nostre Roy, pour pôles que sa puissance, pour colures que sa bonté, pour méridien que son authorité, pour orizon que sa volonté, pour tropiques que ses arrests et ordonnances, pour zodiaque que la diversité des chambres de justice,

divisées en ses cours, tant souveraines qu'inférieures ; cieux estoillez de vertus, lambrissez de grandeur, azurez de majesté, parsemez de diadesmes et de sceptres, enrichis de tapis, tous damassez de fleurs de lys ; cieux qui ont leurs estoiles fixes et leurs astres errants: fixes, ceux qui sont fermes en leur devoir, et desquels la conscience, assise sur le cube solide de l'équité, ne se destourne jamais de la droicte ornière et du sentier de la justice ; astres errants, les juges corrompus et mercenaires, qui roullent et se précipitent dans les larges et creuses fondrières de l'iniquité, et se perdent dans les brouillards et obscurs nuages de l'injustice, qui sont ceux à qui s'addressent particulièrement mes satyres.

Quant à Messieurs des finances, ils trouveront la mesme excuse, gravée en gros charactere sur les portiques et frontispices de leurs bureaux et Chambres des comptes. Je sçay que la plus grande, plus saine et meilleure partie d'entr'eux sont yssus de tres-nobles, anciennes et vertueuses familles, qui, seressentans de leur généreuse extraction, servent courageusement et fidellement le Roy au maniement de ses finances. Mais aussi faut-ii qu'ils confessent qu'entre ce grand nombre de dignes et utiles membres dont leur corps gênerai est composé, qu'il s'en remarque quelques-uns, comme la lie au bas du vin, et la crasse dessus le plomb, qui, comme avortons desnaturez, voilent le Roy et le public, qui sont ceux de qui j'entends parler en ma quatriesme satyre ; gens dont on ne peut louer la vie que par paradoxe, desquels les mains sont si frétillantes, poisseuses et pleines de glus, que tout leur est de guerre et leur semble de bonne prise ; gens, en un mot, si accoustumez à friponner, que, si ce n'estoit l'ange et le chien, ils desroberoient la peste à l'image sainct Roch.

Mais ces infâmes et défectueux membres ne doivent non plus prejudicier à un si noble et verlueux corps que le fratricide Caïn à la famille d'Adam, l'impudent et effronté Chamàcelle de Noé, l'idolâtre Isniaël à celle d'Abraham, le rebelle Absalon à celle de David, ny le traistre Judas à la compagnie de nostre Sauveur.

Que si j'ay lasché le frein à ma musej pour la laisser galopper à bride abbatuë dans le détestable champ de la vénalité des offices, comme source et origine de nos desordres, boutique et magazin des vents qui ont troublé la bonasse et la tranquilité de cet Estât, je n'ay pas mérité d'en estre repris, n'ayant entrepris le blason et descry que j'en ay fait que sur un grand nombre de remonstrances faites de temps en temps, depuis plus de six vingts ans en ça, en toutes les célèbres et solemnelles assemblées des Estats Généraux de France, tenues en plusieurs et divers lieux de ce royaume, où je renvoyé le lecteur curieux ; par lesquelles la reformation et entière abolition d'un si détestable et pernicieux abus a tousjours esté instamment requise et demandée.

Si on me dit que la longueur de six vingts ans doit avoir authorisé cet abus, et que c'est chose périlleuse de vouloir faire un renouveau de choses vieilles et ramener à l'alphabet de l'ordre ce qui est à l'amen de tout desordre et confusion, je responds à ces paracelsistes d'Estat que c'est trop flatter et dorloter un erreur invétéré, et tres-mal asseurer un insigne et pernicieux abus, de le vouloir appuyer sur le front ridé et sillonné de l'antiquité.

C'est pourquoy, aux derniers Estats n'agueres ténias à Paris en l'an 161 5, les dix, unze, douze ettreziesme articles des cayers des députez de toutes les provinces de ce royaume contenoient en substance et reque-

roient que ce monstre hideux, cet hydre renaissant à plusieurs testes, ce coupe-gorge de la vertu, ce napel venimeux, ce basilic contagieux de vénalité d'offices, qui de son haleine pestilente infecte et corrompt la justice, fust extirpé et retranché du corps de l'Estat, comme un membre pourry et gangrené. Reformation d'abus demandée en une tres-belle occasion et en une saison tres-opportune, aujourd'huy que la France, ses afflictions escartées, et hors du flux courant de ses fureurs civiles, relevée du milieu de ses cendres en l'ascendant de son bon-heur, et sur le trot de sa bonne fortune, se plonge et se baigne au calme et en la bonasse de ses prosperitez.

Maintenant que nos lys ont repris leur beauté. Et que nostre œil revoit l'antique majesté Du royaume et des loix dedans son throsne assise, Il ne faut plus donner aux abus tant de prise.

Que si j'ay fait d'ailleurs quelque brusque saillie sur le nombre excessif et effréné des officiers de judicature, qui ne servent que pour introduire des colonies d'avarice, d'ignorance et de corruption en la justice, à la ruine de Sa Majesté, foulle et oppression de ses subjects, je n'ay pas esté le premier qui ay remarqué ces abus; car aux derniers Estats tenus à Paris, il n'y a que cinq ans, le Roy à présent régnant fut supplié par tous les trois ordres de son royaume de supprimer par mort une partie de ses officiers, et les réduire au nombre ancien porté par l'ordonnance de Blois 1 576; arrester le cours de la vénalité, interdire toutes espices et émoluments de justice, et augmenter les gages des officiers de judicature, desquels le nombre est excessif.

Mais ce n'est rien au prix de ceste fourmilière et gues^ piere de financiers inulils, sinon à espuiser les coffres de Sa Majesté, affoiblir l'Estat et ruiner le peuple: nombre qui cause que les principaux financiers font un Estât dans l'Estat, et une caballe et monopole si grand, acheptant les premiers offices de la Chambre des comptes pourleurs enfans, gendres, parens et alliez, dont ils authorisentles larcins et malversations, que, si on n'y donne ordre, ils auront à l'advenir assez de puissance, par les inventions et subtils artifices, de s'opposer aux volontez de Sa Majesté, ou pour le moins les éluder.

Et d'autant qu'il ne se trouve pour le jourd'huy aucuns offices en ce royaume où l'on face mieux et plus promptement sa fortune qu'en ceux de finance, où les richesses, comme les œufs de la murène, croissent tout en un instant et arrivent à leurplain; profession où messieurs les financiers deviennent incontinent plus grands que ce fils de Neptune Ephialtes, qui croissoit tous les mois de neuf doigts, ou comme ce poisson Amia, qui d'heure en heure s'agrandistet s'augmente. Celaestcause qu'un chacun affecte et désire avec passion extrême de posséder tels offices, pour tascher à manier l'argent du roy, et le compter et calculer en sorte que, suyvant la première reigle d'arithmétique, on l'adjouste tousjours au sien. C'est là où gist la parfaicte et subtile reigle de trois, le secret des secrets, la transmutation des métaux et la pierre philosophale; c'est là qu'on peut faire l'elixir ou grand œuvre, sans distillation; bref, c'est là qu'on trouve la toison d'or, sans faire voile en Colcos,

Qu'on rencontre un Peru plus riche mille fois Que les surgeons dorez des plus riches Indois.

AU LECTEUR. Ij

Si donc j'ay détesté et censuré par mes satyres tant d'erreurs, abus, malversations et desordres, poussé d'une syncere affection au bien de l'Estat et d'un extrême désir de sa reformation, qui sera si passionné et privé de sentiment de m'en vouloir calomnier, et baptiser mes justes et légitimes reprimendesdu nom de libelles diffamatoires, sinon ces âmes ulcérées de symonies, toutes pourries et putrefaites de sacrilèges, gangrenées de corruptions et d'injustices, toutes chancrées et estiomenéesde larrecins ; gents qui, fuyans le soleil et la lumière de toute reformation, ne tirent et empruntent leur vie, biens et advancemens que dans les éclipses du desordre; chats-huants et chauve-souris qui ne volent librement qu'en la nuict de nos confusions; vaultours et corbeaux rapineux qui ne se repaissent et engraissent que des charongnes puantes de nos corruptions, et ne bastissent leurs riches etadvantageuses fortunes que sur les ruines publiques; gens, en un mot, qui, faschez de voir leurs larrecins et malversations représentées au naturel, par le pinceau et les brillantes couleurs de la vérité, sur la toille de mes satyres, voudroient, pour rassasier leur vindicatif appétit, sacrifier ma réputation et immoler mon honneur à l'autel de leur indignation et vengeance, et me traicter, s'ils pouvoient, à pareille rigueur que ce gentil Lacedemonien Alcippus, qui, pour avoir parlé du fonds de l'estomac et fait jouer sa langue et sa plume à mesme ressort que son cœur pour le bien de sa patrie, fut injustement banny de Sparte ?

0 que cesmalcontensdesireroient bien me faire courir pareille fortune 1 Mais iis sont recusables et repellables par fin de non recevoir ; à joindre que jamais la liberté d'une sage plume ne fut criminelle soubs le règne d'un bon prince qui, en bonne intelligence avec la vérité, luy

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donne aussi tost l'entrée du cœur que de i'aureille, etse façonne autant à la direct à la croire qu'à l'escouter.

Je diray donc à ces Lydiens effeminez, à ces âmes lasches et pusilanimes, que le désir que j'ay tousjourseude faire triompher la vérité sur les abus de ce royaume et les desordres de l'Estat m'a dispensé de sacrifier à la Peur comme les peuples de Libye. Ancré sur ce ferme rocher et afïermy sur le cube de ceste belle resolution, je m^ suis efforcé de reprendre les vices du temps et les erreurs du siècle ; tout hardiment, sans rien craindre quele Ciel et mon Roy; tout librement, pour ne tenir rien de servile; tout au naïf et au naturel, pour n'estre point flatteur; tout brusquement, et d'une plume hardie, pour tascher à remettre les François desbauchez au train de leur devoir et sur les pas de leur ancienne vertu, sans craindre ny redouter les attaintes d'une mauvaise langue et d'une bouche sans mords et sans bride.

Peut estre on nie dira qu'il y a des traicts bien libres et bien hardis en mes satyres; mais c'est pour censurer des erreurs et abus si évidents, et si dignes de reprimende, qu'il y a moins de mal à les dire qu'à les faire, et, comme dit nostre historiographe françois, la liberté des paroles est défendue aux ignorans, qui ne sçavent ce qu'ils disent; aux impudents, qui ne peuvent rien taire; aux meschants,qui parlent contre le propre sentiment de la raison.

Que les meschans m'appellent mesdisant, parce que je ne sçay mentir; que les ignorans m'estiment menteur, parce que je ne sçay flater : cela n'est point capable de me mettre en cholere; il me suffit de plaire à la vérité, i'ame, le suc et le vif argent de mes satyres.

S'il y a de la meschanceté à escrire les choses fausses, c'est une grande lascheté que de dissimuler les vrayes.

11 n'y a péril si évident qui doive obliger celuy qui reprend les vices en gênerai de celer la vérité: bien que sa rose soit espineuse, sa parole peu amoureuse, et qui picque le plus souvent au lieu de chatouiller, si est-ce toutesfois qu'il faut tousjours faire ferme sur la vérité. La plus grande disgrâce qui puisse arriver à celuy qui la descouvre, c'est d'estre menasse de chose qu'il ne peut éviter; les coups les plus mortels ne le peuvent rendre qu'immortel.

Je sçay que mes envieux, qui, comme mousches cantharides, s'attachent ordinairement aux plus belles fleurs, ne manqueront pas, au soleil levant de ces satyres, de bourgeonner, esclorre, et mettre au jour les puantes fleurs de leurs calomnies pour les empoisonner, et broyer toutes sortes de couleurs sur le marbre de leur passion, pour les deschifrer et despeindre à leur fantaisie, et pour commencer à les griffonner, lampasser de gueules et représenter en chevron renversé: ils s'attaqueront peulestre à la teste, qui est l'epistre liminaire, dédiée à la Reine mère du Roy, que, selon leur goust, ils trouveront peut-estre disproportionnée, pour sa trop grande longueur comparée à la petitesse de l'œuvre.

Mais je respondray à ces passionnez envieux que, s'il faut qu'il y ait proportion et correspondance entre la parole et le sujet qu'elle exprime, et que orationis dignitas, etamplitudo, ada^uaredebealreimagnitudinem, comme dit Ciceron, comment eussé-je peu, avec des paroles racourcies et laconiques, descrire et représenter ce nombre infiny de vertus et perfections qui brillent en ceste grande princesse à qui elle est dédiée: vertus qui n'auront jamais assez de paroles, tousjours basses, tousjours courtes, pour exprimer un si digne et admirable subject?

l6 AU LECTEUR.

Et qui peut donner assez de parfunsaux dieux, assez de louanges à ceste grande reine, à qui la France et l'Estat ont tant d'obligation? princesse qui relevé ses actions vertueuses si haut et à tel poinct de grandeur qu'on demeure bas au pied de leurs mérites, vertus et actions si doux-flairantes que, sur la recherche que l'on en voudroit faire pour les représenter, on demeureroit en défaut; comme on dit qu'en Sicille personne ne chasse sur le mont Mtmi, pour la violente et forte odeur des violettes qui croissent sur sa cyme, qui estent le sentiment aux chiens; De mesme en l'excellente et douxflairante odeur des vertus de ceste grande et auguste reine, les meilleurs et plus expers chasseurs et perquisiteurs de ses louanges y perdent le sentiment, et demeurent comme esblouys au brillant esclat de ce soleil de vertus, et ne paroissent non plus que petits moucherons, qui se voudroient en vain efforcer, avec les foibles aislerettes de leurs discours mal polis, de guinder et eslever au ciel de ses mérites ceste aigle généreuse, ou plustost céleste déesse,

Dont la juste louange, au ciel mesme chérie, Tant grande quelle soit, n'est jamais flaterie.

Que si ces censeurs au grand ressort trouvent tant de disproportion entre l'ouvrage et la dédicace, qu'ils apprennent que l'autel, qui représente ladite epistre, doit tousjours estre plus grand que le sacrifice, qui sont lesdites satyres. Que s'ils trouvent quelque chose à drapper, reprendre et regratter en ladite epistre, je m'imagine que la présente préface n'en sera pas quitte à meilleur marché, et qu'ils la chargeront de mesmes défauts qu'ils pourront avoir remarquez en l'epistre, et, pour

ombrager leur critique censure, diront en boufonnant que les faux-bourgs sont plus grands que la ville.

Mais je diray, pour toute response à ces controolleurs de haute lice, que cela est commun à beaucoup de bonnes villes de ce royaume, sans que cela diminue en rien de leur beauté, trafic et réputation. J'ay mainte-fois remarqué, voyageant par la France, plusieurs superbes chasteaux d'une très-belle et riche structure, dont le frontispice de quelques-uns estoit beaucoup plus grand en sa proportion, suivant les règles ordinaires du compas, que tout le reste du bastiment, sans que l'architecture et forme d'iceuxfust jugée pour cela manque et défectueuse.

J'ay donc esté obligé, pour trois raisons, de dresser ceste préface un peu longue, contre l'inclination de mon naturel et mon stile d'escrire: la première, pour prévenir la calomnie, traictant un subject si chatouilleux et espineux que celui de mes satyres, à joindre que jacula prtzvisa minus feriunt, et qu'il n'eust pas esté temps de baisser la visière du casque quand le coup de calomnie eust esté lancé dedans.

J'ay donc esté d'advis de faire comme le cerf: auparavant que le serpent de la censure me picque, j'ay voulu le tirer de son creux, le monstrer au jour et l'écraser du pied, à la face du soleil. La seconde raison est pour monstrer et faire cognoistre aux lecteurs sur quelle trame et mestier mes envieux et mal-veillans pourroient ourdir et monter la toille de leurs censures et calomnies. La troisiesme, advertir les mesmes lecteurs de l'intégrité de mes intentions. Que si ces censeurs en passé cramoisy et ces Gâtons en broderie, sont si dégoustez et difficiles à remettre en appétit, je leur donne advis de ne lire point ces satyres, de peur que leur estomac desbauché et corrompu ne changeait et convertist, comme l'araigne, le suc

l8 AU LECTEUR.

et la fleur de la lecture d'icelles en un venin tres-dangereux, au lieu de servir d'antidote et contrepoison à leurs vices: lecture, dis-je, qui, comme un antimoine mal préparé, pourroit esmouvoir et remuer leurs perverses et malignes humeurs, dont l'émotion seroit peut-estre capable de leur faire vomir et cracher un torrent de calomnies et d'injures, tant sur l'ouvrage que sur son auteur. A Dieu lecteur, je vous baise les mains.

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