Oeuvres poétiques de Jules Breton (1867-1886)
A^v’ai longtemps ignoré le poète qu’absorbait '<tPÜ en moi l’opiniâtre travail du peintre.
>4 Cependant j’adorais la poésie et je faisais de loin en loin, sur son domaine, de très rares tentatives bientôt découragées par des difficultés qui me semblaient insurmontables. Je lisais avec enthousiasme mes poètes favoris : Lafontaine, Racine, H. Heine ,
PRÉFACE
Victor Hugo. Je ne connus que plus tard la Pléiade des Parnassiens qui poussa si loin l’art des vers.
Théophile Gautier et Eugène Fromentin, (je bénis leur illustre mémoire) ces deux grands artistes si sympathiques avec qui je faisais partie des Jurys de Peinture, furent les premiers, vers 1868, à me révéler à moimême. Je leur communiquai le petit poème le Soir, le seul que j’aie conservé de cette époque; ils voulurent bien s’y intéresser, et Gautier me dit: « A quand le volume chez Lemerre? » Cette question ressemblait à un vœu et ce vœu pour moi fut un ordre. Je devais y conformer mes projets.
Enfin, nos malheurs publics, qui brisèrent momentanément mes pinceaux, exaltant mon âme secouée, y firent vibrer de nouvelles cordes.
En iSjj, j’eus l’occasion de connaître le poète impeccable, J. M. de Heredia et de lui montrer mon premier cahier de vers. Il me donna de sérieux encouragements confirmés par d’illustres amis à qui il me présenta, parmi lesquels je citerai Leconie de Liste, le maître des maîtres, et, dès lors, je partageai mes veilles à peu près également entre les deux arts qui occupent ma vie.
Cette nouvelle édition, définitive, contient tous mes poèmes que je crois dignes d’être publiés. Ceux de mes lecteurs qui connaissent les premières éditions des Champs et la Mer et de Jeanne, remarqueront dans celle-ci de nombreuses corrections.
J’y ai fait plusieurs coupures, mais on y trouvera bon nombre de poèmes nouveaux composés récemment.
Ces vers seront-ils mes derniers 1 Je l’ignore. L’âge
PRÉFACE
arrive à grands pas et, dans sa mélancolie, en attendant, je rumine mes souvenirs d’enfance , source féconde, où j'ai toujours puisé.
Jules Breton.
Membre de l’Institut.
Courrières, décembre 1886.
LES CHAMPS ET LA MER
PREFACE
Mi on cœur hésite encor lorsque ma main vous livre, Strophes qui murmuriez pour moi seul, humbles vers, Tels que les passereaux au fond des rameaux verts, Qui chantier, loin du bruit , sans rêver à ce livre.
De votre aile fragile espérez-vous poursuivre,
Sous un ciel orageux, votre vol à travers L’inconnu, sans abri contre un premier revers ? Etes-vous bien pourvus de ce qu’il faut pour vivre ?
PRÉFACE
Mes doigts habitués à tenir les pinceaux,
En vous donnant l’essor, tremblent, frêles oiseaux ' Qui déserte ’ le nid pour courir l’aventure.
Vous pardonnera-t-on votre témérité 1
Ah ! si pour rencontrer l’accent de la Nature
Il ne fallait avoir que la Sincérité !
PRÉFACE
Le bois chantait. — L’hiver, de ses givres blafards, Ne gravait plus de fleurs aux vitres des croisées ;
Du fond de nos étangs jaillissait en fusées L’ épanouissement tout blanc des nénuphars.
Et, se croisant dans l’air, bourdonnements épars, Mouches et papillons, abeilles empressées,
Oubliant les jours froids et les neiges passées, Frémissants et joyeux, fondaient de toutes parts.
Et les prés s’ emplissaient d’ineffable tendresse;
Le bois chantait. — O jour d’universelle ivresse!
Je sens des pleurs mouiller mon oeil longtemps tari:
Car c’était au soleil une fêle touchante ;
El je surgis de l’herbe et je poussai ce cri:
Pourquoi rester muet lorsqu’ ici-bas tout chante ?
PRÉFACE
v^uand la nuit, lentement, déroule sur la plaine Son long voile de brume en tétiébreux replis,
Le troupeau se resserre, et sa visible haleine Lui trace comme un nimbe aux rayons affaiblis.
Sur les fonds violets, dans l’ombre ensevelis,
Oh dorment le chardon, le thym, la marjolaine, Noir fantôme debout sous le manteau de laine,
Le berger songe, et boit le froid des airs pâlis.
Il songe qu’il faudra s’endormir loin de l’àtre ;
Et prenant le silex, comme l’antique pâtre,
A l’heure oh l’on entend le hurlement des loups,
Il le frappe du fer, et la flamme ruisselle.
Et je me dis, poète : — Ah ! si de mes cailloux fe pouvais voir jaillir une seule étincelle !
LE
Dans le rayonnement immense du soleil,
La prairie, où toujours paissent les vaches brunes, Ondule comme un lac de gazon jusqu’aux dunes Qu’un ciel merveilleux baigne au fond de l’air vermeil.
Une exquise rosée irise l’herbe rase,
Broutée incessamment par les nombreux troupeaux,
Et met un nimbe au front des bêtes dont les peaux Reluisent aux endroits qu’un trait de flamme embrase.
Parmi les beuglements répétés alentour,
L’étalon, redressant son col souple, déploie Ses larges reins où court un long frisson de joie,
Et, superbe, hennit dans la gloire du jour.
LES CHAMPS ET LA MER
Ébloui de lumière, un ruisseau d’or serpente Parmi l’herbe argentée aux brumes du matin,
Fume de plus en plus vers le vibrant lointain Et descend, immobile, une invisible pente.
Un pâtre est là, perdu dans un rêve profond,
Au bord du ruisselet tout embaumé de menthe, Sous le tourment confus d’un souci qui fermente Au fécondant soleil dont l’ardeur mord son front.
Car la gardeuse vient, là-bas vers l’autre rive.
Le jeune gars, les yeux tendus, les pieds distraits, Planté droit comme un morne échassier de marais, Admire de quel pas libre et calme elle arrive.
Elle vient, son reflet tremble dans le ruisseau;
Et par l’onde et par l’air son corps mignon se berce, Double image au milieu de la céleste averse Des mille rayons d’or en un double faisceau.
Et voici, sous ton charme, ô splendeur matinale, Que l’Amour vermeil monte à son front rougissant ; Dans son cœur, comme au ciel, vibre le feu naissant, Embrasement de jour et d’ardeur virginale.
Ils se taisent, les yeux dans les yeux, et le gars Ne voit plus le soleil si ruisselant de flamme ;
Tout s’efface devant ce visage de femme Et le rayonnement vainqueur de ses regards.