‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 58 sur 70 · L’ÉT)E CH · texte numérisé non relu

L’ÉT)E CH

Bruno, seul au jardin, est sous la treille sombre Où tremblent des rayons filtrés à travers l’ombre D’une vigne flexible aux longs pampres flottants. Devant l’Été déjà se hâte le Printemps.

Les bourgeons ont poussé, les poiriers en quenouille Ont secoué leurs fleurs dont le tapis se rouille, S’éparpille et s’envole au moindre vent léger.

Aux pommiers seulement on voit encor neiger Les suprêmes flocons de leurs branches tardives.

Et sous le gonflement des sèves trop actives,

Le cerisier fendu pleure des larmes d’or ;

Son feuillage lustré, dans sa fraîcheur encor.

Arrosé de soleil resplendit et s’irise,

Et le baiser de feu fait rougir la cerise.

JEANNE

Bruno songe rêveur et son regard reluit Avec des frissons comme au sortir de la nuit.

Sous le bandeau de lin pressant ses tempes rases,

Ses sens renouvelés ont d’exquises extases,

La pivoine est plus vive et plus tendre l’œillet!

Il ne se souvient guère... il croit qu’il sommeillait. Chagrins, il ne sait plus vraiment comme on vous nomme. La candeur d’un enfant dans la force d’un homme, Virginité de l’âme, épanouissement De l’arbre, avec ses fleurs, éclos subitement;

Rêves baignés d’azur, délices infinies,

Ineffables concerts, toutes les harmonies Qui bercèrent, avant l’approche du démon,

Le bienheureux Adam au sortir du limon 1 Adam, quel doux ra)mn illumina ton rêve,

Lorsque tu vis, soudain, près de toi, surgir Èvei Ton Éve épanouie, au sourire divin,

Eve, magique fleur dans les fleurs du jardin I

Elle vient... la voici, Bruno, ton Ève émue!...

Tu la vois à travers la vigne qui remue Ses pampres amoureux, comme si le sarment Tressaillait de tendresse à ton tressaillement!

Elle vient à pas lents et rythmés. Elle est pâle ;

Ses yeux sont agrandis et brûlés par le hâle De la longue insomnie où sombraient ses espoirs.

Sur l’éclat de son teint palpitent leurs cils noirs Comme deux papillons de nuit battant des ailes.

Mais ils ne jettent plus leurs fauves étincelles.

Une lueur d’aurore y brille, un feu secret.

Bruno vit, il vivra, le reste disparaît.

En ce moment elle est heureuse; elle se livre

l’éden

A l’enivrant transport d’aimer et de revivre Dans ce jardin charmeur, discret, tranquille abri Où, parmi le muguet, leur tendresse a fleuri.

Elle a hâte de boire à la source féconde Des souvenirs qui fait de cet enclos un monde Dont rien ne changera l’immuable décor Plein d’échos argentins qui gazouillent encor:

Car la fleur qui renaît à sa place première Ouvre avec sa corolle une ancienne lumière,

Et toi, goutte tremblant dans son calice frais,

Douce larme de l’aube, aux amants tu parais Une perle du cœur perdue et que l’aurore A reprise au passé pour la refaire éclore !

O souvenirs voilés parfois, jamais détruits,

Qui peuplez le jardin, plus nombreux que ses fruits! O baume cordial, rosée attendrissante!

Les rêves d’avenir, quoi que Pâme pressente,

N’ont pas votre vertige exquis et bienfaisant;

O souvenirs dorés, ô charme ! Le présent Ne semblerait-il pas une incolore prose S’il ne se détachait sur votre brume rose?

Le cœur de Jeanne chante et tressaille, soudain.

Au grand rayonnement de ce petit jardin Où l’air garde un parfum de leur sereine enfance, Dont l’horizon restreint déroule un cercle immense Où flottent les fils d’or de magiques fuseaux Dans l’éparpillement fabuleux des oiseaux.

Son ciel aimé s’emplit d’aube tendre, et colore Chaque plante où sourit un charme qui s’ignore, Mais que Jeanne savoure et que Bruno comprend.

Ce svelte cerisier, déjà fécond et grand,

Dont le doux fruit revêt une rougeur timide,

JEANNE

Avait été sauvé par leur piété candide.

Un loriot l’avait semé parmi le blé.

Il était éclos, là, sauvageon exilé,

Grêle, que rien aux yeux distraits ne recommande, Sur un sol appauvri par une herbe gourmande;

Et le long de sa tige, on voyait s’allonger,

Dans sa vive spirale, un liseron léger Qui l’étreignait et puis, en folles pirouettes,

Au gré du vent faisant voltiger ses clochettes,

Le courbait jusqu’à terre. Et la faux menaçait Cet arbuste. Il cherchait le ciel, il languissait,

Pâle et muet, dans l’or de la moisson sonore.

N’ayant pas même à boire aux gouttes de l’Aurore;

Et Bruno qui n’était alors qu’un tendre enfant, L’avait, un beau matin, rapporté, triomphant;

Pour rendre sa patrie au petit solitaire,

Il l’avait enlevé, laissant un peu de terre De l’exil attachée aux racines, afin D’acclimater l’arbuste à son nouveau destin.

C’est un arbre à présent. Dans chaque plate-bande, Combien de fleurs ainsi racontent leur légende 1 Or, Jeanne va s’asseoir auprès de son ami.

Ils ont causé longtemps, puis il s’est endormi.

Oui, Bruno, qu’assoupit sa faiblesse, sommeille,

La tête renversée aux barreaux de la treille Où la vigne serpente en festons onduleux. Inconsciente ivresse, il frémit. Ses yeux bleus Que Jeanne entrevoit sous leur paupière mi-close, Luisent au doux reflet errant qui les arrose.

Quelques rayons filtrés par le mouvant rideau Plongent leurs feux tremblants sur le gars. Le bandeau Couronnant de blancheur sa face hâve et pâle Que le grand air des champs ne teint plus de son hâle,

Répand sur son visage un mystère touchant.

Du pampre printanier un bourgeon se penchant Mêle au bandeau d’où sort sa chevelure blonde Un caprice léger de verdeur vagabonde.

Sa bouche est entr’ouverte à l’air pur. Un duvet Inégal, souple et fin, l’ombrage et la revêt D’un charme de jeunesse et de grâce virile;

Sa lèvre garde encore une rougeur fébrile Que tempère un reflet adorable d’azur.

Doucement il repose, et l’émail blanc et pur De ses dents fraîches brille, et son haleine est libre.

Et Jeanne, longuement, Jeanne dont l’âme vibre, De ses regards émus suit les contours chéris, Effleurant ou creusant ces beaux traits amaigris Où sourit la sereine extase de revivre.

Un attrait tout puissant la pénètre et l’enivre.

Le sang bout dans son corps qui tressaille, et ses yeux Se troublent, palpitants sous leurs longs cils soyeux. Un vertige inconnu, comme au bord d’un abîme, L’attire éperdûment par son effroi sublime,

Elle tremble entraînée... Elle voit, alentour, Tournoyer l’éternel tourbillon de l’amour,

Dans des essaims d’oiseaux, d’abeilles et de mouches, Les corolles, partout, s’ouvrir comme des bouches, Et, parmi les parfums et les vives couleurs,

Les papillons de flamme éclore sur les fleurs,

Les papillons dont l’un, frénétique, en démence, Bruit, plane, bondit, rebondit, recommence A planer, à bondir, ici, là-bas, encor,

Sa trompe s’enroulant sous la forme d’un cor,

Puis s’allongeant: lutin, farfadet intrépide,

A grand’peine entrevu, tant son vol est rapide, C’est le grand sphinx de jour, cet éclair des jardins.

JEANNE

Sans se poser jamais, en ses élans soudains,

Plus subtil que le trait de rayon qui l’arrose,

Il court en bruissant de la rose à la rose,

Dont sa trompe, aussitôt, pompe le cœur vermeil. Jeanne connaît ce sphinx qui reluit au soleil,

Mais l’insecte affolé, dans une telle orgie,

Jamais n’avait plongé sa sauvage énergie,

Les roses n’ayant pas ces merveilleux éclats.

La vigne étroitement serrée aux échalas,

Dans ce coin de soleil, chauffé comme une étuve, Chargeait l’air embaumé d’un capiteux effluve; Tout luisait, bruissait, chantait dans la chaleur Et rayonnait. Bruno dormait dans sa pâleur.

Jeanne, par le vertige enivrant, étourdie,

Croit entendre une étrange et fraîche mélodie:

Les fleurs, les papillons soudain prennent des voix, Et comme les oiseaux, tous chantent à la fois:

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