LES SARCLEUSES
Au fond, il jouissait, ce tyranneau sans cœur, D’avoir, en se montrant, fait une telle peur!
Toute seule, parmi cette bande affolée,
Titine, cependant, n’a point pris sa volée;
Elle va lentement, hautaine, et ses regards Du coin de l’œil vont droit plonger dans ceux du gars Piqué dans son orgueil, d’abord, Thomas hésite, Puis, il se trouble, passe, et dit: « Bonsoir, petite.» Elle sourit, défie encor l’épouvantail,
Et, langoureusement, s’agenouille au travail.
Lui, sanglier vaincu, grognant sous sa blessure, D’un pas qu’assurent mal la honte et la luxure,
Par les âpres sillons, s’éloigne en trébuchant.
Or, déjà sous le prisme enflammé du couchant, Effluves d’infini, les célestes atomes Planent tout irisés dans l’air chargé d’aromes Où le bleu tremble encore, ineffable et pâli.
C’est l’heure de l’ivresse exquise où, dans l’oubli Des laideurs de ce monde et des douleurs amères, L’âme ouvre largement les ailes aux chimères;
Où des globules d’or gravitent dans le jour,
Où l’horizon rougi semble un reflet d’amour. Montez, brumes d’argent, aux flancs doux des collin Sarcleuses, allongeant vos ombres opalines Sur les blés où le soir met des joyaux tremblants,
O filles qui traînez encor vos genoux lents,
Qui retenez l’azur dans vos plis, l’astre énorme D’un trait de feu sublime agrandit votre forme,
Sur vos fronts dans sa gloire, il rayonne vermeil, Filles, prosternez-vous, adorez le soleil!
LU TIGRESSE
Après quinze longs jours d’indicibles alarmes,
La bonne Angèle, enfin, verse de douces larmes.
La pauvre vieille femme, ainsi qu’un faible enfant, Pleure, sanglote, rit, pleure encore, étouffant,
Sous ses baisers, Bruno dont l’œil distingue à peine La forme des objets que le vertige entraîne.
Celui qu’elle a cru mort, il est là, retrouvé !
Il vit, son cher enfant, il est, il est sauvé 1
Au temps jadis, advint une pareille chose :
« Lorsqu’il n’était encor qu’un ange au talon rose, « Vois-tu, Jeanne, il me fut comme cela rendu.
« Comme son petit corps brillait, frais et dodu,
« Sur mon lit où tu vois les mêmes courtes-pointes ; « Petit Jésus avec ses petites mains jointes.
LA TIGRESSE
« Comme il priait I Vraiment, ses vermeilles couleurs, « Son sourire faisaient pâlir toutes les fleurs « Dont cette bonne Marthe avait jonché ma couche. « J’entends encor les mots que bégayait sa bouche « Dans un baiser. »
Ainsi la vieille s’exaltait.
Son âme, qui bientôt va s’éteindre, jetait,
Dans sa suprême ardeur, des flammes vacillantes, Tandis que, trop souvent, ses forces défaillantes L’abandonnent. Elle est très joyeuse aujourd’hui, Mais, lorsque les éclairs de sa joie auront lui, Comme un flambeau mourant dont la lumière expire, Elle retombera dans un marasme pire.
Moins prompte à savourer l’ivresse de l’espoir,
— Car à ses yeux toujours l’horizon reste noir, — Jeanne accepte pourtant cette heure d’accalmie.
Elle en a grand besoin, car la mort, l’infamie Sont deux spectres nouveaux pour cet oiseau chanteur. Quel horrible frisson, sous l’œil profanateur Du vice, secoua son âme qu’un rien froisse !
Son cher Bruno sanglant, assommé, quelle angoisse ! Un flot rouge empourprant le collier de son roi ! Dans quel grand cri d’amour et de haine et d’effroi, Victime pantelante, affreusement blessée,
Elle avait cru mourir et s’était affaissée : Evanouissement convulsif et pareil A la rigidité de la mortl Quel réveil!
Quand, pâle, haletante, et les lèvres serrées,
Ses paupières, soudain, s’ouvrant démesurées,
De son lit, elle avait revu toute l’horreur.
Dans quel rugissement de tigresse en fureur,
Elle s’était alors sur son ami ruée,
JEANNE
Croyant étreindre un froid cadavre ! Exténuée, Insensée, enfonçant ses ongles dans la chair De sa face où les yeux luisaient d’un fauve éclair, Se dressant, tout à coup, comme du fond d’un rêve, Hagarde, d’une voix entrecoupée et brève,
Dans un tressaillement terrible elle avait dit :
« Sois-en témoin, Soleil, je tûrai le maudit ! »
Jeanne n’avait point vu le coup. Dans la mêlée L’infâme et lâche main s’était dissimulée;
Mais son cœur sûrement devina l’assassin.
Et la haine, dès lors, empoisonna son sein Comme un bouillonnement d’âcre et de noire écume Dont elle savourait en secret l’amertume.
Et son farouche cœur se laissait envahir Par des rêves de sang. Il est bon de haïr I
Il est meilleur d’aimer 1 Revenant à la vie,
Déjà Bruno tressaille, et son âme est ravie Au doux fourmillement des songes reverdis,
Aux mirages vermeils, au confus paradis,
Pleins d’oublis ingénus, à cette renaissance Du corps et de l’esprit, pâle convalescence!
Il est meilleur d’aimer ! Sublime esprit guetteur Qui portes le doux nom d’ange consolateur.
Tu vins dès le début visiter la chaumière.
Mais, loin de revêtir sa beauté coutumière Et sa blancheur, ce bon ange était apparu Sous l’aspect singulier et même un peu bourru D’une petite vieille à la poigne robuste,
Alerte, aux bras puissants, verte encor, dont le buste Supportait une tête arrondie aux yeux noirs
LA TIGRESSE
Dont les rayons toujours sont chers aux désespoirs, Yeux très vifs qu’ombrageaient des sourcils en broussaille.
Elle était accourue, aussitôt la bataille.
Son mari, ce soir-là, se grattant l’occiput,
Dut faire sa cuisine et souper comme il put.
Elle était, depuis lors, au manoir installée,
Faisant tout le travail sans en être accablée,
Ne se plaignant jamais, tout naturellement Et sans trop s’émouvoir: «Avec le sentiment,
« On ne va pas bien loin, disait-elle, on s’affole,
« On tombe en pâmoison pour une babiole;
« En pleurant sur les gens, on les laisse mourir,
« Ce n’est pas par des pleurs qu’il faut les secourir.
« Si je sais tenir tête aux peines que j’endure,
« Ma seule qualité, c’est d’avoir l’âme dure ! »
Marthe avait l’âme dure, et c’était le motif,
Le seul, qui la faisait, l’œil toujours attentif.
Veiller le jour, la nuit, au chevet des malades,
Tandis qu’elle fuyait fêtes et régalades,
Tout ce qui réjouit beaucoup de tendres cœurs...
L’âme dure... et parfois en dévorant ses pleurs,
N’en pouvant refouler la source trop accrue.
Maudissant sa faiblesse, elle était accourue Jusqu’au fond du fournil désert, pour essuyer Ses yeux mouillés avec le coin du tablier.
Jeanne la préoccupe. Oui, Marthe s’inquiète Du grand ébranlement de cette jeune tête.
Notre lutin d’hier, aux bonds échevelés,
Qui courait au soleil, réjouissant les blés Par l’éclat de sa voix sonore dont les ondes Argentines vibraient par les campagnes blondes;
JEANNE
La petite glaneuse au front fait de clarté,
Qui, comme la cigale, enchantait tout l’été, Maintenant reste là, funèbre et taciturne,
Et, prématurément, le front penché sur l’urne Invisible où s’éteint la cendre du passé.
C’est un effarement morne.
L’oiseau blessé
Se blottit dans un coin, laissant tomber une aile, Attitude immobile et qui semble éternelle...
Son œil jette un éclair puis se ferme à demi,
Il se meurt I Mais, voyez, tout son corps a frémi: A la moindre lueur d’espérance aperçue,
Comme il va s’élancer vers l’impossible issue 1 Sa plume se redresse, il tremble convulsif; Oubliant sa faiblesse, il devient agressif,
Il bondit, fou de rage, et son bec qui s’éraille A coups précipités va frapper la muraille.
Amour saignant, horreur, désespoir furieux, Sanglantes visions qui consument les yeux, Sommeil menteuf rendant toutes noires les veilles Au souvenir confus de ses vaines merveilles,
Des tortures sans nom et des rages d’enfer, Aiguilles déchirant, de leurs pointes de fer,
Le cœur dans le chaos des longues insomnies; Éclairs d’espoirs déçus, cruelles ironies,
Pour repos la torpeur et les abattements,
Tels sont l’état mental affreux et les tourments Qui pendant quinze jours martyrisèrent Jeanne: Un atroce combat où la haine condamne,
Où l’amour grince et tremble ; un horrible ramas De monstres inconnus où le démon Thomas Raille l’ange Bruno mourant dont l’âme émigre...
LA TIGRESSE
Que n’a-t-elle la force et les griffes du tigre!
Oh ! c’était un superbe et puissant animal Que ce hautain captif, ce beau tigre royal Qu’elle a vu le matin de cette fête agreste,
Si gaîment commencée et bientôt si funeste;
Il allait dans sa cage à grands pas mesurés, Dédaigneux de la foule, et ses flancs bigarrés, Caressés par le fouet splendide de la queue,
Dans les reflets moirés de la lumière bleue, Ruisselaient alternés de noir et de vermeil.
Par les chemins perdus des forêts, le soleil Que crible le réseau touffu des rameaux sombres, Infiltrant ses rayons dans l’épaisseur des ombres, Sur un fauve tapis de feuilles qui reluit,
Jette ainsi de longs traits de flamme dans la nuit.
Il allait, il allait, balancement farouche.
Veuf des grands horizons, son regard semblait louche. Par instants, il couchait ses pattes de devant, Crispant ses doigts armés, croupe haute, et levant Sur son col musculeux sa formidable tête,
Il bâillait dans un sourd grondement de tempête, Acérant le museau, fermant ses yeux ardents,
Et de sa gueule rouge, où reluisent les dents, Pendait la langue rude; et la bête féroce Se dressait d’un seul bond, ouvrait sa griffe atroce Dont l’ongle furieux rayait les noirs barreaux.
Le tigre, pour amis, avait deux lapereaux Qui, sautillant sans peur dans un coin de la cage, Broutaient tranquillement une botte d’herbage Près de sanglants débris d’os rongés et de chairs. Une hyène, plus loin, un chacal aux yeux clairs
JEANNE
Ont presque déserté la mémoire de Jeanne.
Et l’image du tigre obstinément y plane :
Ce fauve réalise, en sa sublime horreur,
Le symbole vivant de sa propre fureur.
Un autre souvenir de la ménagerie Aussi l’obsède. Ëtait-ce une bouffonnerie,
Un produit monstrueux des délires humains,
Que ce Gnome mitré, plein de bras et de mains, Au ventre énorme, aux yeux ressortant de la tête, A la gueule effroyable et qu’un rictus hébète?
Non. Jeanne sut bientôt que ce monstre odieux Est une idole sainte ayant rang chez les dieux,
Et ceci la remplit de pieuse épouvante.
Mais l’immense tableau fait de toile mouvante A surtout pénétré Jeanne d’effroi secret,
Avec son insondable et tragique forêt Aux feuillages aigus comme des fers de piques, Menaçants, hérissés, où les figuiers épiques Enchevêtrent sans fin leurs immenses arceaux, Renaissant, immortels, de leurs propres rameaux. Sur la nuit et l’horreur éparses sous les arches De ces arbres qu’ont vus les anciens patriarches, Dont jamais le soleil ne perça les sommets.
Se dressaient, balançant leurs énormes plumets,
Ces végétaux géants que nourrit la clairière Où le ciel pleut avec des torrents de lumière.
L’enseigne n’était point inventée au hasard.
Sans doute qu’une main inhabile et sans art, D’après quelque chef-d’œuvre ignoré, l’avait peinte. Le temps qui, par endroits, modifiait sa teinte, L’harmonisait. Qjuel est ce bois? Ne lisant pas.
LA TIGRESSE
Jeanne pria Bruno de déchiffrer, au bas De la toile, ces mots qu’une éraillure scinde,
Mots profonds d’infini : « Forêt vierge de l’Inde 1 »
Pourquoi le cœur de Jeanne alors éprouva-t-il,
A cette vision, comme un regret d’exil,
Comme un ancien écho renaissant d’une stance Chantée ailleurs, au temps de sa préexistence,
Pur atome oublié de quelque Éden venu,
Parfum non respiré mais partout reconnu?
O merveilleux instinct, d’indécises images Evoquent dans l’esprit de lumineux mirages,
Plus qu’une certitude et moins qu’un souvenir 1 Vives clartés du cœur qu’on ne peut définir!
O frisson d’infini qu’un incident éveille!
O murmure subtil, si vague pour l’oreille,
Pour l’âme plus vibrant qu’un sonore bourdon !
Et Jeanne aussi songeait à son triste abandon De fille délaissée. Hélas! pensée amère,
Sa mère... car enfin elle avait une mère!
Son père... elle plongeait dans un abîme noir...
La honte, l’infamie!... ô Bruno, son espoir 1 Mais qui sait si Bruno va mourir ou va vivre? Dans la vie ou la mort, c’est Bruno qu’il faut suivre ! Vivre sans son ami, c’est l’impossible effort,
Mourir de son trépas, c’est savourer la mort.
Mais avant, elle aura savouré sa vengeance !
Il va mieux ! Elle dort, cédant à l’exigence De sa jeune nature avide de guérir.
Sur son front désolé, songes, venez fleurir !
Elle rêve : et voici que, dans la forêt sombre,
Elle court et bondit sous les figuiers sans nombre. Elle revoit partout les monstres fourmiller;
Le beau tigre royal, comme un chien familier,
La regardant d’un œil plein de mansuétude,
Est accouru vers elle, et, de sa langue rude,
Il lui lèche les pieds. Les boas, les pythons, L’hyène et le chacal, les caïmans gloutons, Docilement rangés, de leur gueule sauvage,
Font un concert d’amour pour fêter son passage,
Et leurs écailles d’or ruissellent dans la nuit.
Et Jeanne va toujours, et le tigre la suit Jusqu’en des profondeurs où nul œil ne pénètre.
Et le tigre parlait. Ils virent apparaître,
Dans cette solitude où, sous les halliers noirs,
La terre se creusait en hideux entonnoirs,
Un squelette tout blanc sur l’ombre du repaire.
Le tigre dit alors: «Regarde, c’est ton père,
« Ton père mort d’amour comme tu veux mourir! » Jeanne sent, à ces mots, dans tout son corps courir Un horrible frisson qui glace ses vertèbres,
Et l’écho retentit des hurlements funèbres!
Elle est seule, squelette et tigre ont disparu;
Elle est seule, elle foule un gazon vert et dru Dont l’herbe roide sous aucun souffle ne bouge,
Et par endroits, ainsi qu’un large pavot rouge, S’épanouit dans l’herbe une flaque de sang.
Jeanne marche agitée et la sueur au flanc.
Glissant sur le tapis sinistre, elle se presse,
Et ses doigts sont armés de griffes de tigresse.
Dans le silencieux calme des alentours,
Elle entend le frou-frou de son pas de velours Qui, par le vert gazon aux taches écarlates,
Allonge souplement ses quatre belles pattes
LA TIGRESSE
Luisantes que recouvre un poil ras, noir et roux. Elle songe à Thomas, et son œil en courroux Darde l’éclair aigu d’une haine mortelle.
Un bois tendre et léger, feuillage de dentelle,
A ses yeux apparaît, où mille et mille fleurs Éclatantes, partout, font vibrer leurs couleurs.
De bourdonnants essaims d’ailes étincelantes, Merveilleuse nuée enveloppant les plantes,
Insectes d’émeraude et d’or, oiseaux charmeurs, Sillonnent l’air en feu de célestes rumeurs;
Brume tourbillonnante, inexprimable voile,
Où se fixe un rubis, où s’arrête une étoile,
Un monde fabuleux, allant, venant, passant,
De frissonnants joyaux vivant et bruissant Dans des flots continus d’universelle ivressse !
C’est l’Éden de l’amour, et la jeune Tigresse Tressaille dans son cœur d’un ineffable effroi;
Les rumeurs bruissaient : Vive Bruno, le Roi! Bruno qui va guérir, Bruno que l’amour venge!
Mais voici que soudain surgit un être étrange :
C’est l’idole, le monstre aux innombrables bras,
Au ventre, aux yeux hideux ! ô rage, c’est Thomas ! Jeanne sent palpiter son flanc velu qui gronde; C’est bien lui, souriant de son sourire immonde! Ses pieds lourds sont noyés dans les flots d’un trésor, Et l’une de ses mains s’avance pleine d’or.
Jeanne bondit sur lui, les griffes étendues.
— « Ah ! bien d’autres que toi, dit-il, se sont rendues, « Mais aucune ne fut plus douce à mon amour ;
« Jeanne, je savais bien que tu viendrais un jour ! »
L’idole de ses bras innombrables la presse.
JEANNE
Jeanne s’effare et voit ses ongles de tigresse S’amollir et plier sur l’odieuse chair.
Ivre d’horreur, tordue en cet étau de fer,
Elle s’évanouit sous son étreinte infâme.
Elle renaît. Elle a repris son corps de femme ;
A ses pieds, dans les noeuds d’un serpent qui le mord, Thomas gît immobile et pâle. Il était mort.