L INCENDIE
Ces éternels greniers des antiques humains, Dressant leurs dômes blonds tout le long des chemins, Ressemblent, dans leur lourde et rustique enfilade, Aux huttes d’une ancienne et sauvage peuplade.
Les glaneuses là-bas, par bandes et par bonds,
Dans des éclairs d’épis mêlés aux cheveux blonds, Couraient avec leur glane où le soleil vient luire,
Et les trous des haillons eux-mêmes semblaient rire.
Mais Jeanne étouffe un cri, tremblante. Tout à coup, Elle s’arrête; puis, livide, à pas de loup,
Se sentant défaillir sous des transes nouvelles,
Elle va se tapir contre un mont de javelles.
Et la pauvrette suit d’un regard fasciné,
A travers champs, le mâle infâme, le damné 1 Il marche le front bas coulé dans les épaules.
Il va vers les jardins, et bientôt, sous les saules,
Il disparaît.
Longtemps, Jeanne, le cou tendu,
Plonge dans les rameaux son regard éperdu,
Et quand plus rien n’y bouge, elle part. Les glaneuses L’appellent, en passant, de leurs clameurs joyeuses : Haletante, elle marche et n’entend point leurs cris.
Elle n’aperçoit plus même les bords fleuris
Des champs blonds, ni les monts de froment, ni les gerbes ;
Et c’est bien vainement que, dans les folles herbes,
Les chardons alignés tout le long du chemin La regardent passer de leurs yeux de carmin.
Les glaneuses au loin, comme un troupeau qui broute,
Se perdent. Des chars lourds gémissent sur la route ;
Des points noirs, des points blancs se meuvent dans les blés,
JEANNE
Et, par instants, ses yeux se ferment, aveuglés Sous le bouillonnement de son sang qui fermente Et sous l’âpre aiguillon d’enfer qui la tourmente. Elle allait dans la peur et parfois son genou Fléchissait. Le soleil, qui lui mordait le cou,
Ainsi qu’il exaspère une plaie endormie,
Rallumait le baiser de honte et d’infamie ;
Et Jeanne veut tout dire... Et Bruno choisira Qui d’elle ou de Thomas son bras vengeur tuera I
Et machinalement elle avance, et son trouble,
A l’aspect du faucheur désespéré, redouble.
Elle arrive. Bruno ne se retourne pas.
Il n’a point entendu le bruit faible des pas.
Jeanne, Bruno mourra si Dieu veut que tu meures 1
Il a fait le travail de deux jours en six heures ;
Car son grand désespoir est sombre, furieux,
Car, frénétiquement, sa faux frappe, et les yeux Ne peuvent suivre au vol le fer qui tourbillonne Dans l’air qu’un âpre éclair incessamment sillonne : Travail impétueux, exaspéré, hagard !
Les javelles, partout, éparses au hasard,
Aux chardons chevelus se mêlent en désordre,
Et Jeanne voit Bruno s’agiter et se tordre Comme un supplicié dans le tourment du feu.
Elle fait quelques pas, s’arrête... avance un peu Et puis reste immobile ainsi qu’une statue,
Muette sous la honte immense qui la tue.
De ses deux poings crispés serrant son coeur meurtri, Soudain elle s’affaisse en poussant un grand cri :
l’incendie
Il s’était retourné dans sa rage acharnée Et d’un mortel regard il l’avait condamnée.
« Grâce 1 Pardonne-moi, Bruno, je vais mourir 1 » Lui dit-elle, au moment où pour la secourir Le garçon a volé vers elle. Il la délace. . .
Mais elle se débat, murmurant : « Je suis lasse « De respirer l’amour horrible de Thomas !
« Écoute-moi, Bruno, si jamais tu m’aimas,
« Tu vengeras l’honneur d’une fille souillée »
Bruno la soutenait, pâmée, agenouillée.
Le chignon dénoué par tresses s’épandait Sur son bras où la tête effarément pendait.
« Souillée on non souillée, ô ma Jeanne, je t’aime I » Dit le gars. Défaillante, effroyablement blême,
A ces mots, Jeanne entend le grand hymne immortel Retentir dans son coeur, et, regardant le ciel,
De ses yeux égarés elle y voit un sourire,
Un sourire divin et qui semble lui dire:
« Bruno t’aime ; l’amour, Jeanne, te sauvera !
« Mieux que le Gange bleu, l’amour te laverai »
Mais voici qu’au lointain où son regard s’attache, Soudain, elle aperçoit un lugubre panache Qui surgit, grandit, monte en replis onduleux, Couleur de soufre avec des remous nébuleux. Envahissant le ciel, une épaisse fumée S’élève du village, et sa base enflammée Palpite, foyer sourd, obscurément vermeil.
Elle couvre bientôt le globe du soleil
Dont parfois transparaît le disque morne et sombre,
Et jette sur la plaine un cône immense d’ombre.
JEANNE
Le clocher est sinistre et tinte éperdument.
Alors, de toutes parts, dans le même moment, Comme d’un seul gosier, un cri terrible éclate :
Au feu! Dans la fumée une langue écarlate,
Vive et fourchue ainsi que celle d’un serpent,
Au milieu de l’haleine ardente qu’elle épand, S’échappe horriblement d’une gueule inconnue. Au-dessus, dans le ciel, une livide nue,
Stagnante, emplit l’azur de son voile pesant.
Au feu! Le cri partout court, vole, électrisant Les moissonneurs qui, tous, s’élancent, et la foule Au travers du bourg noir précipite sa houle.
Au feu, Jeanne a repris son courage et ses sens:
« Bruno, vite courons! » et pâles, frémissants,
Ils se lèvent ! — Au feu, au feu ! — Leur pas chancelle Quelqu’un vient de crier : « C’est au manoir d’Angèle !
LA VIEILLE ANGÈLE
L<A VIEILLE iA'NjG È LE
Et la ruine éteinte ensevelit un mort...
Là, d’un somme éternel, le contrebandier dort,
Moins triste assurément qu’au temps de ses jours sombres. Son corps carbonisé gît sous les noirs décombres.
Par le souffle du vent d’abord exaspéré,
L’incendie, en une heure, avait tout dévoré.
L’eau manquait, car l’aride et longue sécheresse A tari l’abreuvoir et le puits.
O détresse 1
En vain Jeanne et Bruno, blêmes, exténués, Sous l’averse de feu s’étaient vingt fois rués Vers cet ardent brasier où s’étouffait un râle; Et vainement la foule, uniformément pâle,
JEANNE
Comme si tout à coup le jour même eût pâli,
Avait fait retentir le manoir assailli
De ses cris impuissants; la flamme impitoyable
Avait jeté dans l’air une odeur effroyable :
Quelqu’un brûlait. Des os craquetaient dans le feu.
— Des hommes blasphémaient, d’autres imploraient Dieu. Et voici que passa, parmi l’odeur sinistre,
Sur la flamme, un corbeau tout enfumé de bistre... Peut-être emportait-il l’âme du bisaïeul.
On retrouva plus tard et l’on mit au linceul Quelques os consumés dans une cendre grise.
Angèle par la flamme, elle-même, surprise,
N’avait pu l’en tirer de ses débiles mains,
Étant tombée, après des efforts surhumains,
Sur le seuil d’où bientôt elle fut relevée
Par ses proches voisins dont les bras l’ont sauvée.
Tout ce qui composait le rustique logis
Ne fait plus qu’un monceau confus de noirs débris,
Tas difforme et fumant, murailles calcinées Où les maigres pignons, les sombres cheminées Et la voûte du four dressent étrangement Leur silhouette avec les lambeaux du ciment Qui, par place, suspend son haillon lamentable.
La flamme épargna, seuls, le hangar et l’étable.
La jeunesse a des cris ardents et d’âpres pleurs;
Mais les vieillards sont lents même dans les douleurs.
Leurs âmes, vers le ciel à grande aile emportées,
Se livrent aux courants sans luttes révoltées ;
Tels ces vaisseaux aux mâts rompus et que le sort Dans un dernier naufrage entraîne près du port.
Ainsi pleurait sans bruit l’âme lasse d’Angèle,
LA VIEILLE ANGÈLE
Comme l’eau que le froid hiver étreint et gèle,
Sous la glace s’écoule en gémissements sourds. Pauvre Angèle, affaissée auprès des fardeaux lourds, Elle essaierait en vain ses forces épuisées.
Elle attendait, les mains muettement croisées,
Que le dernier sommeil mît un terme à ses maux : Vieux chêne dont la foudre a brisé les rameaux,
Où le vent ne peut plus éveiller de murmure.
Mais lorsque pour la tombe une douleur est mûre, Entre le corps argile et l’âme éternité,
Elle devient extase éblouie et clarté.
Jeanne, Angèle et Bruno sont dans la pauvre étable Où se trouvent deux lits, trois chaises, une table Dus à ton prompt secours, ô sainte Charité;
Car ce triste réduit par eux est habité.
L’instant est solennel et lugubre. C’est l’heure Où les cendres du vieux vont quitter la demeure. Angèle, par moment, pousse un faible soupir Et puis baisse les yeux comme pour s’assoupir,
Les bras roides posés sur la chaise de frêne.
Son long buste serré dans un tricot de laine Qui, douloureusement, laisse saillir les os,
Sous le poids lourd du front courbe le maigre dos. Les deux genoux aigus s’accusent sous la robe ;
Sa bouche qui se penche, au rayon, se dérobe, Tandis que la pommette anguleuse ressort Et que, sous les assauts répétés de la mort,
Sa tempe hâve et pâle affreusement se creuse.
Son œil s’enfonce dans l’orbite ténébreuse Où le regard, par l’ombre et par l’âge, est voilé,
Et le nez, jadis droit, se recourbe, effilé.
Cependant le clergé paraît. On se lamente.
JEANNE
Marthe arrive. Elle couvre Angèle d’une mante. Dans un religieux silence, tour à tour,
Les voisins, les amis, se rangent dans la cour.
Les porteurs sont chargés. On part. La vieille Angèle A voulu suivre aussi la dépouille mortelle Que renferme un cercueil bien court et bien étroit. La pauvrette appuyait sur Bruno son bras droit Et son corps affaissé, puis l’autre bras sur Jeanne; Telle aux arbres se tient la traînante liane.
Et le groupe pieux avance lentement.
Sous le voile confus de l’éblouissement,
Angèle vraiment croit s’égarer dans un rêve,
Et lorsque, du pavé, son regard se relève,
Elle voit vaciller, partout aux alentours, L’évanouissement des fugitifs contours.
Son œil tremble et s’effare à la lueur trop vive.
Or, vers l’église en deuil le lent cortège arrive. Parmi les hauts tilleuls, Angèle, l’œil mi-clos,
Voit le clocher gothique émerger de l’enclos Comme au temps où, petite, elle allait à la messe. Le cortège fleuri de sa blanche jeunesse,
Dans un songe éveillé, passant devant ses yeux,
Se mêle au vol rythmé des martinets joyeux Qui font pirouetter leurs noires envergures.
Par degrés, elle voit les anciennes figures,
A travers les rayons éteints du souvenir,
Dans la placidité de la mort, revenir.
Elle voit vaguement s’ébaucher un visage,
Puis deux autres, puis vingt: tout le défunt village, Tout un monde subtil, flottant, terne et pâli, Déchirant un instant le voile de l’oubli Et qui forme bientôt une cohue étrange Où la laideur bizarre et la beauté de l’ange
LA VIEILLE ANGÈLE
Revêtent je ne sais quel doux rayonnement Dans la sérénité du grand apaisement.
Et parfois le plain-chant, qui brusquement s’élève, Effarant aussitôt les fantômes du rêve,
Disperse leur timide et nébuleux essor.
Angèle alors revoit les tilleuls couverts d’or Où la flèche gothique allume son ardoise.
Puis l’hymne, reprenant la sourdine, apprivoise Ces revenants craintifs par la douceur du chant,
Et, renouant encor le cortège touchant,
Le fait flotter plus loin dans sa fuite macabre.
La cloche, tout à coup, qui sous l’auvent se cabre, Chasse les morts: la cloche est leur épouvantail.
Le monde des vivants entre sous le portail.
Depuis longtemps Angèle avait pleuré son père. Elle prie à présent pour son âme. Elle espère Dans la miséricorde et la bonté de Dieu.
Angèle ne croit pas à l’éternel adieu.
Et son regard, parfois, errait vers la chapelle Où le plus douloureux des souvenirs l’appelle.
L’autel, jadis si pauvre, est maintenant paré.
Jésus brille au milieu d’un cadre redoré.
Plus cruel que les Juifs, un art de sacristie Outrage pour jamais cette divine hostie.
L’ange qui s’effaçait, le petit chérubin Éclate rose et frais comme au sortir du bain,
Et, le corps arrondi, sans la moindre fissure,
Il recueille gaiement le sang de la blessure. Reparaissant, plus bas, les deux forcenés Juifs Sous leurs muscles gonflés, rouges, écorchés vifs, Dont l’anxieuse Angèle interrogeait les traces,
JEANNE
Sortent, rebondissant des romaines cuirasses.
Le soleil les éclaire, et ces buveurs de sang Semblent cligner les yeux au jour éblouissant,
Car la pauvre fenêtre, à grand’peine baignée Dans un demi-rayon, où l’agile araignée Filait son arabesque aux rustiques meneaux,
Et dont la basse ogive abritait les moineaux,
S’étale au plein midi, largement éventrée,
Laissant à la lumière une maîtresse entrée.
C’était le gros Thomas, — on en parle beaucoup — Qui, pour gagner le ciel, avait fait ce beau coup; Car, depuis qu’on lui voit l’affreuse cicatrice,
On ne sait quelle peur dompte son avarice.
Angèle, ailleurs, peut-être eût trouvé cela beau,
Mais ce fut pour son cœur comme un autre tombeau, Un sépulcre odieux où s’étaient abîmées,
Sous l’outrage grossier, d’humbles choses aimées.
Et sa blessure vive, à ce dernier tourment,
Se remit à saigner très douloureusement.
Que les heures demain seront longues et mornes 1
De ses forces Angèle avait atteint les bornes.
Elle fut prise alors d’un tranquille sommeil Qu’elle se reprochait, pensant, à son réveil,
— Honteuse de trouver son cœur presque paisible : — « Se peut-il, ô mon Dieu, que je sois insensible ! »
Mais un énervement qu’elle ne peut braver L’accable ; elle essaierait en vain de se lever.
Ses regards vacillants s’enveloppent de brume. Cependant un éclair, un matin, s’y rallume :
LA VIEILLE ANGÈLE
Sa Jeanne et son Bruno se penchent sur son lit.
Sa tendresse renaît, son âme s’amollit Et coule en un ruisseau de larmes maternelles « Personne, ô mes enfants, n’a d’heures éternelles.
« Et le plus grand chagrin que je vais emporter,
« C’est de savoir qu’un jour vous devrez vous quitter, « Dit Augèle; l’Artois verra fuir sa créole! »
Des sanglots étouffés couvrent cette parole,
Et Jeanne, de ses bras enlaçant son ami,
De sa voix pénétrante au timbre raffermi :
« Le grand soleil aussi vient de l’Inde, dit-elle,
« Votre Artois ne craint pas qu’il lui soit infidèle! » Quel frisson tu sentis dans tes veines courir,
Bruno ! La vieille alors : « Merci, je puis mourir ! »
Dès ce jour elle fut souriante. Les songes Revinrent la bercer de leurs pieux mensonges.
Son enfance accourut sourire à son chevet.
Une aurore, à ses yeux expirants, se levait.
Elle vit repasser tous ces joyeux dimanches Ensoleillés et verts, jours pleins de robes blanches Et de soyeux rubans aux flottantes couleurs,
Où, tandis qu’aux vergers tout émaillés de fleurs Naissait une rougeur d’aurore à la cerise,
Sous son voile de tulle elle allait à l’église Dont le gai carillon égrenait ses vieux airs Dans ces printemps d’alors si calmes et si clairs; Où, rayonnante et vive, et rasant les charmilles, Elle venait se joindre aux blanches jeunes filles,
Le cœur plein d’une ardente et sainte émotion ; Alors que, s’attroupant pour la procession,
Les paysans avaient abandonné leurs chaises,
JEANXE
Et que les encensoirs renouvelaient leurs braises. Bientôt le vieux curé, l’ostensoir à la main,
Entrait sous le dais rouge aux plumets de carmin Où les porteurs fixaient leurs lourdes bandoulières.
Les flambeaux s’allumaient au milieu des bannières Et blonds enfants de choeur aux luisants chandeliers, Chantres époumonés et graves marguilliers,
Tous sortaient d’un pas lent. Le ciel semblait sourire Parmi de frais parfums de fleurs, d’encens, de cire,
Et l’Esprit-Saint flottait sur l’aile des oiseaux.
Sous les pieds, doucement, frémissaient les roseaux Et les joncs dont la rue était partout semée.
Enfin, lorsque le prêtre, à travers la fumée,
Sous une chape d’or montait aux reposoirs Et qu’allaient et venaient les brûlants encensoirs,
Dans l’éblouissement pur des apothéoses,
Et que, dans leur nuage embaumé, lis et roses S’effeuillaient et pleuvaient ; que sur leurs escabeaux,
Les saints transfigurés aux ondes des flambeaux, Adoucissant leurs traits si durs et si farouches,
Animant leurs regards et remuant leurs bouches, Semblaient dire des mots que l’on n’entend qu’aux cieux, Angèle se sentait défaillir, et ses yeux Se troublaient tout voilés par des larmes mystiques;
Et la foule à genoux entonnait les cantiques.
Et les filles allaient, angéliques essaims,
Reprendre à leurs tréteaux les civières des saints,
Leur prêtant de nouveau leur épaule pieuse.
Angèle tressaillait d’ivresse glorieuse Alors que sur sa blanche épaule elle sentait Frémir le Bienheureux que la marche agitait.
Angèle avait gardé sa robe d’innocence,
Tout imprégnée encor des parfums de l’enfance,
LA VIEILLE ANGÈLE
Ht la foi, cet aimant qui la tourne vers Dieu.
Sa fenêtre s’ouvrait sur le ciel pur et bleu. Comme l’oiseau captif bondit vers la lumière, Vers le ciel s’élançait son âme prisonnière Et longuement ses yeux y plongeaient, éblouis. Les globules de l’air tremblaient, épanouis.
O tourbillonnement des lumineux atomes, Peut-être es-tu l’essaim des célestes fantômes, Voyageurs éthérés des claires régions 1 La mourante voyait de saintes légions S’avancer et grandir. L’azur illimitable Par ondes s’engouffrait dans la rustique étable, Et les cercles mouvants des remous infinis Entraînaient et berçaient ces cortèges bénis.
Les élus étoilés des divines phalanges,
Les concerts inouïs des vierges et des anges,
Les roses chérubins aux chevelures d’or Passaient et repassaient, vertigineux essor De psaumes inconnus et d’ailes azurées; Sublimes visions trop tôt évaporées !
Tout fuyait au réveil de l’humaine raison,
Et les restes obscurs de la vieille maison Apparaissaient alors au travers de la porte,
Noirs, tordus, tourmentés ainsi qu’une cohorte De démons que l’eau sainte a vaincus et figés.
Et l’aïeule posait ses regards affligés,
Par le triste carré de cette porte ouverte,
Sur le vieux banc jadis couvert de mousse verte Où la vieille fileuse endormait ses soucis,
Banc toujours à sa place, avec ses grès noircis, Dont la flamme a rendu la mousse violette.
Au-dessus le noyer dressait son grand squelette.
JEANNE
Et parmi les débris dispersés sur le sol,
Écrasé sous les pas, le morne tournesol,
Près de l’aune brisé, les branches effeuillées,
Dans la boue a perdu ses étoiles souillées.
Un jour que son regard tremblait plus faible encor, Angèle vit au ciel un léger flocon d’or,
Comme un rêve naissant, à ses yeux apparaître Et descendre, entraîné vers la pauvre fenêtre;
Doux flocon détaché d’un céleste fuseau,
Qui volait de lui-même ainsi qu’un vol d’oiseau,
Car il ne suivait pas la route des nuages.
Il venait, ébauchant de confuses images.
Il grandit, et c’était un navire de l’air,
Et sa quille creusait les flots de l’azur clair;
Il grandit. Au milieu d’un nimbe qui flamboie Étienne rayonnait de l’éternelle joie.
A ses côtés, Marie et Pierre éblouissants Resplendissaient parmi les parfums de l’encens,
Et tous tendaient les bras et chantaient. Chaque stance Finissait par le mot triomphal : Délivrance !
La fenêtre s’ouvrit ; l’étable s’effaça.
Angèle se sentit soulevée et glissa
Sur les flots de l’azur qui soudain déferlèrent;
Les choses de ce monde aussitôt s’écroulèrent,
Car elle avait rompu tous les terrestres nœuds.
Son être irradiait en longs traits lumineux.
O femme, quelle ivresse immense fut la tienne !
Tu plongeas glorieuse au sein de ton Étienne Dans l’immortel hymen, et le vaisseau du ciel, Abandonnant bientôt l’astre matériel,
Sillonnant l’infini, gonfla toutes ses voiles Qui sur les fronts élus secouaient des étoiles.
LA VIEILLE ANGÈLE
Or, Jeanne à son chevet veillait pieusement,
Ne quittant plus la pauvre étable, à tout moment Inclinant vers son front son pâle et doux visage;
Et, tout triste, n’ayant plus le cœur à l’ouvrage, Devant le lit muet, pris d’un vague frisson,
Bruno silencieux, oubliait sa moisson.
D’un regard inquiet il interroge Jeanne,
— Déjà le soir épand l’ombre dans la cabane. —
Et Jeanne lui répond : « Regarde, mon ami,
« Quel calme a maintenant son visage endormi 1 « On dirait qu’il sourit au fond d’un divin rêve;
« Bruno, ne sois plus comme une âme en peine; achève « Ta moisson. Tout va bien. Ne sois plus inquiet. »
Et véritablement Angèle souriait,
Le front serein malgré la moiteur qui le mouille.
Ses doigts semblaient presser le lin d’une quenouille...