‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 62 sur 70 · JE AK NE · texte numérisé non relu

JE AK NE

Lire!... voir de ses yeux un univers écrit Plus beau que l’autre !... Lire !... Ah ! comme son esprit — En ouvrant le bouquin que leur prête le maire — Chevauche, tout à coup, la subtile chimère!

Que d’imprévu rêvé ! Que de tableaux charmants 1 Quel voyage rapide et plein d’étonnements Par tous les beaux dessins gravés dans le volume! Quel désir de savoir dans son âme s’allume!

Ce gros livre illustré par un burin puissant Est propre à redoubler l’ardeur qu’elle ressent,

Il est plein de récits de merveilleux voj^ages,

De types inconnus, de nouveaux paysages,

De victimes hurlant dans d’horribles tourments,

De fauves et d’oiseaux, de divins monuments.

Comme Jeanne frémit d’un étrange vertige,

En voyant s’y dresser un temple, un vrai prodige,

Tel qu’un cyclopéen colosse, un éléphant Portant sur son dos large un dôme triomphant, Monstre dont le granit brave le temps vorace,

Foulant de ses pieds lourds une énorme terrasse Où monte un escalier de fabuleux degrés.

Jeanne tremble en jetant ses regards enivrés Sur ce géant de pierre ainsi prêtant l’épaule A ce dôme sublime, ovoïde coupole Avec sa mitre et ses minarets engagés.

Un peuple d’animaux, bizarrement rangés Sur les soubassements aux piliers symboliques,

Ouvre des yeux hagards, des gueules faméliques, Immense broderie, épais fourmillement Dont l’étrange chaos grouille éternellement!

Et puis ce grand carré tout noir que fait le porche, Ces mi-coupoles dont le faîte flambe en torche,

SOUS LA LUCARNE

Cette arcade, au milieu, polylobée a jour,

Ces corniches ombrant les loges alentour,

Ces puissants contre-forts assis au stylobate,

Cet infini, ce monde immuable et sans date Dont Jeanne ne comprend ni le sens, ni la loi, La remplissent soudain d’un ineffable effroi.

Sur ce bloc monstrueux que le caprice brode Elle épèle ce mot magnétique : Pagode !

JEANNE

L’ÉCLITSE T) U SOLEIL

Enfin une ample ondée a rafraîchi les champs. Les épis encor lourds de l’orage et penchants, Dans l’ondulation calme qui les évente,

Se relèvent. Tout brille, et la plaine vivante,

Sous le bouillonnement des sèves en éveil,

Palpite, effervescente, aux ardeurs du Soleil.

Vie intense ! fraîcheur que l’alouette acclame.

Dans sa hâte frôlant les beaux pavots de flamme Dont l’humide corolle arrose le chemin,

Jeanne marche le poing sur la hanche. A sa main La faucille reluit comme un croissant de lune.

Elle va, le col droit, droite la tête brune,

Narine dilatée et les yeux francs ouverts,

Sa verdeur défiant la verdeur des blés verts.

Sous ses lèvres, à l’air, mi-closes et pourprées Scintille l’éclatant émail des dents nacrées.

l’éclipse du soleil

L’abeille voit ainsi de rapides lueurs A l’aube s’éveiller sur les chardons en fleurs.

Jeanne va respirant la vigueur des arômes.

Derrière elle, déjà, s’éloignent les hauts chaumes,

Les noyers, les pignons aigus et les murs bas Qu’étage, en les groupant, la ferme de Thomas. Autour du pigeonnier, les essaims des colombes Volent en tourbillons, et leurs joyeuses trombes, S’abattant, vont neiger sur les toits des hangars.

Jeanne avait, en passant, détourné ses regards;

Mais, s’ils s’étaient alors arrêtés sur la ferme,

Ils eussent, sur le mur d’enceinte qui l’enferme,

Vu surgir une tête, un homme dont les yeux Obstinément dardaient leurs regards curieux,

Épiant tous les pas de la vive fillette

Dont la coiffe, bientôt, parmi les fleurs d’œillette,

Blancheur dans la blancheur, se dissout et se perd.

Elle va, pense-t-il, vers le marais désert !

Et précipitamment, de son observatoire,

L’homme descend, certain d’une prompte victoire:

Une pauvresse ! — Il tremble ; il se dit : « Suis-je fou ? » Quand ses doigts affolés se heurtent au verrou De la porte du mur qui s’ouvre sur la plaine.

Le cœur lui bat si fort qu’il lui coupe l’haleine. Personne aux champs! Il part tout d’un trait, et bientôt, De nouveau, sur les blés, la fraîche coiffe éclôt,

Et puis le caraco lilas strié de raies

Flotte au milieu d’un plant de jeunes oseraies.

Elle marche d’un pas assuré, simplement,

Sans détourner ses yeux distraits, et, par moment,

Le soleil, caressant l’ardente jeune fille,

JEANNE

Affile un bref éclair au fer de la faucille.

Telle Jeanne s’en va, seule, vers le marais.

Elle en veut rapporter un peu d’herbage frais:

Car le jardin n’a plus, ainsi que la prairie,

Pour le menu bétail, que de l’herbe flétrie.

Après ce long soleil, autour de la maison,

La grande sécheresse a brûlé le gazon,

Altérant les grillons sous les touffes rôties.

Jeanne est devant un bois sauvage, plein d’orties Qui hérissent partout leurs dards empoisonnés,

De chardons épineux dont les fronts carminés Dressent les beaux fleurons de leurs crêtes sanglantes ; Où la ronce s’accroche à de farouches plantes Dont le fruit de corail distille des venins.

Bois sombre et si touffu que les arbustes nains Y meurent privés d’air; où la fraîcheur perfide, Délicieusement, du sol toujours humide.

S’exhale avec la fièvre. Ah 1 pourtant que de fois Jeanne et Bruno, jadis, dans de semblables bois, Bien après le soleil, impunément, sans crainte,

Ont prolongé leurs jeux enfantins! et l’empreinte De leurs pas étourdis semble froisser encor Le sauvage tapis de l’éternel décor.

Le chemin que suit Jeanne entre au bois. Il arrive A l’étang solitaire et calme dont la rive En tout temps se revêt de vivace gazon.

Jeanne bientôt se perd dans l’âpre frondaison.

Thomas se montre alors, interroge l’espace, S’assure... bondit comme un sanglier rapace,

Et, tremblant de désir affreux, ivre, effaré,

l’éclipse du soleil

11 s’enfonce à son tour dans l’épineux fourré Et disparaît. Le bois rend un faible murmure,

Le pas lourd fait bouger, un instant, la ramure,

Et puis tout redevient tranquillement muet.

Dans l’étrange silence où rien ne remuait,

Ainsi qu’un souvenir soudain qui se réveille,

Par moment, bruissait, sur la ronce, une abeille; Une grange, derrière, au loin dressait le pan De son large pignon où s’étalait un paon Dont la voix prolongeait son aigre dissonance, Tandis que, de nouveau, versant la somnolence,

La chaleur ondoyait sur les toits assoupis, Immobiles vaisseaux d’un océan d’épis.

Tout à coup, le silence endormi du rivage Se déchire en un cri, hurlement court, sauvage, Sourd sanglot étranglé de haine et de fureur Qui jette, à travers l’air, par une brusque horreur, Un farouche frisson dont le marais tressaille.

La ronce crie; un corps défonce la broussaille,

Et l’homme reparaît, aveuglé, chancelant.

Il tient avec ses doigts épais son front sanglant.

Un flot sombre et vermeil rougit sa face impure Que traverse une large et béante coupure,. Éclaboussant en bas les ronces du chemin ;

Et sinistre, hideux, n’ayant plus rien d’humain,

Se ruant dans les blés, trébuchant, en démence,

Il s’enfuit et se perd dans la campagne immense.

Jeanne est près de l’étang, et son œil égaré Va, machinalement, des verdures du pré Où s’attendrit la rose étoile de la mauve,

JEANNE

Au trou noir du taillis où s’engouffra le fauve!

Que s’est-il donc passé? Par quel étrange effet Ne sait-elle plus bien comme cela s’est fait?

Tout à l’heure... ici même!... étonnante oubliance! Dans cette herbe, à genoux, calme, sans défiance, Elle allait commencer à couper le gazon...

De toutes parts le bois dérobe l’horizon...

L’herbe étouffe les pas... et soudain, sans querelle, Le monstre en souriant avait sauté sur elle.

Rêve affreux! rien ne peut, ici, la secourir!

O lutte infâme! ô honte! elle avait cru mourir!

La faucille reluit... ô rage sans pareille!

O grand cri de damné qui frappa son oreille,

Si terrible qu’encore elle pense l’ouïr !

Quelque chose de rouge alors vint l’éblouir!... D’une froide sueur son corps glacé se trempe...

Puis après?... C’est en vain qu’elle presse sa tempe, Elle ne sait plus rien du reste...

O ciel ! du sang !

Sur l’herbe piétinée et qui, près de l’étang,

Pour redresser ses brins foulés, par instants, bouge, La faucille apparaît féroce, horrible, rouge; Mâchoire ayant encor du monstre entre les dents. Et Jeanne, convulsive et dont les yeux ardents Éclairent le cerveau d’une évidence acerbe,

Voit la trace du sang qui court, rouge, sur l’herbe... C’est par là que le lâche en chancelant a fui,

Les bras épars, cherchant dans le vide un appui...

Le corsage en lambeaux et la coiffe démise Et les cheveux lâchés tombant sur sa chemise, Jeanne reste immobile, inerte et le cou bas.

l’éclipse du soleil

Dans quel bourbier sordide, hermine, tu tombas !

Si l’outrage est vengé, — tout ici te l’atteste — Quel éclaboussement sur ta blancheur céleste ! Gardien de ta candeur, quel séraphin ailé Remettra sur ton front le voile immaculé?

Un tel effarement, par bonheur, l’avait prise,

Que ses regards voilés par la soudaine crise,

Au moment où le monstre effroyable s’enfuit,

Ne voyaient déjà plus qu’au travers d’une nuit Où la lutte assez longue apparaissait très brève, Vague image, infamie impalpable d’un rêvel...

Mais ses cheveux défaits, son bonnet déchiré,

Cette rouge faucille et ce sang sur le pré,

Ces témoins du combat, réalité vivante,

La glacent d’une honte immense et d’épouvante.

Elle prend la faucille, elle en lave le sang.

La tigresse renaît, fauve, l’audace au flanc:

« Allons, du cœur ! dit-elle, et plus de terreur vaine !

« Le sang venge le sang, eh bien ! vive la haine 1 »

Et si quelqu’un l’eût vùe, alors, d’un bras nerveux, En tresse rassembler et tordre ses cheveux,

Rajuster son bonnet, épingler sa jaquette,

Croyant surprendre un jeu de farouche coquette,

Et ravi de sa grâce, invisible témoin,

Il eût cherché pour qui tant de fébrile soin 1

Et la faucille crie, alertement, et l’herbe Est coupée et liée, et, d’un geste superbe,

Jeanne se tord, se courbe et la saisit. D’un bond Elle se dresse avec le fardeau sur le front.

Elle part, pâle et grave, et le pied prompt et ferme.

JEANNE

Elle n’évite plus de regarder la ferme ;

N’a-t-elle pas dompté l’infâme épouvantail?

Un groupe curieux stationne au portail:

Elle apprend que Thomas, ivre, plein comme une outre, S’est fendu le visage en tombant sur un coutre,

Que l’œil gauche est atteint, le nez fort entamé,

Et celui qui le conte est très bien informé.

Elle suit les chemins bordés d’épine et d’hièble.

Elle rentre au logis où, de plus en plus faible,

Angèle sommeillait près du vieil impotent;

Maison tranquille et morne où personne n’entend Son pas court, frémissant sous l’émoi qui l’agite.

— La mort plane déjà dans la paix de ce gite. —

Tout est muet. Bruno, guéri, travaille au loin,

Et, dès l’aurore, il part pour la coupe du foin.

Jeanne va vers l’étable où sommeille la vie:

A la chèvre, aux lapins, l’herbe tendre est servie,

Mais les bêtes. n’ont point leur caresse aujourd’hui... Jeanne erre, passe, vient dans le vide et l’ennui.

Des canards réveillés l’odieux tintamarre L'exaspère. Le tronc de l’aune, dans la mare,

Saigne de sa blessure, et le sombre soleil A la crête des coqs allume un sang vermeil.

Et toujours, et toujours, devant son âme, brille, L’effroyable croissant de la rouge faucille !...

Le cou lui brûle encor du baiser libertin!...

La paix, où la trouver? Est-ce au calme jardin?

Elle y va. Mais les fleurs ont des éclats funèbres.

Un frisson inconnu lui court dans les vertèbres. Quand, soudain, elle songe au jeune homme endormi Dont les lèvres, un jour, sous sa bouche, ont frémi.

l’éclipse du soleil

Le sphinx est toujours là, plus ardent à l’orgie; Redoublant ses transports de sauvage énergie,

Il plonge au sein des fleürs, dans ses bonds violents, Sa trompe insatiable et boit leurs cœurs sanglants :

«Allons plus loin, allons,» dit-elle. La prairie Desséchée étendait son herbe défleurie.

L’air apportait de loin d’inquiets beuglements.

Les oiseaux s’agitaient dans de vagues tourments, Jetant de petits cris comme à la dérobée.

Le ciel embrunissait sa coupole plombée!

Jour sinistre où l’azur lui-même est ennuyeux.

Jeanne se jette à terre, et, les mains sur les yeux, Afin de se voiler ces funestes images,

Elle voit, dans le noir, s’élever des mirages :

Tout d’abord, c’est l’affreux combat du cabaret,

Puis son rêve: Voici la tragique forêt,

Le squelette du père et les chants d’allégresse De l’Ëden, et l’idole horrible!... La tigresse Revoit la main infâme et l’immonde présent ;

Mais sa griffe est d’acier et déchire à présent 1

Et dans l’herbe brûlée elle plongeait sa face.

Puis insensiblement, le cauchemar s’efface.

Ses sens sont pris alors d’une vague langueur,

Dont ils ne peuvent point mesurer la longueur.

Ses yeux s’ouvrent. Un deuil étendu dans le vide A recouvert l’azur de son crêpe livide.

Une épouvante morne, immobile, alentour Se tait dans la torpeur ténébreuse du jour.

JEANNE

Heure horrible !

En plein ciel sans nuage, scintille, Fantastique soleil! un croissant de faucille Mordant un disque obscur et sanglant. O stupeur !

Jeanne vers le jardin fuyant, folle de peur,

N’ayant jamais rêvé d’étrangeté pareille,

Va chercher un refuge à l’abri de la treille De ce lieu que sacra son amoureux éveil.

Comme le jour d’alors était pur ! Le soleil,

A travers le réseau de la ramure sombre,

Criblant de rayons clairs le terrain couvert d’ombre, Au caprice léger des longs pampres flottants,

Et comme pour fêter l’Amour et le Printemps, Laissait pleuvoir ses feux caressants. L’astre énorme, Dont les traits tamisés multipliaient la forme,

Sur Jeanne et sur Bruno, versait, dorant leurs fronts,

Un éparpillement de petits astres ronds

Qui flottaient en dansant leurs célestes quadrilles...

Ces rayons aujourd’hui sont autant de faucilles!

l’incendie

L’ I'ELCE'EL'DIE

O fleur immaculée au parfum virginal,

O noble et douce fleur dont l’éclat idéal Est plus éblouissant que le duvet du cygne,

Fleur faite d’innocence et dont la grâce insigne De la sainte Pudeur orne les purs autels,

Ah ! qui saura jamais de quels frissons mortels,

O beau lis dont l’orgueil est ta blancheur de neige, Tu t’éteins sous l’affront d’un brutal sacrilège, N’osant plus regarder la face du soleil 1 Adieu, jour !

Jeanne souffre un martyre pareil.

Elle se meurt, hélas! de se croire souillée.

Que lui fait désormais la plaine ensoleillée Où travaille, là-bas, son jeune moissonneur? Indigne de Bruno, vouée au déshonneur,

JEANNE

Elle désertera cette odieuse terre.

Et souvent elle songe à l’étang solitaire...

Ah ! comme on dormirait paisiblement au fond De l’eau sourde, au milieu d’un calme si profond 1

Un nouveau gouffre s’ouvre où tout son bonheur sombre. Le baiser du démon brûle sa nuque sombre,

Baiser cent fois lavé, mais dont le feu toujours La dévore, baiser des infâmes amours,

Laissant comme un fer rouge une marque éternelle. L’Ange de l’ignorance a replié son aile Et le rustique Ëden aux frémissements purs,

A jamais, à jamais, a refermé ses murs.

O profanation des plus sacrés mystères!

La honte s’est mêlée au flux de ses artères.

Il vit ! Elle pourra le rencontrer demain !

Ce sang qui l’a vengée et qui rougit sa main,

Horreur! est comme un gage affreux qui la fiance Au monstre !... Elle est à bout de haine et de vaillance.

O délire suivi d’affaissement mental!

Elle voit dans la mort le dénouement fatal.

C’est pourquoi Jeanne reste au manoir, affaissée,

Et dérobe au jour bleu son front et sa pensée.

Cependant le soleil a jauni les épis.

L’embrasement de l’air aux souffles assoupis,

Sur la plaine infinie et claire, se déroule,

Ondoyante chaleur, immense, ardente houle Qui fait vibrer l’azur profond de Messidor Et flotter les toits lourds dans la mer des blés d’or.

Car la terre a mûri sa riche moisson blonde.

Ses flancs, dans le repos d’une gloire féconde,

Exhalent alentour, vers le pur firmament,

l’incendie

Comme un encens divin, l’arome du froment Et les champs sont couverts de biens: l’ample dépouille Va tomber sous la faux qu’un long chômage rouille. -Dès l’aurore voici les filles et les gars,

Sur les grands chariots, qui sortent des hangars Et vont joyeusement, à la moisson nouvelle,

Coucher sur les sillons javelle sur javelle.

Les voici par la plaine, en groupes isolés,

Courbant partout leur dos dans le soleil des blés,

Les bras, le cou, brûlés sous la flamme aveuglante, L’allure monotone, infatigable et lente,

Et du matin au soir, du levant au couchant,

La paille crie et tombe aux coups durs du tranchant.

Sous le tas débordant de leurs gerbes dorées,

Arrivent vers le bourg, triomphales rentrées,

Dans le ruissellement du soleil, les grands chars Lentement balancés sur les essieux criards.

A leur faîte parfois une robuste fille

Alanguie aux rayons brûlants, dans le ciel, brille,

Émergeant de la paille avec son front hâlé,

Clair sur le sombre azur, et sombre sur le blé.

Le village se perd dans l’or. Chaque chaumière Ceinte de blonds épis chante dans la lumière Et regarde passer les fauves cargaisons,

Si hautes qu’on croirait de mouvantes maisons.

Le câble en les serrant creuse une large ornière D’où flottent les épis relevés en crinière.

Jours de peine acharnée, et pourtant heureux jours! Les portails grands ouverts laissent voir, dans les cours

JEANNE

Où redouble la vie, où tout remue et piaille,

Les grands effarements de la folle volaille Et les farouches bonds des poulains et des veaux,

A l’apparition des visages nouveaux.

Et l’on vous voit aussi, par bandes lumineuses,

Sous les mouvants reflets de l’azur, ô glaneuses, Foulant de vos pieds nus l’éteule des sillons,

Courir dans le soleil où flottent vos haillons.

Quand le soir assombrit la pourpre de sa flamme, Quand la nature entière épanouit son âme Qui plane, doux parfum, dans les brouillards errants, Quand l’ombre allonge au loin ses voiles transparents Sur la plaine infinie et calme que réveille,

Par place, un dernier trait de lumière vermeille;

Puis quand le tas de blé s’éteint comme un brasier, Que, seul, un éclair d’or luit sur les faux d’acier;

Que la splendeur revêt la douceur souveraine;

Les membres fatigués, mais la face sereine,

Tout rafraîchis de brume, enivrés de froment, Reviennent d’un pas lourd et pacifiquement,

Autour des chariots, les faucheurs dont le hâle Austère et vigoureux brunit sur le ciel pâle.

Partout lumière et fête, et le pauvre manoir Seul restait tout le jour silencieux et noir.

— « O Thomas, disait Jeanne, ou ma mort ou la tienne I »

Or, dans le champ désert qui vit tomber Étienne Et dont le sol avare et vainement sarclé Produisait presque autant de chardons que de blé,

Où le marais toujours semait de folles herbes,

Bruno, d’un bras rapide, abat de maigres gerbes.

l’incendie

Il fauche éperdument, sombre, désespéré,

Sans souci des chardons qui, d’un dard acéré, Mordent sa jambe rude au travers de la toile,

Car un nuage noir a voilé son étoile

Et de son cœur en deuil les mirages ont fui.

Ces buissons épineux hérissés près de lui,

Le tranchant de la faux, les dents de la faucille Sont moins cruels vraiment que cette dure fille Dont cependant naguère il se croyait aimé.

Il maudit cet amour dont il est affamé.

Plus de doute! il sent bien que Jeanne le déteste, Chose étrange ! depuis cette éclipse funeste. Lorsqu’au soir de ce jour, ouvrant ses bras joyeux,

Il voulut l’embrasser, elle ferma les yeux

Et tout son corps fut pris d’un tremblement farouche ;

Aucun mot amical ne sortit de sa bouche,

Et, comme il la pressait, d’un brusque mouvement, Elle se dégagea, sans rire, gravement.

Un rival!... Oui, peut-être... un rival qui l’évince! Il tremble. A coups serrés sa large faux qui grince Tranche les longs fétus qui tombent, frémissants; Ses yeux ont des éclairs terribles, menaçants;

Il fauche avec de sourds murmures de tempête :

Un rival !... c’est ainsi que volerait sa tête !...

Puis, se tordant à terre, il pleurait comme un fou, Frappant du front le sol à se rompre le couT O douleur! C’est que Jeanne avait été si tendre! C’est qu’il avait passé des heures à l’entendre Gazouiller, de sa voix plus douce que le miel,

De ces mots, de ces riens qui vous ouvrent le ciel Ainsi qu’une divine et pure mélodie 1 Comme il regrette, hélas ! la longue maladie

JEANNE

Et la convalescence où ses yeux renaissants Repuisaient tant de vie à ses yeux caressants!...

Cependant au manoir grand émoi ! car le maire Vient d’apporter à Jeanne une lettre où sa mère, Tout d’abord, tendrement, lui demande pardon De son involontaire et si long abandon.

Devant l’âpre rigueur d’un père inexorable Elle avait dû céder; mais tout est réparable.

Ce vieux père malade incline vers sa fin.

Elle en éprouvera, certes, un grand chagrin,

Mais quel bonheur d’avoir son enfant adorée,

De l’instruire d’abord, puis, richement parée,

De la produire au jour, dans le monde élégant ! Pauvre fille pliée au travail fatigant,

Elle verra fleurir sa grâce souveraine,

Belle à faire pleurer de dépit une reine,

Et digne de briller partout au premier rang !

« Ah ! comme à tes yeux noirs j’ai reconnu mon sang, « Écrivait-elle, quand, à la moisson passée,

« ]e te tins sur mon cœur un instant embrassée!

« Jamais je ne sentis enivrement pareil « Et mon sein maternel s’est empli de soleil.

« L’Inde a mis dans tes }reux sa divine lumière !

« Ah ! comme désormais ta beauté printanière « Va fleurir dans son pur épanouissement !

« Comme je vais t’aimer insatiablement !

« Et nous irons dans l’Inde où le ciel, je l’espère,

« A notre amour rendra ton infortuné père « Que je veux faire riche, honoré, triomphant !

« Tiens-toi prête, et bientôt je viendrai... Mon enfant ! « Ah ! comme tes baisers manquent à ma tendresse ! » La lettre ne donnait ni le nom ni l’adresse.

l’incendie

L’étonnement ressemble à la stupidité.

Jeanne resta, longtemps, le regard hébété.

Jeu cruel du hasard aveugle qui la raille,

Un assemblage obscur de liens la tiraille En sens divers et fait cette immobilité;

Tandis qu’un voile lourd, sur sa raison jeté,

La couvre d’une nuit agitée et confuse.

Puis, comme le torrent lorsque s’ouvre l’écluse, Un long flot lumineux subitement bondit.

Ah ! comme Jeanne est bien la fille du maudit Dont son rêve évoqua le squelette sauvage !

Même impossible ardeur l’obsède et la ravage; Même ivresse exaltée et même désespoir,

Selon le ciel tantôt vermeil et tantôt noir.

Mais elle est avant tout l’hermine blanche et pure Qui préfère la mort à la moindre souillure. L’Inde, divin pays éternellement bleu,

D’où monte le soleil, foyer sacré du feu,

En la purifiant lui rendra son bon ange.

Elle ira se baigner dans l’eau sainte du Gange. Oubliant la hideur de l’infâme secret,

Elle pourra marcher dans l’antique forêt,

Le front ceint d’une claire et nouvelle auréole.

A ses pieds blêmira, morte, l’immonde idole Dont elle aura brisé l’épouvantable anneau.

Puis elle reviendra digne de son Bruno.

Et pourquoi donc haïr cette mère qui l’aime ?

Eh quoi ! c’était la dame à la beauté suprême ! Comme elle adorera le lumineux pays Où les blancs éléphants, par les champs de maïs, Vont boire au grand lac bleu sous la pagode rose, Lorsque le colibri, qui jamais ne se pose,

Étincelle partout dans les rosiers en fleurs !

JEANNE

Car elle avait connu l’éclat et les couleurs De cette Inde à travers les feuillets de son livre.

A quel fougueux transport, en ce moment, se livre Son cœur où bat le sang fauve du Paria !

Souffles de l’Hamazel et de l’Himalaya

Tout chargés des parfums enivrants des tropiques,

Vous emportiez, au loin, sur vos ailes épiques,

Cette enfant frémissante aux yeux hallucinés.

Mais bientôt, au jardin, ses regards ramenés Se mouillent doucement de larmes attendries.

Son amour, ses travaux, ses jeux, ses rêveries,

Tous les ressouvenirs qui sur l’enclos planaient,

Que de liens puissants et chers l’y retenaient !

Les lis la saluaient de leurs corolles blanches,

Les arbres sur son front laissaient pendre leurs branches, On entendait rouler les chars de la moisson,

Le cerisier chantait une triste chanson,

Reproche de fauvette à la jeune infidèle.

Jeanne retourne alors près de la vieille Angèle.

L’aïeule sur sa main appuyait son front las Où tombaient, s’échappant de son bonnet lilas,

Deux mèches de cheveux d’une blancheur de neige.

Son coude reposait sur le bras de son siège.

Tel qu’un orgue brisé rend de plus doux accords,

Ainsi vibre le cœur d’Angèle dans son corps Que l’âge et les chagrins détruisent : charme auguste Qu’autour des bons vieillards répand leur âme juste.

La dernière lueur des graves soirs d’été Laisse entrevoir le ciel dans son immensité :

Ici-bas tout n’est plus que fantôme et que brume,

Mais l’espace infini resplendit et s’allume,

l’incendie

Et l’éternel Esprit plane sur les brouillards.

Les crépuscules ont la beauté des vieillards.

Elle était là, l’œil vague et la tête penchée Et pour le long départ suprême détachée,

Rameau brisé, de l’arbre où fleurit l’avenir.

Elle ne savait plus qu’aimer et que bénir :

La tendresse est divine et n’a pas de limites.

« Il est donc vrai, dit-elle, ô Jeanne, tu nous quittes ! » Elle était résignée et son cœur était prêt,

Car elle savait bien que cette heure viendrait De consommer l’immense et fatal sacrifice;

Mais quelle âpre amertume au fond de ce calice Dont elle n’avait point épuisé les douleurs I

Jeanne tombe à genoux et mouille de ses pleurs Le rude tablier de la pauvre grand’mère,

Dans de brûlants transports de repentance amère. Des sanglots étouffes l’empêchent de parler.

Puis changeant brusquement : « Ma Jeanne, il faut aller « Dit la vieille, porter le goûter de ton frère;

« J’ignore quel souci nouveau vient le distraire,

« Mais il semble oublier les soins les plus pressants. « Et l’on dirait, hélas! qu’il n’a plus son bon sens.»

Jeanne sèche ses pleurs, obéit en silence.

Elle part, et son pas trouble la somnolence Des canards bien repus que la chaleur du jour, Voluptueusement, assoupit dans la cour.

Tout au bord de la mare , au pied rougi de l’aune, Le tournesol ouvrant sa grande étoile jaune, Symbole de ferveur et de fidélité,

Semble jeter à Jeanne un regard attristé.

Le haut noyer lui tend ses branches pacifiques

JEANNE

Qui versent la fraîcheur et l’ombre sur les briques Et sur le banc de pierre où la vieille souvent S’asseyait pour filer dès le soleil levant :

Vieux banc verdi de mousse et qu’un grès étançonne, Où ne vient plus, hélas! depuis longtemps personne, Et qui dort délaissé sous les rameaux obscurs.

Elle sort. La voici dans la rue où les murs Disparaissent cachés sous de longs rangs de gerbes, Où le regard du jour met des éclats superbes.

Car le céleste azur, inondant le trésor De la riche moisson, frémit dans les flots d’or, Tandis que le soleil sur les crêtes flamboie Dans le rayonnement de sa divine joie.

Des atomes dorés s’élèvent des manoirs Et paillettent la nuit sourde des ormes noirs,

Errant au gré du souffle enflammé qui les berce. Sous les sombres massifs des arbres que traverse A grand’peine le ciel avec de bleus frissons,

Vibre au loin la fournaise ardente des moissons.

A ce charme puissant peux-tu rester rebelle,

Jeanne? L’Inde n’est point plus chaste ni plus belle! Vois ! C’est bien le soleil de tes plus purs étés !

Son cœur bat, elle marche à pas précipités.

Ainsi qu’au temps léger de l’enfance première;

Elle marche et les champs se déroulent : lumière, Dôme bleu, plaine blonde où tout est palpitant,

De la route poudreuse à l’horizon flottant :

L’azur, l’azur sans fin sur le sol ras et fauve.

Les javelles, ici, jonchent la terre chauve Et symétriquement se suivent. Les champs d’or De l’avoine attardée, au loin, debout encor,

Se balancent. Parmi d’innombrables éteules,

Mille monts de froment s’alignent, et les meules,

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