‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 65 sur 70 · LE CHAMP DU REPOS · texte numérisé non relu

LE CHAMP DU REPOS

Et c’est le rendez-vous de toutes les douleurs.

O suprême refuge arrosé de nos pleurs,

Terre où nous tombons tous, d’où vient que tu t’abrites Sous ce brillant manteau de reines-marguerites ? Puisque l’homme, chez toi, pleure, gémit ou dort, Pourquoi d’une ironie ainsi voiler la mort ?

Ah ! c’est qu’autour de nous, lorsque ici-bas tout tombe, L’amour est immortel et survit à la tombe,

C’est que le Dieu d’amour regarde, sur le sol,

Tous ces tertres épars où le grand tournesol Incline tendrement son astre nostalgique ;

C’est l’Amour immortel, champ d’asile rustique,

Qui fait de l’horreur même un spectacle touchant,

Et plus d’un est venu vers toi, le front penchant.

Qui s’en retourne avec les yeux dans la lumière !

Tel fleurissait aux champs cet humble cimetière.

Le chèvrefeuille errait sur les tombeaux étroits,

Et, grimpant, enroulant sa frêle tige aux croix,

Près des géraniums aux flammes éclatantes,

Retombait se mêler aux roses remontantes.

Quand la plaine muette ailleurs va s’assoupir,

Ici le vent réveille encore un long soupir Qui semble s’exhaler des tombes attendries Comme un ancien écho d’ivresses non taries...

Mais le Temps a passé sur ces tombeaux en fleurs ; Toutes au désespoir, les récentes douleurs Ne trouvent pour leurs morts que des larmes brûlantes Et des cris. C’est pourquoi jamais les tendres plantes Que baigne de son onde un tranquille courant,

JEANNE

Ne poussent sur les bords dévastés du torrent Tumultueux qui fond et se brise en nuée.

Une tombe est ici fraîchement remuée.

Elle n’a pas de croix encore. On est venu Cependaut visiter son tertre morne et nu ;

Car cette terre brune a conservé l’empreinte Des coudes et des bras qui l’ont naguère étreinte. Mais je ne dirai point leur sombre désespoir :

Je regarde le ciel et non le gouffre noir.

Laissons donc en repos cette tombe argileuse;

Le ciel met ses fuseaux aux doigts de la Fileuse : Voyez: Dans le brouillard de l’arrière-saison,

Sur la terre partout, jusqu’au large horizon,

Arbres, meules, buissons, villages, tout émerge D’un voile éblouissant. Fileuses de la Vierge Jonchant la plaine au gré du souffle pur de l’air,

Sur les luisants talus au ruissellement clair, Déroulez sans relâche en merveilleuses ondes Le fragile réseau de vos quenouilles blondes Où, dans le frisson d’or de son premier éveil,

En feux étincelants, pétille le Soleil!...

Et puis, de cette tombe, on revoit le village Et son canal sous bois, son chemin de halage.

Ses bateaux longs et bruns qui sentent le goudron Et qui glissent, poussés par le lent aviron.

Si paresseusement qu’ils laissent moins de moire Sur l’eau que le ramier d’azur qui vient y boire;

On revoit le rideau sombre des bois épais Endormis dans la brume et la sereine paix Et le calme ruban argenté des eaux lentes Baignant à fleur de terre un gazon plein de menthes...

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