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La nuit couvre de Reims l'antique cathédrale ».
Nous n'ajouterons point de nouvelles dissertations à tant d'autres sur les prétentions de l'ëglise de Reims au droit exclusif de sacrer les successeurs de Clovis et de saint Louis. Nous nous bornerons à faire observer que cette métropole n'a pour elle qu'un long usage qui, toutes choses égales dans la balance des considérations, doit lui mériter la préférence, mais qui ne saurait, d'aucune manière, lier le monarque dans son choix.
La faction des Guise, dit le président de Thou, avait proposé aux États de Blois de reconnaître en principe , que nul ne pourrait être réputé roi légitime de France , s'il n'avait été sacré à Reims ; mais le conseil du roi , rejetant cette proposition insidieuse, décida qu'il serait injuste que l'héritier naturel et légitime de la couronne n'eut pas la liberté de se faire couronner où il jugerait à propos; et, parmi plusieurs exemples de rois qui n'a- Tom. III. g
valent pas ete sacres à Reims , on cita celui de Louisle-Gros, dont le sacre se fit à Orléans.
On a plusieurs exemples desacres qui ne se sont point accomplis à Reiras, ceux de Pépin, Charlemagne, Carloman , Raoul , Louis IV ,^ Robert (suivant quelques historiens), Louis VI, Charles VII (la première fois) et Henri IV ; non compris les sacres appliques à des titres autres que celui de roi de France.
l'archevequi:.
Où sont-ils ces témoins des paroles des rois?^ Où sont tes douze Pairs?
LE ROI , montrant les douze pairs.
Pontife , tu les vois !
Froissart appelle les douze \>3Xvs frères du royaume. Les douze pairs étaient connus ayant Louis VII; on lit dans le roman d'Alexandre :
Elisez douze pairs qui soient compagnons, Qui mènent vosbalailles en grande dévotion.
D'autres romanciers du même temps, entr'aulres Gauthier d'Avignon, supposent que les douze pairs se
trouvèrent à la bataille de Roncevaux. Louis-le-Jeune dit Dutillet, dans son Recueil des rois de France, créa les douze pairs pour le sacre et couronnement de Philippe-Auguste , et pour juger avec le roi les grande» causes au parlement. Les premiers pairs royaux, érigés en tribunal national, concouraient à l'inauguration, non-seulement pour recevoir le serment du monarque et constater l'acte de prise de possession du trône, mais encore pour juger les oppositions qui auraient pu s'e'lever parmi les dissidents. On trouve des traces de ces fonctions primitives dans un ancien Formulaire suivant lequel le roi, la veille de son sacre, se montrait au peuple, accompagné des pairs qui faisaient entendre ces paroles ; «t Vées-cy votre roi que nous , pairs de France, couronnons à roi et à souverain seigneur, et s'il y aàmequi le veuille contredire, nous sommes ici pour en /aire droit, et sera au jour de demain consacré par la grâce du Saint-Esprit, se par vous n'est contredit. 3)
Et le prêtre , élevant la couronne en ses mains 3, Parle au nom du seul maître , au maître des humains.
L'inauguration de Pépin, cette solennité qu'on s'est
habitué à considérer comme le principe et le fondement du sacre, ne constitue qu'un contrat politique béni par l'Ét^lise suivant un usage dès-lors établi dans l'Orient; et l'onction sainte, un rite commun à tous les fidèles , dont les ministres de la religion avaient fait une application plus particulière et plus solennelle à la cérémonie du couronnement, qui n'emportait aucune idée de servitude ou de dépendance temporelle envers l'Église, qui laissait agir dans toute sa plénitude ou la force du droit de naissance, ou le vœu spontané de la nation.
]\ous en trouvons une preuve dans le couronnement de Louis-le-Débonnaire qui, sans la participation de l'Eglise, et n'obéissant qu'à l'ordre absolu de Charlemagne, prit la couronne que son père avait fait placer sur l'autel , et se la mit lui-même sur la tète en présence des États. Tumjussit patei^ ut , pvopriis manihus , coronam quœ erat supev altare , elevaret et capiti suo imponerei (Thegan , Gestes de Louis-le-Débonnaire) ; sur quoi Fauchet fait cette réflexion : « Est à noter , en cet acte solennel, que Charlemagne, déclarant son fils empereur, rC attendit point le consentement de personne là-dessus , ni ne voulut qu'autre que son fils touchât à la couronne impériale pour la mettre sur son chef; chose qui semble n'avoir été faite par cet empe-
reur sans mystère, et pour montrer qu'il ne tenait l'empire que de Dieu seul, etc. i> Cela est juste, quant à l'Eglise , et rien n'est plus propre à démontrer l'inde'pendance de l'empereur ; mais l'observation n'est pas exacte à l'égard de l'affranchissement politique ou civil ; car, quelques jours avant la cérémonie, Charlemagne assembla les grands du royaume, et leur demanda à tous, depuis le premier jusqu'au dernier, s'ils avaient pour agréable qu'il déclarât' son fils empereur: Inter- 7'o^ans omnes àmaximo usque ad minimum^ si eisplacuisseU etc.
Si nous étions encore au siècle des miracles 4 , La colombe, planant sur les saints tabernacles , T'apporterait du ciel le chrême de Clovis
L'onction administrée à Clovis a-telle été une inauguration? ce prince a-t-il été oint comme roi ou comme chrétien? Tout annonce que le sacre de Clovis, comme roi, est un fait supposé qui n'aurait d'autre fondement que le miracle de la sainte ampoule. Les auteurs des deux, derniers siècles qui ont écrit notre histoire géné-
raie avec quelque discernement, n'ont vu, dans l'acte de la conversion de Clovis, qu'une cérémonie sacra* mentelle qui fit d'un roi idolâtre un monarque chrétien. Grégoire de Tours, qui rapporte les circonstances caractéristiques de cette solennité royale, ne dit pas un mot d'où l'on puisse inférer qu'il y fût question de tout autre chose que du baptême et de la confirmation de Clovis. Voici son récit : <c Saint-Remi fait préparer un » lavoir suivant le mode de l'immersion. Le baptistère » est disposé et muni de baume * par son ordre. L'e- 3) glise est tapissée de courtines blanches, c'est la cou- 3» leur des catéchumènes , et la décoration propre à la V cérémonie du baptême. Nouveau Constantin, Clovis
* L'usage du baume et de rbuile parfumée , dans les cérémonies de la religion , tire sou principe de la plus liaute antiquité.
La manière de le préparer a fourni le sujet d'un traité volumineux dont parlent le patriarcte Gabriel et Abulbircat, cités par Dom Cliardon dans son Histoire des Sacrements. Outre l'huile et le suc de" diverses fleurs , dit aussi Dom Vert, Cérém. tome I , les Grecs j font entrer la cannelle , l'ambre , le girofle , l'aloès, la muscade , le spinanardi , la rose rouge d'Irak et beaucoup d'autres drogues qui ne sont pas spécifiées. Le même auteur ajoute que l'Encologe des Grecs indique jusqu'à quarante espèces d'aromates et de parfums dont les évêques de cette communion font la base du Saint-Clirême. L'Eglise latine n'emploie plus que du baume pur. Il n'y a que les missionnaires des pays où l'on ne peut se procurer cet aromate, à qui lea canons permettent d'y substituer d'autres parfums.
)» se présente au bain sacre pour y laver sa vieille lèpre )> et se purifier dans la source de vie. Là, confessant 3» un Dieu en trois personnes , il est baptisé au nom du î> Père, du Fils et du Saint-Esprit : il reçoit enfin l'onc- 3) tion du chrême , et plus de trois mille Français )> participent aux mêmes sacrements dans la même ce- V rémonie. »
Les traditions reçues veulent que la sainte ampoule ait ëte envoyée ou même apportée par le Suint-Esprit sous la forme d'une colombe ; et néanmoins elle es t annoncée pour la première fois dans le Formulaire deLouis-le- Jeune, comme un présent de la Divinité transmis par un ange. L'apparition de l'ange estattestée par Godefroy de Viterbe et Guillaume-le-Breton. On la retrouve encore dans la Chronique de Morigny , et dans une épitaphe de Clovis que l'on conserva long-temps à Sainte-Géne* viève de Paris , comme un monument de la plus haute antiquité : mais la descente de la colombe est plus conforme au rituel du sacre et à l'opinion dominante qui parait se fonder sur les leçons d'Aimoin et d'Antonin, d'après le texte d'Hinemar.
Nous remarquerons que le grand sceau, le plus ancien de l'abbaye de Saint-Remi , portait pour effigie une colombe tenant en son bec une ampoule , ce qui prouve-
rait que la version suivie dans le rituel est d'accord avec les premières traditions.
Mais comment se fait-il que la tradition la plus ancienne de ce prodige ne se concilie pont avec le plus ancien des règlements qui l'ont consacrée ? Pourquoi le sceau de Saint-Remi nous indique -t- il une colombe, et le formulaire de Louis Vil un ange? D'où vient cette différence essentielle entre des témoignages du même temps , qui ont dû dériver d'une même source? Cette contradiction dans les écrivains qui ont parlé de la sainte ampoule plusieurs siècles après son apparition, ne serait pas moins inexplicable que le silence absolu des contemporains.
Le mode d'existence physique de ce chrême ne re'pondrait pas d'ailleurs à l'idée qu'on s'est formée de sa nature et de son origine. Le baume de la sainte ampoule avait tout le caractère d'un corps terrestre; il a suhi le sort des choses humaines; il a éprouvé les altérations du temps et tous les accidents communs aux substances terrestres analogues : car il a changé de nature , s'il est d'origine divine, ou il n'a rien de divin, s'il a conservé sa première essence, puisqu'elle est d'une nature corruptible.
Le peuple, toujours porté à grossir le merveilleux et
à se faire une idée exagérée des choses secrètes , croyait que la sainte ampoule n'éprouvait aucune diminution. C'est un préjugé dont quelques historiens n'ont pas su se défendre*, mais qui est reconnu et avoué depuis long-temps par les dépositaires mêmes de la relique**. La liqueur de Sainl-Remi n'avait pas conservé son ancienne fluidité : elle était, en granJe partie, desséchée ou fortement congelée, d'un rouge obscur, presque entièrement opaque , et réduite à la moitié de 1? capacité de la fiole , qui était de la grosseur d'une figue verte. Voici la description qu'en donne Marlot dans le Théâtre d'honneur, p. 207 : *c II semble que cette fiole soit de verre ou de cristal, laquelle, pour être remplie d'une liqueur tannée , est peu transparente à la vue ; sa grosseur est comme une figue de moyenne grandeur : elle a le col blanchâtre pour ce qu'il est vide; son bouchon est d'un taffetas rouge, et si vous y appliquiez l'odorat, elle sent tout -à- fait le baume le plus exquis... La liqueur qu'elle contient n'est pas entièrement liquide ,
* ■Notamment F/o;5irtr« , qui dit, en parlant du sacre de Charles VI, que la sainte ampoule n'éprouvait aucune diminution.
** Elle décroît a mesure qu'on en prend , telles sont les propres paroles de Marlot, docteur en tte'ologie, et grand-prieur de Saiut-Kicaise de Reims.
mais un peu dessëchëe,semblable à du fin baume congelé'. Il y a bien diminution d'un tiers , et non plus.
Largeur de l'ampouie, un pouce sept lignes.
Largeur du col , sept lignes et demie.
Largeur du fond , un pouce une ligne.
Longueur de la colombe, hormis la tète, deux pouces huit lignes.
Elle est posée sur un cadre d'argent doré , à l'exception de la plaque où elle est assise, qui est d'or semé' de pierreries.
Longueur du cadre, trois pouces dix lignes et demie.
Largeur du cadre , trois pouces.
Longueur de l'aiguille d'or avec quoi on prend l'onction, deux pouces onze lignes.
Le cadre est sur une assiette d'argent dore', semé de pierreries, dont la bordure est d'or, où est attachée une chaîne d'argent , que l'abbé met à son col lorsqu'on la porte en la grande église pour le sacre.... »
La profanation de la sainte ampoule, brisée par des mains impies, n'en fut pas moins un véritable scandale aux yeux des gens de bien. La sainteté du dépôt, le souvenir de sa destination , l'espèce de culte que lui vouèrent une longue suite de rois, cette auréole divine dont la ceignit la pieuse croyance de nos pères , tous
ces antiques et religieux prestiges qui la rattachaient à la conservation du premier roi chrétien, n'ont pu Ja soustraire aux fureurs révolutionnaires. Un peu plus tard , peut-être , ils l'auraient protégée contre les atteintes de l'incrédulité , en faveur du nouveau pouvoir , et la France monarchique y aurait encore et long-temps respecté l'objet de la vénération de ses princes.
Il paraît que la sainte ampoule a échappé en partie à une destruction qu'on croyait entièrement consommée. Une lettre écrite par un fonctionnaire de Reims à M. Leber, l'informe de cette particularité. On pourra lire cette lettre curieuse à la page 348 de son livre, savant et curieux à la fois. La note ci-bas nous a été donnée en communication; elle est étrangère à l'ouvrage déjà cité.
Note communiquée aux éditeurs.
Le 25 janvier 1819, quinze témoins ont comparu devant M. de Chevriéres , procureur du roi honoraire de Reims. M. Seraine, qui était curé do Saint-Remi de Reims, en 1793, déclara ce qui suit ; «t Le 17 octobre 1793, M. Hourelle, alors officier municipal et premier marguillicr de la paroisse de Saint-Remi , vint chez moi.
et me notifia , de la part du représentant du peuple Rulh , l'ordre de remettre le reliquaire contenant la sainte ampoule, pour être brisé. Nous résolûmes, M. Hourelle et moi, ne pouvant mieux faire, d'extraire de la sainte ampoule la plus grande partie du baume qu'elle contenait. Nous nous rendîmes à l'église de Saint-Remi ; je tirai le reliquaire du tombeau du saint, et le transportai à la sacristie où je l'ouvris à l'aide d'une petite pince de fer. Je trouvai placé dans le ventre d'une colombe d'or ou d'argent doré, revêtue d'éniail blanc, ayant le bec et les pattes rouges , les ailes déployées , une petite fiole de verre de couleur rougeâtre d'environ un pouce et demi de hauteur, bouchée avec un morceau de damas cramoisi: j'examinai cette fiole attentivement au jour, et j'aperçus grand nombre de traits d'aiguille aux parois du vase; alors je pris dans une bourse de velours cramoisi , parsemée de fleurs de lis d'or, l'aiguille qui servait, lors du sacre de nos rois , à extraire les parcelles du baume desséché et attaché au vei're ; j'en détachai la plus grande partie possible, dont je pris la plus forte , et je remis la plus faible à M. Hourelle. «
Suivent les détails des moyens employés par MM. Seraine et Hourelle pour la conservation de leur dépôt.
et ce témoignage a été confirme par les déclarations qu'ont faites les autres témoins. Ces parcelles conservées ont été remises entre les mains de M. Coucy , dernier archevêque de Reims, qui les a réunies dans un nouveau reliquaire qui a été placé dans le tombeau de Saint-Remi.
Ces détails , qui ont été publiés , paraissent ne devoir laisser aucun doute sur leur authenticité et sur la vérité des faits qu'ils contiennent.
Sois sacré! tu deviens, par ce royal mystère 5, Le maître de la terre , Le serviteur de Dieu.
A partir de la fin du i4^ siècle, le sacre a constararaent passé pour une cérémonie sinon indifférente, du moins indépendante de l'exercice de tous droits et de toutes prérogatives ultramontaines ou sociales. L'héritier du trône , saisi du titre de roi dès le ventre de sa mère , a toujours été réputé roi par la seule force et dans toute la plénitude de son droit héréditaire, sans que le défaut ou raccoraplissemeut de l'onction pût ni le fortifier, ni l'affaiblir, ni rien changer à
l'effet de la puissance royale, avant comme après la solennité. Mais on a continué d'y respecter ce caractère auguste qu'y imprime la religion. Nous n'avons pas d'exemple qu'un roi de France ait dédaigne ou négligé de se conformer à cet antique usage, lors même qu'il a cessé d'être un sujet d'obligation politique, jusqu'aux successeurs de l'infortuné Louis XVI, qui étaient hors d'état de se faire sacrer. Il n'est pas un de nos princes qui ne se soit fait un pieux devoir d'appeler la bénédiction du ciel sur les prémices de son règne, et de courber publiquement son front aux pieds du souverain maître des empires et des rois. JeanRely, dans un de ses discours aux Etats de Tours, en i483, exprime ainsi son opinion au sujet du sacre : u La vertu de l'onction sacrée et des bénédictions sacerdotales et pontificales qui se font en la sainte église au couronnement des rois , quand ils sont dignement venus de lui, le font régner en paix, en joie et en prospérité, avoir longue vie, grande gloire et invincible sûreté, protection et garde de Dieu le créateur, et des benoits anges, de laquelle le roi est environné, défendu et gardé, etc., v