‹ Œuvres poétiques de M.A. de LamartineChapitre 6 sur 16 · XXIX · texte numérisé non relu

XXIX

Elle ne parle plus , la foule écoute encore : Un nuage d'encens s'enflamme et s'évapore ; Et sur chaque cercueil , qu'il transforme en autels , Fume comme le sang de« martyrs immortels:

i64 LE DERNIER CHANT

Le bronze des combats retentit siu' leur cendre ; Mais déjà l'étranger est trop loin pour l'entendre : Evoquant de ces bords le génie exilé 7, Il s'élance , il franchit les hauteurs de Phylé ; Phylé ! champs immortels , où le vengeur d'Athène, Brisant les trente anneaux d'une sanglante chaîne , Sur l'autel de Minerve , à côté de Solon , De sa fumante épée osa graver un nom î Harold s'est arrêté sur ton roc qui domine Les remparts de Cécrops , les flots de Salamine , Et d'oia le ciel sans borne ouvre de tout coté L'horizon de la gloire et de la liberté i

Le soleil , se plongeant sous les monts de l'AttiquCc Prolonge sur Phylé l'ombre du Penthélique J Appuyé sur le tronc de l'arbre de Daphné , De chefs et de soldats Harold environné , Comme un fils revenu des rives étrangères , Qui partage au retour ses présents à ses frères, Leur montre de la main , sur la poussière épars ,

DU PÈLERINAGE DHAROLD. i65

Ces faisceaux éclatants de lances , de poignards , Ces monceaux de boulets qui sillonnent la terre , Ces chars retentissants qui roulent le tonnerre, L'or qui paye le sang , le fer qui ravit l'or. Les chefs à leurs soldats partagent ce trésor ; Le féroce Albanais , l'Épirote au front chauve ^ , L'Étolien couvert d'une saie au poil fauve , Les dauphins de Parga, ces hardis matelots 9 Qui jamais de leur sang ne teignent que les flots , Le laboureur armé des vallons de Phocide , Le nomade pasteur des fiers coursiers d'Élide , Aux sons de la trompette, aux accents du tambour. Sous leurs drapeaux bénis défilent tour à tour, Déroulent les faisceaux , et parés de leurs armes , ï^eur promettent du sang en les baignant de larmes !

Leur cœur voit dans Harold un être plus qu humai.î Qui , le soc , le trident , ou l'olive à la main , Venait , comme les dieux , entouré de mystère , Porter un nouveau culte ou des lois à la terre 5

i66 LE DERNIER CHANT

Mais Harold, imposant silence à leurs transports: « Je ne suis qu'un barbare , étranger sur vos bords, )) Fils d'un soleil moins pur et de moins nobles pères , 3> Indigne , ô fils d'Hellé , de vous nommer mes frères, 3» Vous, dont le monde entier, en comptant vos aïeux î) Ne nomme que des rois , des béros , ou des dieux!

2) Mais partout où le temps fait luire leur mémoire , :) Où le cœur d'un mortel palpite au nom de gloire , 5> Où la sainte pitié penche pour le malheur ,

)) La Grèce compte un fils , et ses fils un vengeur ! . . .

» Je ne viens point ici , par de vaines images ,

)) Dans vos seins frémissants réveiller vos courages:

)> Un seul cri vous restait , et vous l'avez jeté î

» Votise langue n'a plus qu'un seul mot î.. Liberté î

j) Ehique dire aux enfants ou de Sparte, ou d'Athènes?

j) Ce ciel, ces monts, cesflots, voilà vos Démosthènes!

)) Partout où l'œil se porte , où s'impriment les pas ,

)) Le sol sacré raconte un triomphe , un trépas ;

3) De Leuctre à Marathon , tout répond , tout vous crie 3) Vengeance î liberté î gloire î vertu ! patrie i

3> Ces voix , que les tyrans ne peuvent étouffer , r< Ne vous demandent pas des discours, mais du ferî

)> Le voilà ! prenez donc î armez-vous ! que la terre » Du sang de ses bourreaux enfin se désaltère ! » Si le glaive jamais tremblait dans votre main , î> Souvenez-vous d'hier , et songez à demain ! :> Pour confondre le lâche et raffermir les braves , H Le seul bruit de lears fers suffit à des esclaves î

» Moi, pour prix du trésor que je viens vous offrir, j) Je ne demande rien , que le droit de mourir ; » De verser avec vous , sur les champs du carnage, 5> Unsangbouillantdegloireet digne d'un autre âge , )> Et de voir en mourant mon génie adopté !> Par les fils de la Grèce et de la liberté ! n Cuirpourvuqu'entombantpour votre sainte cause, » Je réponde à l'exil par une apothéose ; 3) Que sur les fondements d'un nouveau Parthénon . î) La gloire , d'une larme arrose un jour mon nom , 1) Et que de l'Occident ma grande ombre exilée , 11 S'élève dans^vos cœurs un brillant mausolée , 1» C'est assez ! Le martyre est le sort le plus beau

îi Quand la liberté plane au-dessus du tombeau î »

i68 LE DERNIER CHANT

Le canon gronde au loin dans les vallons d'Alphée ; Sur les flots âe Lépante et les flancs du Rypliée : Au signal des combats qu'il entend retentir , Tout Hellène est soldat , tout soldat est martyr. Harold vole à ce bruit . comme l'aigle à la foudre. Le voyez- vous , perçant ces nuages de poudre, Abandonner le mors à son fougueux coursier ? Dans des sillons de feux , sous des voûtes d'acier , S'élancer , des héros étonner le courage , S'enivrer de la mort et sourire au carnage , Tandis qu'autour de lui, par la foudre emportés, Des membres palpitants pleuvent de tous cotés î Au sifflement du plomb , au fracas de la bombe Qui creuse un sol fumant , rebondit et retombe , Il s'arrête.... il écoute.... il semble avec transport Exposer comme un but sa poitrine à la mort , Et l'œil en feu , semblable à l'ange de la guerre , Jouer avec le glaive et braver le tonnerre.

Oui ! le dieu des mortels est le dieu des combats î Le carnage est divin , la mort a des appas I Et celui qui , des mers élevant les nuages , Déchaîna l'aquilon pour rouler les orages , Et fit sortir du choc de la foudre en fureur Ces bruits majestueux qui charment la terreur, Par un secret dessein de sa vaste sagesse , A caché pour le brave une sanglante ivresse , Un goût voluptueux un attrait renaissant , Dans ce jeu redoutable où le prix est du sang , Où le sort tient les dés , où la mort incertaine Plane comme un vautour sur une proie humaine , Et de la gloire enfin découvrant le flambeau , Proclame.... Quoi ?... Le nom de ce vaste tombeau î

Qu'un autre aux tons d'Homère ose monter sa lyre î Chante d'im peuple entier le généreux martyre . Martyre triomphant qui, d'un sang glorieux,

lyo LE DERNIER CHANT

Délivre la patrie et rachète les cieiix î Un jour, quand du lointain les sublimes nuages Couvriront ces exploits du mystère des âges , Les noms d'Odysséus , de Marc , de Kanaris ^ ^ , Auprès du nom des dieux sur les autels inscrits , Régneront; maintenant , il suffit qu'on les nomme. Pour son siècle incrédule un héros n'est qu'un homme ! Biais la croix triomphante a vu fuir le croissant ; La Grèce s'est lavée avec son propre sang, Et les fiers Osmanlhys , les Delhys et les Slaves , Vils esclaves dressés à chasser aux esclaves , Vont, au lieu de trophée , en dignes fils d'Othman, Porter leur propre tête aux portes du sultan.

Le Panthéon s'éveille aux accents des prophètes : Mais Harold triomphant se dérobe à ses fêtes , Et, laissant retomber le glaive de sa main, De ses déserts chéris il reprend le chemin.

Il est des cœurs fermés aux bruits légers du monde , Où le bonheur n'a plus d'écho qui lui réponde,

DU PÈLERINAGE D'HAROLB. 171

Mais où la pitié seule élève encor sa voix , Comme une eau murmurante au fond caché des bois. Êtres mystérieux , inconnus , solitaires , Fuyant l'éclat , la foule et les routes vulgaii-es ; Le courant de la vie est trop lent à leur gré j Seule, il faut que leur âme ait un lit séparé , Où roulant à grands flots , et de cimes en cimes , Jantot sur les sommets , tantôt dans les abîmes , Elle gronde, elle écume, elle emporte ses bords; Où, calmant tout à coup ses orageux transports, Sans désir, sans penchant, comme oubliant sa pente, Dans un repos rêveur elle dorme et serpente , Et réfléchisse en paix dans son flottant miroir , La nature et le ciel , et le calme du soir. Cœurspétris de contraste, étrangers oùnous sommes, Hommes, mais tour à tourpius ou moins que des hommes, Tel est Harold: cherchons le désert qu'il a fui ; Le repos dans la foule est un enfer pour lui.

Sur les flancs ombragés du sublime Aracynthe , Lieux où la mer, formant une orageuse enceinte, Vit au jour d'Actium le sceptre des humains , Comme un glaive brisé , rouler de mains en mains ;

Près d'un vallon couvert d'ifs à la feuiUe obscure , Où dans son large lit l' Achéloiis murmure , Et dans le sein des mers , prêt à perdre ses flots, Répand dans les forets de funèbres sanglots ; Sous les troncs ténébreux des cyprès , des platanes , Qui cachent, commeun voile, aux regards des profane Sur la terre d'Islam un temple du vrai Dieu , Harold s'arrête , et frappe aux portes d'un saint lieu, Où la plantive voix d'un pieux solitaire Réveillait seule , hélas î Fécho du monastère! Seul et dernier gardien de ces divins autels , Le vieillard n'avait plus de nom chez les mortels. Cyrille était son nom parmi les saints ; son âge N'avait point vers la terre incliné son visage ; La prière , en fixant son âme sur les deux , Vers la voûte céleste avait tourné ses yeux, Et son front , couronné de ses boucles fanées. Portait légèrement le fardeau des années; Ses lèvres respiraient les grâces de son cœur ; Il tenait dans ses mains ce sceptre du pasteui' , Ce bâton pastoral que ses mains paternelles Étendaient autrefois sur des brebis fidèles.

DU PÈLERINAGE DHAROLD. 173

Mais la houlette , hélas ! veuve de son troupeau , Ne servait qu'à guider le pasteur au tonilDeau ; Sa barbe à blancs flocons roulait sur sa poitrine. Harold , en le voyant , se recueille et s'incline , Et , frappé de silence à cet auguste aspect , Aborde le vieillard avec un saint respect , Il croit sentir , il sent , tandis qu'il le contemple , Ce qu'éprouve un impie en entrant dans un temple. Ces autels dont les fronts ont creusé les parois , Ces murs que la prière a percés tant de fois , L'ombre enfin du Très-Haut , sur ces lieux répandue, Tout étonne , attendrit son âme confondue : n se trouble , et bien^tot , ralentissant ses pas , Semble adorer le dieu !... le dieu qu'il ne croit pas, Le vieillard , de ses pieds essuyant la poussière , Ouvre au jfier pèlerin sa porte hospitalière , Et lui montre du doigt , sur la muraille écrit : « Béni soiT l'étranger QUI VIE^ TAU nom du Christ! »

Ces murs abandonnés pour Harold ont des charmes: Tom. III. 6

Bans la salle sonore il dépose ses armes ;

Ses pages sont assis à l'ombre de leurs tours 5

Ses fiers coursiers , paissant l'herbe des vastes cours.

Errent en liberté sur les funèbres pierres

Qui des sacrés martyrs indiquent les poussières ,

Et les frappant du pied , de longs hennissements

Font résonner l'écho de ces vieux monuments :

Mais Harold n'entend plus leur voix qui le rappelle j

De caveaux en caveatix , de chapelle en chapelle,

Égarant nuit et jour ses pas silencieux,

Il murmure , il soupire , il lève au ciel ses yeux ,

Et son âme , oubliant des scènes effacées ,

Reprend à son insçu le cours de ses pensées.

Mais à quoi pense-t-il?.... Il est de courts instants

Où notre âme , échappant à la matière , au temps ,

Comme l'aigle qui plonge au-dessus des nuages ,

Se perd dans un chaos de sentiments , d'images ,

Fantômes de l'esprit , pressentiments confus ,

Que nul mot ne peut peindre et qu'aucun œil n'a vusj

Ténébreux océan où , d'abîme en abîme ,

L'esprit roule , englouti dans une nuit sublime ;

Et du ciel à la terre , et de la terre aux cieux 5

Jusqu'à ce qu'un éclair , éblouissant nos yeux ,

Comme le dernier coup de foudre après l'orage ,

Vienne d'un trait de feu déchirer ce nuage,

Et répandant sur l'âme une affreuse clarté ,

La replonge soudain dans son obscurité !

Ainsi roulait d'Harold l'orageuse pensée,

Et semblable à la flèche avec force lancée ,

Qui revient briser l'arc d'oi^i le trait est parti.

Revenait déchirer son sein anéanti !

Oui , la pensée humaine est une double épée ,

Une arme à deux tranchants, au feu du ciel trempée j

Don propice ou fatal que nous ont fait les dieux ,

Pournousfrappernousmême, ou conquérir les cieux-

XXXYII.

Qu'un bizarre destin préside à notre vie ! La gloire lui refuse un trépas qu'il envie î Et ses jours dans l'oubli , de moments en moments , S'éteignent comme un feu qui manque d'aliments î Voyez pâlir son front ! voyez sa main tremblante ^ Pour affermir en vain sa marche chancelante ,

lyô LE DERNIER CHANT

Chercher à chaque pas un repos , un appui î

On dirait que le sol se dérobe sous lui ;

Que la nuit l'environne , ou qu'il voit , comme Oreste ,

Deux soleils s'agiter dans la voûte céleste !

Tel qu'un génie enfant qui veille sur ses jours , Adda , sa chère Adda l'accompagne toujours ; C'est elle , dont la voix , plus douce à son oreille. De sombres visions quelquefois le réveille: Ses yeux avec douceur semblent la contempler ; Du doux nom de sa fille il aime à l'appeler; Sa fille aura bientôt ces grâces et cet âge. ... Ce n'est pas elle , hélas ! au moins c'est son image ! Et son cœur un moment par le bonheur trompé, Oublie à son aspect le coup qui l'a frappé î. . .

A peine dix saisons , brillant sur son visage , De printemps en printemps ont amené son âge A ce terme incertain de la vie , où le cœur , Comme un fruit sur sa tige où tient encor la fleur, Au jour de la raison par degrés semble éclore, Et par son ignorance au berceau touche encore ; Age pur î âge heureux des anges dans le ciel! Qui formes pour leur âme un printemps éternel.

Tu ne brilles qu'un jour pour les fils de la terre î Alors que l'amour même , avec un œil de frère , Peut fixer sans rougir son regard enchanté Sur le front virginal de la jeune beauté , Et demander sans crainte aux lèvres de l'enfance Un sourire , un baiser purs comme l'innocence î

Ses blonds cheveux, livrés aux vents capricieux , Couvrent à chaque instant son visage et ses yeux ; Mais sa main enfantine à chaque instant les chasse , Et sur son col charmant les roulant avec grâce , Sur lui , de ses beaux yeux laisse planer l'azur; Tels deux astres jumeaux veillent dans un ciel pur.

xxxvni.

Minuit couvre les murs du sombre monastère:

Adda sommeille en paix dans sa tour solitaire.

Harold seul , du sommeil oubliant les pavots ,

INe peut plus assoupir son âme sans repos ,

Et frappant les parvis de son pas monotone,

S'égare , et se guidant de colonne en colonne ,

Aux mourantes clartés de la lampe des morts,

Dans le temple désert se traîne avec efforts.

De l'astre de la nuit un rayon solitaire , A travers les vitraux du sombre sanctuaire , Glissait comme l'espoir à travers le malheur, Ou dans la nuit de l'âme un regard du Seigneur. A sa lueur pieuse , Harold ému contemple Les noms des morts brisés sur les pavés du temple ; Des martyrs et des saints les bustes insultés , D'une trace récente encore ensanglantés, Et l'autel, dépouillé d'une pompe inutile, A peine relevé par les mains de Cyrille, Mais dans sa solitude et dans sa nudité, Couvert de ces terreurs, de cette majesté, Qu'en dépit de la foi , du doute , ou du blasphème , Le seulnomduTrès-Hautimprimeau marbre même.

Harold , ralentissant ses pas silencieux , S'assied sur un tombeau, a Quelle paix en ces lieux ! Dit-il ; et que ces'morts , dont je foule la pierre , Dorment profondément dans leur lit de poussière î L'espace qu'en ces lieux je couvre de mon pié, A suffi pour ces saints : c'est là qu'ils ont prié ; C'est là qu'ils ont trouvé ce sommeil que j'envie !

.Naître, prier, mourir, ce fut toute leur vie. L'univers fut pour eux l'ombre de cet autel ! Et des songes divers qui bercent un mortel, Science , ambition , gloire , amour , vertu , crime , Il n'en ont eu qu'un seul !... mais il était sublime ! Quoi? Ce songe immortel, en est- il un? Ce dieu Qu'ils priaient à toute heure et voyaient en toutlieu. Et dont j'usqu'au tombeau leur âme possédée Fit son seul aliment , n'est-ce rien qu'une idée? Une idée étemelle î Un espoir , un appui Que l'homme apporte au monde et remporte avec lui ! Qui suffit à l'emploi de cette âme infinie , Qui , voilée un instant , jamais évanouie , Plane de siècle en siècle et règne ici , partout î ]\'est-ce rien? Oserai-je?.. . Ah!peut-être est-ce tout? Peut-être que , seul but de tout ce qui respire , Tout ce qui n'est pas lui n'est rien, rien qu'un délire? De hochets ici-bas nous changeons tour à tour ; L'amour n'a qu'une fleur, le plaisir n'a qu'un jour; La coupe du savoir sous nos lèvres s'épuise ; L'ambitieux conquiert un sceptre, et puis le hiisc, La gloire est un flambeau sur un cercueil jeté.

i8o LE DERNIER CHANT

Et qui brûle toujours la main qui l'a porté ; Mais celui qui , brûlant pour la beauté suprême ^ De ses désirs sacrés se consume lui-même, Ne sent jamais tarir ses songes dans son sein ; Ce qu'il rêvait hier, il le rêve demain , Et l'espoir qu'il emporte au moment qu'il succombe, Comme le fer du brave est scellé dans sa tombe !.... 3) Vains mortels î qui de nous ou de lui s'est lassé ? Lequel fut , répondez , le sage ou l'insensé ? Hélas ! la mort le sait , le toml>eau peut le dire ; Mais erreur pour erreur , délire pour délire , Le plus long , à mes yeux , et le plus regretté , C'est ce rêve doré de Timmortalité î

v> J'ai toujours dans mon sein roulé cette pensée : J'ai toujours cherché Dieu î Mais mon âme lassée N'a jamais pu donner de forme à ses désirs , Et ne l'a proclamé que par ses seuls soupirs. Dans les dieux d'ici-bas ne voyant qu'un emblème , J'ai voulu , vain orgueil î m'en créer un moi-même !

nu PELERINAGE D'HAROLD. i8i

Ail ! j'aurais dû peut-être , humblement prosterné , Le recevoir d'en haut , tel qu'il nous fut donné, Et courbant sous sa foi ma raison qui l'ignore , L'adorer dans la langue oii l'univers l'adore !...

5) Toi , dont le nom sublime a changé tant de fois î Dieu , Jéhova , Sauveur , Destin , qui que tu sois î Toi qu'on ne vit jamais qu'à travers un mystère ! Énigme dont le mot ferait trembler la terre ! Ecoute ; s'il est vrai qu'interrompant ses lois , La nature ait jadis entendu notre voix ; Que cédant au pouvoir d'un nom que tout redoute , Les astres enchantés suspendissent leur route , Et qu au charme vainqueur de mots mjstérieux , La lune en chancelant se détachât des cieux ; Dût ce ciel m'écraser I dût , à ce mot suprême , La terre en s'entrouvrant m'anéantir moi-même, Par le seul charme vrai , puissant , universel , Un désir dévorant dans le sein d'un mortel , le t'évoque î réponds , fût-ce aux coups de la foudre, Et qu'un mot vienne enfin me confondre ou m'absoudre l 2) Et vous , dont le tombeau retentit sous mes pas î Mânes ensevelis dans un sanglant trépas !

i82 LE DERNIER CHANT

Dans l'éternel bonheur si la pitié vous reste , Au nom , au nom du Dieu que le martyre atteste , Eveillez-vous I parlez : du fond du monument Que j'entende un seul mot !.. . un soupir seulemenl Un soupir suffirait pour éclaircir mon doute ! -.> Et collant son oreille à la funèbre voûte , Il semblait écouter un murmure lointain ; Et quand le saint vieillard , au retour du matin . ' Vint rallumer la lampe éteinte avec l'aurore , Le front dans la poussière il écoutait encore !

Mais son regard en vain se soulève au soleil ; Le jour vient sans chaleur , la nuit vient sans sommeil Son front tombe accablé sous le poids des journées Et chaque heure en fuyant emporte des années : Il ne sent point son mal , mais son mal , c'est la mort ! Voyez-vous dans son lit s'écouler à plein bord Ce fleuve du désert , ce Nil sacré , dont l'onde D'un bruit majestueux bat sa rive féconde ? Comme l'éternité son flot renaît toujours ;

DU PELERINAGE D'HAROLD. i85

Nul obstacle nouveau ne s'oppose à son cours ; De la mer qui l'attend son urne est loin encore... Cependant tout à coup le sable le dévore , Et dans son propre lit soudain évanoui L'œil en vain le demande , il n'est plus , il a fui î Ainsi les jours d'Harold fuyaient , et de sa vie , Dans son sein jeune encor la source s'est tarie ! Mais il rêve toujours , les mers , les cieux , les bois. u Adda , soutiens mes pas pour la dernière fois ; avant que ce beau jour cède à la nuit obscure , Laisse-moi dans sa gloire adorer la nature ! »

L'astre du jour , qui touche à la cime des monts^ Semble du haut des cieux retirer ses rajons , liommc un pêcheur , le soir , assis sur sa nacelle, Retire ses filets d'où l'eau brille et ruisselle. Le ciel moins éclatant laisse l'œil en son cours De l'horizon limpide embrasser les contours , Et d'un vol plus léger faisant glisser les ombres De ses reflets fondus dans des teintes plus sombres ^

i84 LE DERNIER CHANT

Comme un prisme agitant ses diverses couleurs .

Varie en s'éteignant ses mourantes lueurs.

Par uu accord secret s'éteignant à mesure

Les flots , les vents , les sons , les voix de la nature.

Sous les ailes du soir tout paraît s'assoupir ,

Le cieln'aqu un raj^on!... le jour n'a qu'un soupir !...

Harold , assis au pied de l'arbre au noir feuillage. Contemple tour à tour les flots , les cieux , la plage. Et recueillant le bruit des bois et de la mer , Semble s'entretenir avec l'Esprit de l'air ; Tandis qu'à ses cotés folâtrant sur la rive , Adda, tournant vers lui sa paupière attentive , Brise les fleurs des champs écloses sous sa main , En sème ses cheveux , en parfume son sein, Et nouant en bouquets leurs tiges qu'elle cueille , Sur les genoux d'Harold en jouant les effeuille.

Du Pinde et de l'OEta les sommets escarpés , Des derniers traits du jour à cette heure frappés. Élevaient derrière eux leurs vastes pyramides , D'où le soleil, brillant sur des neiges limpides , Faisait jaillir au loin ses reflets colorés , Et creusant en sillons des nuages dorés

DU PELERINAGE D'HAROLD. i85

Comme un navire en feu flottant dans les orages ,

Semblait près d'échouer sur ces sublimes plages.

S abaissant par degrés, de coteaux en coteaux;

Les racines des monts se perdaient sous les eaux ;

Là , comme un second ciel la mer semblait s'étendre

Et reposait les yeux dans un azur plus tendre 5

L'Aracynthe y jetait son ombre loin du bord ,

Et reflétés au loin dans son golfe qui dort ,

Ses neiges , ses forêts , et ses cotes profondes

Flottaient au gré du vent dans le miroir des ondes.

La mer des Alcyons , si douce aux matelots ,

En sillons écumeux ne roulait point ses flots ;

Une brise embaumée en ridait la surface ,

La vague sous la vague expirant avec grâce ,

JN'élevait sur ses bords ni murmure , ni voix ;

Seulement sur son sein , bondissant quelquefois.

Un flot qui retombait en brillante poussière ,

Semait sur l'Océan un flocon de lumière.

Fuyant avec le jour sur les déserts de l'eau ,

Le vent arrondissait le dôme d'un vaisseau,

Ou faisait frissonner sous le mât qu'il incline

Le triangle flottant d'une voile latine,

i86 LE DERNIER CHANT

Que le soleil dorait de son dernier rayon, Comme un léger nuage au bord de l'horizon ; Aucun bruit sous le ciel , que la flûte des pâtres, Ou le vol cadencé des colombes bleuâtres , Dont les essaims , rasant le flot sans le toucher, Revenaient tapisser les mousses du rocher, Et mêler aux accords des vagues sur les rives Le doux gémissement de leurs couples plaintives ! Enfin dans les aspects , les bruits , les éléments , Tout était harmonie , accords , enchantements , Et l'âme et le regard , flottant à l'aventure , S'élevaient par degrés au ton de la nature , Comme aux tons successifs d'un concert enchanteur^ Une musique élève et fait vibrer le cœur !

u Triomphe , disait-il , immortelle nature î Tandis que devant toi ta frêle créature , Élevant ses regards de ta beauté ravis , Va passer et mourir ; triomphe ! tu survis î Qu'importe? Dans ton sein que tant de vie inonde-

BU PELERINAGE DHAROLD. 187

L'être succède à Têtre , et la mort est féconde î Le temps s'épuise en vain a te compter des jours , Le siècle meurt et meurt , et tu renais toujours î Un astre dans le ciel s'éteint ? tu le rallumes î Un volcan dans ton sein frémit ? tu le consumes î L'Océan de ses flots t'inonde ? tu les bois ! Un peuple entier périt dans les luttes des rois? La terre de leurs os engraissant ses entrailles, Sème l'or des moissons sur le champ des batailles ! Le brin d'herbe foulé se flétrit sous mes pas 1 Le gland meurt, l'homme tombe, et tune les vois pas! Plus riante et plus jeune au moment qu'il expire , Hélas î comme à présent tu semblés lui sourire , Et, t'évanouissant dans toute ta beauté. Opposer à sa mort ton immortalité !!!

5» Quoi donc?n'aimes-tupas au moins celui qui l'aime? N'as-tu point de pitié pour notre heure suprértie? Ne peux-tu, dans l'instant de nos derniers adieux , D'un nuage de deuil te voiler à mes yeux? Mes yeux moins tristement verraient ma dernière heure Si je pensais qu'en toi quelque chose me pleure î Que demain la clarté du céleste rayon

i88 LE DERNIER CHANT

Viendra d'un jour plus pâle éclairer mon gazon ! Et que les flots , les vents , et la feuille qui tombe , Diront: Il n'est plus là ; taisons-nous sur sa tombe. Mais non! tu brilleras demain comme aujourd'hui! Ah ! si tu peux pleurer , nature , c'est pour lui ! Jamais être , formé de poussière et de flamme, A tes purs éléments ne mêla mieux son âme 1 Jamais esprit mortel ne comprit mieux ta voix ! Soit qu'allant respirer la sainte horreur des bois , Mon pas mélancolique , ébranlant leurs ténèbres , Troublât seul les échos de leurs dômes funèbres ; Soit qu'au sommet des monts, écueils brillants de l'air, J 'entendisse rouler la foudre , et que l'éclair , S'échappant coup sur coup dans le choc des nuages, Brillât d'un feu sanglant comme l'œil d^s orages ; Soit que livrant ma voile aux haleines des vents, Sillonnant de la mer les abîmes mouvants , J'aimasse à contempler une vague écumante Crouler sur mon esquif en ruine fumante , Et m'emporter au lom sur son dos triomphant , Comme un lion qui joue avec un faible enfant î Plus je fus malheureux , plus tu me fus sacrée î

DU PELERINAGE DHAROLD. 1 89

Plus l'homme s'éloigna de mon âme ulcérée,

Plus , dans la solitude , asile du malheur ,

Ta voix consolatrice enchanta ma douleur î

Et maintenant encore... à cette heure dernière...

Tout ce que je regrette en fermant ma paupière ,

C'est le rayon brillant du soleil du midi

Qui se réfléchira sur mon marbre attiédi!

î) Oui ; seul , déshérité des biens que l'âme espère . Tu me ferais encore un Eden de la terre ; Et je pourrais , heureux de ta seide beauté , Me créer dans ton sein ma propre éternité l Pourvu que , dans les yeux d'un autre être , mon âme Réfléchît seulement son extase et sa flamme , Comme toi-même ici tu réfléchis ton Dieu , Je pourrais... mais j'expire... arrête., encore adieu! Adieu , soleils flottants dans l'azur de l'espace ! Jours rayonnant s de feux, nuits touchantes de grâce! Du soir et du matin ondoyantes lueurs ! Forêts où de l'aurore étincellent les pleurs !

igo LE DERNIER CHANT

Sommets brillants des monts où la nuit s'évapore , Nuages expirants , qu'un dernier rayon dore î Arbres qui balancez d'harmonieux rameaux ! Bruits enchantés des airs, soupirs, plaintes des eauxî Ondes de l'Océan , sans repos , sans rivages , Vomissant , dévorant l'écume de vos plages î Voiles ! grâces des eaux qui fuyez sur la mer ! Tempête où le jour brille et meurt avec l'éclair î Vagues qui, vous gonflant comme un sein qui respire, Embrassez mollement le sable ou le navire 1 Harmonieux concert de tous les éléments î Bruit î silence î repos î parfums ! ravissements î Nature enfin , adieu !... Ma voix en vain t'implore! Et tu t'évanouis au regard qui t'adore. Mais la mort de plus près va réunir à toi , Et ce corps , et ces sens , et ce qui pense en moi , Et les rendant aux flots , à l'air , à la lumière , Avec tes éléments confondre ma poussière. Oui , si l'âme survit à son argile usé , Comme un parfum plus vif quand le vase est brisé , Elle ira !... d

Mais Tairain , comme une voix qui pleure , Des heures d'un mourant frappe la dernière heure. . . De sa couche funèbre , Harold entend , hélas î Résoïiuer dans la nuit cet appel du trépas j Et , rappelant de loin son âme évanouie , Compte les tintements de sa lente agonie. D'un coté de son lit , debout , le saint vieillard Élève vers le ciel son sublime regard , Et , tenant dans ses mains une torche de hêtre , Ressemble au Temps qui voit l'éternité paraître : De l'autre , entre ses doigts pressant sa froide main, Adda , sous ses baisers ,• la réchauffant en vain , S'abandonne en enfant à ses seules alarmes ; Ses cheveux sur son sein ruissellent de ses larmes , Et , penchant son beau front profané par le deuil^ Ressemble en sa douleur à l'ange du cercueil , Qui , noyant dans ses pleurs sa torche évanouie , Regarde palpiter la flamme de la vie ! Ainsi mourait Harold , et son œil abattu ^e voyait en s'ouvrant qu'innocence et vertu ,

Sur ce seuil où son âme , au terme de sa route , N'allait porter, hélas î que remords et que doute î.

Mais déjà son regard ne voit plus ici-bas Que ces songes sanglants, précurseurs du trépas, Il écoute , il entend des bruits , des cris de guerre ; Il croit compter les coups de son lointain tonnerre Le canon gronde ! . . <c Allons, mes armes, mon coursie Que ma main fasse encor étinceler l'acier! Que mon dernier soupir rachète des esclaves i Que mon sang fume au moins sur la terre des brades î j Il dit , et succombant à ce dernier effort , Se soulève avec peine, et retombe et s'endort, Mais dans le long délire oh ce sommeil le plonge , Harold rêvait encor, sublime et dernier songe ! Jamais rêve, glaçant l'esprit épouvanté.

Ne toucha de plu^ près l'horrible vérité I...

Délivré de ces maux dont la mort nous délivre , Harold à son trépas s'étonnait de survivre , Et de son corps flétri traînant les vils lambeaux ,

S'avançait au hasard dans l'ombre des tombeaux , Nul astre n'éclairait l'horizon solitaire ; Ce n'était plus le ciel, ce n'était plus la terre ; C'était autour de lui comme un second chaos ; Ses deux bras étendus ne touchaient que des os , Qui, cherchant comme lui leurs pas dans les ténèbres. Remplissaient l'air glacé de cliquetis funèbres j Pareils au flot pressé par le flot qui le suit , Je ne sais quel instinct les poussait dans la nuit ; Ils allaient , ils allaient , comme va la poussière Que le vent du désert balaie en sa carrière , Vers ces champs désolés où Josaphat en deuil Verra le genre humain s'éveiller du cercueil. Ces générations , dont la tombe est peuplée , Se pressaient pour entrer dans l'obscure vallée. L'auge exterminateur , une épée à la main , A leur foule muette en fermait le chemin. A peine Harold paraît : la barrière se lève ; L'ange aux regards de feu le pousse de son glaive , Et seul , nu , palpitant , dans ce terrible heu , Pour subir son épreuve il entre devant Dieu; Mais le Christ , plus brillant que l'éternelle aurore.

Sa balance à la main , n'y jugeait point encore !

XLYI.

»t Harold ! dit une voix , voici l'affreux moment ! Tu vas te prononcer ton propre jugement. . Pendant que tu vivais , dans une nuit obscure , Abusant de ces jours que le ciel vous mesure , Tu perdis à douter ce temps fait pour agir î Bientôt le jour sans fin à tes yeux va surgir î Mais du dieu qui t'ainrait l'ineffable clémence T'accorde une autre épreuve. Ecoute îet recommence Mais tremble î car tu vas tirer ton dernier sort ! Au lieu le plus obscur , où , sur ces champs de mort La nuit semble épaissir ses ombres taciturnes, L'ange du jugement vient de placer deux urnes Dont l'uniforme aspect trompe l'œil et la main ; L'une d'elles pourtant renferme dans son sein L'incorruptible fruit de cet arbre de vie , Qu'aux premiers jours du monde une fatale envie Fit cueillir , avant l'heure , à l'homme criminel , Fruit qui donna la mort , et peut rendre éternel î

DU PÈLERINAGE D'HAROLD. igS

Vautre cache aux regards, dans son ombre profonde ,

7d/«t qui tenta l'homme et qui perdit le monde î

^e symbole du mal , ce ténébreux serpent ,

if roule les replis de son orbe rampant,

£t noircissant ses bords du venin qui le ronge,

Lance un dard éternel à la main qui s'y plonge î. .

ivant de te juger, Jéhova, par ma voix,

r'ordonne de tenter ce redoutable choix ;

Vïais il te donne encor , pour guider ta paupière ,

Des trois flambeaux divins la céleste lumière ;

Uarche avec ta raison , ton génie et ta foi î

Et si tu les éteins, malheur ! malheur à toi !

la main, plongeant à faux dans l'urne mal choisie ,

Puiserait au hasard ou la mort , ou la vie. . . » ^

Silence î — Tout se tait : Harold , glacé d'effroi , Du ciel à ses cotés voit descendre la Foi ; Elle met dans ses mains ce feu pur , dont la flamme Dans la nuit du destin éclaire et guide l'âme 5 Mais ce jour éblouit son œil épouvanté.

1^6 LE DERTNIER CHANT

Harold , aux premiers pas , trébuche à sa clarté ,

Et rendant à la nuit sa débile paupière ,

Le céleste flambeau s'éteint dans la poussière.

Harold emprunte alors celui de la raison ;

Son faible éclat colore un moins large horizon 5

ï\ suffit cependant à ses pas qu'il assure.

Ses pieds mieux affermis marchent avec mesure 5

Mais des oiseaux de nuit le vol pesant et bas

Fait vaciller ses feux mourant à chaque pas 5

De l'ombre de sa main en vain il les protège :

Leur foule ténébreuse incessamment l'assiège ;

ï\ pâlit , et le vent des ailes d'un oiseau

Eteint son autre espoir et son second flambeau !...

XLYIII.

H en reste un dernier î... La clémence infinie Laisse briller encor celui de son génie ; Flambeau qui trop souvent brilla sans l'éclairer ! Harold , en le portant , tremble de respirer ; Et cachant dans son sein son expirante flamme , Le veille avec effroi , comme on veille son âme.

lîependant , près du but , son œil épouvanté Voit baisser par degrés sa douteuse clarté ; nir les urnes du sort elle blanchit à peine , [1 veut la ranimer avec sa propre haleine 5 [1 souffle... elle s'éteint, u Malheureux ! dit la voix; lu reçus trois flambeaux pour éclairer ton choix ; Tous trois se sont éteints au terme de ta route : L'urne éclaircira seule un si terrible doute I Dans son sein , que la nuit dérobe à ton regard , lente un choix éternel , et choisis au hasard î... » Une sueur de sang, plus froide que la tombe , Du front pâh d'Harold à larges gouttes tombe ; [1 recule, il hésite , il voit, il touche en vain; Frois fois d'une urne à l'autre il promène sa main; Irois fois, doutant d'un choix que le hasard inspire, De leurs bords incertains , tremblante , il la retire; Enfin , bravant du sort l'arrêt mystérieux , [1 plonge jusqu'au fond en détournant les yeux. Déjà ses doigts , crispés par l'horreur qui les glace , S'entrouvent pour sonder le ténébreux espace ; Quand, des plis du serpent soudain enveloppé , [1 tombe ! . . . Un cri s'échappe : k Harold tu t'es trompé ! ! ! a

igS LE DERNIER CHANT

Et l'écho de ce cri , que Josaphat prolonge , L'éveillant en sursaut , chasse son dernier songe.... Il frémit ; il soulève un triste et long regard ; Un mot fuit sur sa lèvre... hélas î il est trop tard !

Il n'est plus ! ... il n'est plus , l'enfantde mon délire I Il n'est plus qu'un vain son qui frémit sur ma lyre î L'immortel pèlerin est au terme : il s'endort ! Voyez comme son front repose dans la mort î Comme sa main ouverte , à ses côtés collée , S'étend pour occuper le lit du mausolée ! La mort couvre ses yeux , et leur globe éclipsé , Comme un cristal ierni par un souffle glacé , Se voilant à demi sous sa noire paupière , Semble en la recevant éteindre la lumière. Est-ce là ce foyer de sentiments divers , D'où l'âme et le regard jaillissaient en éclairs ? Dans son orbite éteint , ce regard terne et sombre , De ses cils abaissés ne peut plus percer l'ombre ; Et ce sein, où battait tant de vie et d'amour,

Où chaque passion frémissait tour a tour,

Ce sein , dont un désir eût soulevé la tombe ,

Sans mouvement , sans voix , sans haleine , retombe ;

Et ne peut soulever ce long voile de deuil,

Ce funèbre tissu, vêtement du cercueil î...

Mais son âme , où fuit-elle au moment qu'il expire? Son âme? Ah î viens , alors ! viens î ange du martyre ! Toi , dont la main efface , aux yeux du Tout- Puissant , Les péchés d'un mortel avec son propre sang ! Toi qui , dans la balance où Dieu pèse la vie , Mets la mort d'un héros près des Jours d'un impie l Viens, les yeux rayonnant d'un espoir incertain. Porter l'âme d'Harold au juge souverain ; Et révoquant l'arrêt , sur le livre de grâce Ecrire avec ta palme un pardon quiTefface î

Et vous qui jusqu'ici , de climats en chmats , Enchaînés à sa lyre , avez suivi ses pas ; Si ses chants quelquefois ont élevé votre âme , Donnez-lui... donnez-lui... ce qu'une ombre réclame, Une larme !... c'est là ce funèbre denier , Ce tribut qu'à la mort tout mortel doit payer ! Et quand vous passerez près du dernier asile

200 LE DERNIER CHANT DU PELER. , etc.

Où la croix des tombeaux jette une onibre immobile En murmurant des morts la pieuse oraison , N'oubliez pas au moins de prononcer son nom , Si Dieu compte là-haut les regrets de la terre.. .. Mais ,taisoDs-nous î la tombe est le sceau du mystère * ^

buv ie> iiaXMi&c G»aut Dit Aetet/uiaoj

(J^yoleé,

Ces temps sont arrivés ; aux rivages d'Argos i . N entends-tu pas ce cri qui gronde sur les flots ? C'est ton nom : il franchit les écueils des Dactyles ; Il éveille en sursaut l'écho des Thermopyles.

L'insurrection de la Grèce contre ses barbares oppresseurs, est un des plus beaux spectacles qu'il ait été donne' à l'homme de contempler. Tous les prodiges de rhéroisme antique, tous les dévouements des plus sublimes martyrs, se renouvellent tous les jours sous les yeux de l'Europe. Les vers de cette note font allusion au nouveau combat des Thermopyles , si admirablement décrit par M. Pouqueville, dans son Histoire d III , page 182.

Albano l'entendit, en découvrant l'abîme 2, Saluer l'Océan d'un adieu si sublime.

ZVous faisons allusion ici à ces dernières strophes

2o4 NOTES.

du IV« chant de ChildeHarold , un des plus ma gai fîques morceaux de poésie que les temps moderDCi aient produits; les voici :

« Déroule tes vagues d'azur, majestueux Océan ! 1» Mille flottes parcourent vainement tes routes im- V menses ; rhomine qui couvre la terre de ruines voit î) son pouvoir s'arrêter sur tes bords ; tu es le seul auj) teur de tous les ravages dont l'humide élément est « le théâtre ! Il n'y reste aucun vestige de ceux de î> l'homme ; son ombre se dessine à peine sur ta sur- 3) face, lorsqu'il s'enfonce comme une goutte d'eau î» dans tes profonds abîmes, privé de tombeau , de « linceul , et ignoré !

V Ses pas ne sont point imprimés sur tes domaines, ^y qui ne sont pas une dépouille pour lui.... Tu te 5) soulèves et le repousses loin de toi. Le lâche pouvoir 3> qu'il exerce pour la destruction de la terre , n'excite 1» que tes dédains; tu le fais voler avec ton écume

NOTES. 2o5

» jusqu'aux nuages, et tu le rejettes, en te jouant, » aux lieux où il a place toutes ses espérances ; son M cadavre gît sur la plage, près du port qu'il vou- » lait aborder.

V Que sont ces armements redoutables qui vont foui> droyer les villes de tes rivages, épouvanter les i» nations et faire trembler les monarques dans leurs i» capitales? Que sont ces citadelles mouvantes, seraï» blabies à d'énormes baleines, et dont les mortels « qui les construisent sont si fiers, qu'ils osent se pa- » rer des vains titres de seigneurs de l'Océan, et d'ar- » bîtres de la guerre? Que sont-elles pour toi? un sim- » pie jouet. Nous les voyons, comme ta blanche écume, » se fondre dans les ondes amères qui anéantissent » également l'orgueilleuse Armada ou les de'bris de 1» Trafalgar.

1» Tes rivages sont des empires qui changent sans Il cesse, et tu restes toujours le même! Que sont de-

2o6 NOTES.

î» venues la Stirie, la Grèce, Rome et Carthage ?

» Tes flots battaient leurs frontières au jour de la li

V berlè, et plus tard, sous le règne des tyrans, leurs 3» peuples , esclaves ou barbares , obéissent à des lois 3) étrangères. La destinée fatale a converti des royau-

V mes en déserts.... Mais rien ne change en toi, que 3) le caprice de tes vagues; le temps ne grave au- 3» cune ride sur ton front d'azur : tel que tu vis Tau- 3) rore de la création , tel tu es encore aujourd'hui !

3> Glorieux miroir où le Tout-Puissant aime à se con- V templer au milieu des tempêtes, calme ou agité, 3» soulevé par la brise , par le zéphyr ou par l'aqui- 3» Ion, glacé vers le pôle, bouillonnant sous la zone 3) torrlde, tu es toujours sublime et sans limites; tu 3) es l'image de l'éternité, le trône de l'invisible; ta 3> vase féconde , elle-même , produit les monstres de l'a- 3) birae ! Chaque région t'obéit : tu t'avances terrible , 3» impénétrable et solitaire !

vr.

3> Je t'ai toujours aimé. Océan, et les plus doux

« plaisirs de ma jeunesse étaient de me sentir sur ton » sein, errant à l'aventure comme tes flots. Dès mon en- )> fance, je jouais avec tes brisants; rien n'égalait le char- )» me qu'ils avaient pour moi. Si la mer irritée les renî» dait plus terribles , mes terreui's me charmaient 3» encore; car j'étais comme un de tes enfants : je me V confiais gaiement à tes vagues, et je jouais avec ton 1» humide crinière, comme je le fais encore en ce mo- }) meut.... »

Oïl va-t-il? Il gouverne au berceau du soleil 3. Mais pourquoi sur son bord ce terrible appareil ?

Lord Byron avait, dit un de ses amis qui le connaissait bien , l'ambition de se faire un nom aussi grand par ses actions , que celui qu'il s'était fait déjà par ses écrits. Peu de temps avant sa mort, il composa une ode belle et touchante sur le 36e anniversaire de sa naissance ; ode qui prouve , d'une manière remarquable, cette nouvelle passion. Voici un des couplets ;

n Si tu regrettes ta jeunesse, pourquoi vivre ? Tu es

2o8 NOTES.

2) sur une terre où tu peux chercher une mort glorieu- » se: cours aux armes, et sacrifie tes jours. Ne re'-

3) veille point la Grèce , elle est réveillée ; mais 3) réveille toi toi-même ! »

Lord Byron s'embarqua à Livourne, et arriva à Céphalonie dans les premiers jours du mois d'août 1823, accompagné de six ou sept amis, à bord du vaisseau anglais l'Hercule , capitaine Scott, qu'il avait frété exprès pour le conduire en Grèce. Il aimait à observer la nature ; il passait la plus grande partie des nuits à contempler les objets qui se présentent dans un voyage de mer ; car il savait jouir des char" mes de la douce présence de la nuit. Il était bien audessus de l'affectation des extases poétiques , mais on voit , dans tous ses ouvrages , combien il trouvait de délices à nourrir son imagination des beautés du monde physique. Il y a dans ses écrits plus d'images empruntées au spectacle de la mer , que dans ceux d'aucun autre poète. Il les devait toutes à la Méditerranée et à ses rivages éclairés par le soleil du midi. Tandis que le vaisseau majestueux glissait à l'ombre de Stromboli, il contemplait le cours mélancolique des vagues, et, quoique plongé dans ses rêveries ordi*

naires , son œil paraissait plus tranquille , et son front pâle plus doux. C'était un point très-important de déterminer vers quelle partie de la Grèce lordBjron dirigerait sa course. Le pays était en proie à des divisions intestines ; il eut craint de donner aveuglément le poids de son nom à une faction; il voulait s'instruire. Il se jdétermina à relâcher à Céphalonie; il y fut très-bien accueilli par les autorités anglaises.

Lord Byron , après quelque séjour à Céphalonie , sur les instances de Maurocordato et du héros Marc Botzaris , vint débarquer à Missolunghi, enflammé d'une ardeur militaire qui allait jusqu'au délire : il le dit lui-même dans -une de ses lettres. Après avoir, de son argent, payé la flotte grecque, il s'occupa de former une brigade de Souliotes. Cinq cents de ces soldats, les plus braves de la Grèce, se mirent à sa solde le i^r janvier 1824; et il ne fut pas difficile de trouver un but digne d'eux et de leur nouveau chef....

Elle a donné son nom au cap qu'elle couronne 4. Harold , qui voit blanchir l'éternelle colonne , Reconnaît Sunium.

Autrefois Sunium, aujourd'hui le cap Coîonna. Si Tom. III. 7

ùio NOTES.

on en excepte Athènes et Marathon, il n'y a point dans toute l'Attique de site qui mérite plus d'intérêt. Seize colonnes sont une source inépuisable d'études pour l'artiste et pour Tantiquaire : le philosophe salue avec respect le lieu où Platon enseignait ses doctrines en conversant avec ses élèves; le voyageur est enchanté de la beauté d'un paysage d'où l'on voit toutes les îles qui couvrent la mer Egée. Le temple de Minerve se voit d'une grande distance en mer. Je suis allé deux fois par terre et une fois par mer au cap Colonna. Du côté de la terre, la vue est moins belle que quand on s'en approche en venant des îles. La seconde fois que nous y allâmes par terre, nous fûmes surpris par un parti de Maïnotes qui étaient cachés dans les cavernes. Nous avons su , dans la suite, par un prisonnier qu'ils avaient rendu après avoir reçu sa rançon, qu'ils avaient été détournés de nous attaquer par la vue de deux Albanais qui m'accompagnaient, s'étant imaginés, heureusement pour nous, que nous avions une bonne escorte de ces mêmes Arnautes ; ils ne s'avancèrent pas, et laissèrent ainsi passer saine et sauve notre caravane trop peu nombreuse pour opposer aucune résistance. Colonna n'est pas moins fréquenté par les peintres que par les pirates.

jN'OTES. 211

ic C'est là que l'artiste plante son pupitre et cherche u le pittoresque dans des ruines. )»

{ Lhodgson , laclj- Jane Grey. )

Quel immense cortège , en blancs habits de deuil, 5 De colline en colline, etc.

Cet épisode est historique : et s'il ne l'était pas dans tous ses détails, qui aurait osé l'inventer?

Dans le Recueil des chants populaires de la Grèce moderne, publiés et traduits par M. C. Fauriel, on trouve le morceau suivant :

«t Le combat de la première journée ne fut pas déît cisif. Le second, celui du lendemain, fut terrible; 2) il était encore un peu incertain, lorsque soixante î) femmes , voyant qu'il allait finir par l'extermination )) des leurs , se rassemblèrent sur une éminence es- :> carpée qui avait un de ses flancs taillé à pic sur un » abime, au fond duquel un gros torrent se brisait }) entre raille pointes de roc dont son lit et ses bords }> étaient partout hérissés. Là, elles délibérèrent sur ce a qu'elles avaient à faire pour ne pas tomber au pou-

::) voir des Tares, qu'elles imaginaient déjà voir à leur 5) poursuite Cette délibération du désespoir fut courte,

V et la résolution qui la suivit, unanime. Ces soixante 5> femmes étaient, pour la plupart, des mères plus

V ou moins jeunes , ayant avec elles leurs enfants , que

V les unes portaient à la mamelle ou dans leurs bras,

V que les autres prenaient par la main. Chacune

V d'elles prend le sien, lui donne le dernier baiser, 5> et le lance ou le pousse, en détournant la tète,

V dans le précipice voisin. Quand il n'y a plus d'en- 5» fants à précipiter, elles se prennent Tune l'autre 3) par la main , commencent une danse eh rond ,

V aussi près que possible du bord du précipice , et î> la première d'elles qui , le premier tour fait , ar-

V rive sur le bord, s'en élance, et roule de roche

V en roche jusqu'au fond de l'horrible abîme. Ce-

V pendant le cercle ou le chœur continue à tourner, 5> et, à chaque tour, une danseuse s'en détache de la

V même manière jusqu'à la soixantième. On dit que, 7» par une sorte de prodige , il y eut une de ces fera-

V mes qui ne se tua pas dans sa chute i>

Voilà un des prodiges d'héroïsme et d'infortune dont notre âge est chaque jour témoin.... Et l'Europe regarde !!!...

NOTES. 2i3

Mais au moment fatal du divin sacrifice 6, Quand le prêtre , en ses mains élevant le calice , Boit le sang adoré du martyr immortel , Une vierge s'élance aux marches de l'autel , etc.

Eu Grèce, les oraisons funèbres ou rayriologies sont prononcées par des femmes. Voici, à ce sujet, les détails donnes par M. Fauriel, dans son discours préliminaire des Chants populaires de la Grèce moderne , chants qui nous semblent démontrer jusqu'ici que si les Grecs modernes ont recouvré la valeur de leurs aïeux, ils sont loin encore de rappeler leur génie poétique. Il y a plus de Léonidas et de Thémistocle que d'Homère et de Tyrtée.

ic Les chants funèbres par lesquels on déplore la 3) mort de ses proches , prennent le nom particulier i> de myriologia , comme qui dirait discours de la- V rnentation , complaintes. Les myriologues ont , i> avec les autres chants domestiques des Grecs , cela î) de commun, qu'ils sont d'un usage également gé- 5> néral , également consacré ; mais ils offrent des parî» ticularités par lesquelles ils tiennent à quelques-uns

2i4 NOTES.

>» des traits les plus saillants du caractère et du geî> nie national. J'en parlerai dans un autre endroit, î» pour considérer l'espèce et le degré de faculté poë- 3> tique qu'ils exigent et supposent : il n'est question î) ici que de donner une idée sommaire des cérémonies i> funèbres dont ils font partie, et auxquelles il faut T toujours les concevoir attaches.

« Un malade A'ient-il de rendre le dernier soupir , 1» sa femme, ses filles, ses sœurs, celles, en un mot, 3) de ses plus proches parentes qui sont là, lui fer- » ment les yeux et la bouche, en épanchant libre- » ment, chacune selon son naturel et sa mesure de 1» tendresse pour le défunt , la douleur qu'elle rssî) sent de sa perte. Ce premier devoir rempli , elles 3» se retirent toutes chez une de leurs parentes ou i> de leurs amies les plus voisines. Là, elles chauj) gent de vêtements, s'habillent de blanc, comme >» pour la cérémonie nuptiale , avec cette différence 1» qu'elles gardent la tête nue, les cheveux épars et î) pendants. Tandis qu'elles changent ainsi de pa- ■>» rure , d'autres femmes s'occupent du mort. Elles )> l'habillent de la tête aux pieds des meilleurs vê- 3) tements qu'il portait avant que d'être malade; et, 3> dans cet état , elles retendent sur un lit très-bas ,

NOTES. 2i5

•S) le visage découvert , tourne vers l'orient , et les bras î> eu croix sur sa poitrine.

î) Ces apprêts terminés, les patentes reviennent, )» dans leur parure de deuil, à la maison du défunt, n en laissant les portes ouvertes , de manière que 1» toutes les autres femmes du lieu , amies , voisines « ou inconnues , puissent entrer à leur suite. Toutes

2) se rangent en cercle autour du mort , et leur dou- ^^ leur s'exhale de nouveau, et comme la première V fois, sans règle et sans contrainte, en larmes, en îi cris ou en paroles ; à ces plaintes spontanées et si- 11 multane'es ^ succèdent bientôt des lamentations î» d'une autre espèce : ce sont les myriologues. Or- 31 dinaireraent c'est la plus proche parente qui pro- 3> nonce le sien la première. Après elle, les autres 3» parentes , les amies, les simples voisines, toutes •n celles en un mot des femmes présentes qui veulent 3> payer au défunt ce dernier tribut d'affection, s'en

3) acquittent l'une après l'autre et quelquefois plusieurs 3» ensemble. Il n'est pas rare que dans le cercle des 3> assistantes il se rencontre des femmes étrangères 3) à la famille, qui, ayant récemment perdu quel- 3» qu'un de leurs proches, en ont l'âme pleine, et 3> ont encore quelque chose à leur dire ; elles voient

2i6 NOTES.

j> dans le mort présent un messager qui peut por-

V ter au mort cfu'elles pleurent un nouveau temoi- 1) gnage de leurs souvenirs et de leurs regrets , et adres- 3) sent au premier un myriologue dû et destine au T> second. D'autres se contentent de jeter au défunt 3» des bouquets de fleurs ou divers menus objets 1» qu'elles le prient de vouloir bien remettre , 5> dans l'autre monde , à ceux des leurs qu'elles y 1) ont.

3> L'eflTusion des myriologues dure jusqu'au moment 31 ou les prêtres viennent chercher le corps pour le 31 conduire à la sépulture , et se prolonge jusqu'à 7) l'arrivée du convoi funèbre à l'église. Ils cessent

V durant les prières et les psalmodies des prêtres , 3» pour recommencer au moment où le corps va être 3) mis en terre.

V Quand quelqu'un est mort à l'étranger , on place 3» sur le lit funèbre un simulacre de sa personne , 3> et Ton adresse à cette image les mêmes lamenta- 3) tions que l'on adresserait au vrai cadavre. Les 3) mères font aussi des myriologues sur les enfants 3) en bas âge qu'elles perdent , et ils sont souvent 31 du pathétique le plus gracieux. Le petit mort y

V est regretté sous l'emblème d'une plante délicate ,

31 d'une fleur, d'un oiseau , ou de tout autre objet

V naturel assez charmant pour que l'imagination

V d'une mère se complaise à y comparer son enfant. 3) Les rayriologues sont toujours chantés et com-

n posés par des femmes. Les adieux des hommes 3) sont simples et laconiques. Je n'ai jamais entendu 3) parler d'un myriologue prononcé par un homme. 3> Dans la Grèce asiatique , il y a des femmes my-

V riologistes de profession ,• que l'on appelle au be-

V soin moyennant un salaire, pour faire et chanter 3> les myriologues, ou, pour mieux dire, ce qui en 3> tient lieu. 3»

( Chants populaires de la Grèce moderne.)

Évoquant de ces bords le génie exilé 7 , .

Il s'élance , il franchit les hauteurs de Phylé , etc.

Phylé, ville ruinée dont on voit encore les débris ; elle fut prise par Trasybule avant l'expulsion des trente tyrans.

Le féroce Albanais, l'Épirote au front chauve , etc.*^ L'Albanie comprend une partie de la Macédoine ,

2i8 NOTES.

rillyrie et l'Épirc. Ce pays , qu'on peut apercevoir des côtes d'Italie, est un des plus beaux de la Grèce. Lord Byron dit qu'il n'est point de plume ou de pinceau capables de rendre la beauté de ses sites ; nous pourrions ajouter qu'il n'y a ni plume ni pinceau capables de rendre l'hëroïque dévouement de ses habitants , dans les derniers temps de la lutte qn'ils ont soutenue, plus que tous les autres , pour l'affranchissement de la Grèce. Ils ressemblent, assure-t-on, aux montagnards d'Ecosse; leurs vêtements, leurs figures, leurs moeurs sont les mêmes. Les montagnes de l'Albanie seraient tout-à-fait celles delà Calt'donie, si le climat en était moins méridional. J'ai trouvé, ajoute lord Byron, en Albanie les femmes les plus belles que j'aie jamais vues pour la taille et pour la tournure. Elles étaient occupées à réparer un chemin dégradé par les torrents. Leur démarche est toutà-fait théâtrale; cela vient, sans doute, de leur manteau qu'elles portent attaché sur une épaule. Leur longue chevelure fait penser aux Spartiates, et l'on ne peut se faire une idée du courage qu'elles déploient dans les guerres de partisan.

Les dauphins de Parga , ces hardis matelots 0 Qui jamais de leur sang ne teignent que les flots.

Les Grecs appellent les Parganiotes dauphins des mers. Tout le monde connaît les infortunes de Parga. vendue à Ali-Pacha par les Anglais , aux Turcs par des chrétiens.

De LeuctreàMarathon, tout répond, tout vous crie »«: Vengeance, liberté, gloire, vertu, patrie î

Bataille de Leuctres gagnée par Épaminoudas , général des Thébains , S^i ans avant Jésus - Christ , où Cléombrote , roi de Sparte, perdit la vie. Bataille de Marathon gagnée par Miltiade le 6 boëdromion , i5 septembre , 490 ans avant Jésus-Christ. L'année suivante, Miitiade, accusé par un peuple ingrat, mourut en prison.

Les noms d'Odysséus, de Marc, de Kanaris, etc. \i Odysséus ou Odysséb. — Fils d'Andriséus , né en

Épire, il entra d'abord au service d'Ali-Pacha. Après la mort de ce tyran , il se met à la tête de ses compatriotes , descend du mont Parnasse , et proclame le règne de la croix. 11 défait Omer-Vrione, successeur d'Ali, it Le î> récit de ses exploits, dit Pouqueville, volant de bou- 1) che en bouche , fait éclater l'insurrection jusque i> yjarmi les peuplades des plateaux supérieurs du mont

V OEta. Le même jour, sans aucune de ces hésitations 1) qui décèlent la crainte de se compromettre, les habi-

0) tants des cantons d'Hypati, ceux de Cravari, de Liî» doriki, de Malendrino, de V'cnetico , qui formaient

1) jadis la Doride, la Locride hespérienne et l'Étolie, se- )) couent le joug de leurs oppresseurs. Des éphores , î) nom oublié dans la Grèce , remplacent les codja-ba-

V chis ; le bonnet de raja est foulé aux pieds , et le croisî> sant renversé dans tous les lieux où il existait des 3> mosquées ; une nouvelle ère commence pour l'Étolie. M Bientôt Odyssée est déclaré la terreur des musul- » mans ; il les bat, les poursuit, s'empare d'Athènes, 5) est nommé deux fois commandant-général des trou- 5> pes de l'insurrection grecque, remporte une seconde 3) victoire de Platée ; et le courage personne! d'Odysî) sée , ses mœurs sauvages, ses vêtements, tout rapi> pelle un de ces héros d'Homère, un de ces hommes

■i) primitifs qui ne se montrent qu'à la naissance des î» peuples , et dont l'histoire ressemble bientôt à la 3» fable. Tout récemment encore , Odjsséus, mécontent r du gouvernement grec, vient de congédier ses derî) niers compagnons d'armes, et seul, avec sa femme et 31 ses enfants , il s'est retiré dans une caverne du mont 5» Parnasse, dont il a fortifié l'entrée avec des palissa- 3> des et du canon. L'ostracisme, comme on le voit, est V de tous les siècles : les peuples reprennent leur nom ,

2) mais les hommes ne perdent pas leur ingratitude; il 1» est à désirer que les Grecs n'nnitent pas en tout leurs 3» aïeux, et ne souillent pas leur terre régénérée , du 3> sang de leurs libérateurs. «

Marco Botzaris. — Digne pendant d'Odysséus , mais plus civilisé que lui; voici le portrait qu'en donne Pouqueville :

« Melpoméne lui avait départi le don de la voix et :) de la cithare pour chanter le temps où , gardant les 2> troupeaux du polémarque son père , aux bords du î) Selleïs , il abandonna sa patrie conquise par Ali-Pacha ■S) pour se réfugier sous les drapeaux français, à l'oraî> bi'e desquels il crût en sagesse et en valeur. De la

3) taille ordinaire des Souliotes , qui est de cinq pieds i> environ, sa légèreté était telle qu'on le comparait au

3» zéphyr. Nul ne l'égalait à la lutte, au jeu du disque;

V et quand ses yeux bleus s'animaient, que sa longue î) chevelure flottait sur ses épaules, et que son front ra-

V se, suivant l'usage antique , reflétait les rayons du so-

V leil, il avait quelque chose de si extraordinaire qu'on

V l'aurait pris pour un descendant de ces Pélasges, en- )» fants de Phaëton, qui civilisèrent l'Épire. 11 avait lais-

V se sa femme et deux enfants sur la terre étrangère )) pour se livrer avec plus d'audace aux chances des •)\ combats. — Poète et guerrier, dans les moments de 1) repos il prenait sa lyre et redisait aux enfants de la

V Selleïde les noms des héros leurs aïeux, leurs ex-

V ploits, leur gloire, et l'obligation où ils étaient de j> mourir, comme eux, pour les saintes lois du Ciirist

V et de la patrie, objets éternels de la vénération des î> Grecs. Sa femme Chrysé vint le rejoindre après l'in- 3) surrection de la Grèce, et voulut combattre à ses cotés. 3> Marc Botzaris , en avant de Missolunghi, soutint j 3> avec six cents palikares , les efforts de l'armée otto-

V mane tout entière. Les Thermopyles pâliront un jour i> à ce récit. — Retranchés auprès de Crionero, fontaine » située à l'angle occidental du mont Aracynthe, ces î> braves, après avoir peigné leurs belles chevelures, i> suivant l'usage immémorial des soldats de la Grèce,

» conserve jusqu'à nos jours , se lavent dans les eaux « de l'antique Arëthuse, et, revêtus de leurs plus ri- 3» ches ornements , ils deoaandent à s'unir par les liens V de la fraternité', en se déclarant Ulamia. Un ministre v des autels s'avance aussitôt. Prosternes aux pieds de » la croix, ils échangent leurs armes, ils se donnent 3) ensuite la main en formant une chaîne mystérieuse , 3» et, recueillis devant le Dieu rédempteur , ils pro- 3> nonccnt les paroles sacramentelles : Ma vie est ta Ti* vie , et mon dme est ton âme. Le prêtre alors les 3» Lënit , et ayant donne le baiser de paix à Marc v> Potzaris , qui le rend à son lieutenant , ses soldats :» s' étant mutuellement embrassés, présentent un front î> menaçant à l'ennemi.

3> C'était le 4 novembre 1822, au lever du soleil : y\ on apercevait de Missolunghi et d'Anatolico le feu y> du bataillon immortel qui s'assoupit à midi. Il reî> prit avec une nouvelle vivacité deux heures après, 3» et diminua insensiblement jusqu'au soir. A Tappariî) tion des premières étoiles, on aperçut dans le loin- 3) tain les flammes des bivouacs ennemis dans la plaine ; j) la nuit fut calme , et le 5 au matin Marc Botzaris 3> rentra à Missolunghi suivi de vingt-deux Souliotes ; 3» le surplus de ses braves avait vécu.

V A la faveur de cette héroïque résistance , le prési-

V dent du gouvernement, Maurocordato , avait appro- » visionné Missolunglii et fait embarquer pour le Pélo* î\ ponèseles vieillards, les femmes et les enfants. Marc )> Botzaris voulait pourvoir de la même manière à la î> sûreté de sa femme et de ses enfants ; mais Chrysé , î) sou épouse, ne pouvait se résoudre à l'abandonner: 51 elle lui adresse les adieux les plus déchirants : elle 1) tombe à ses pieds avec les timides créatures qui le 1) nommaient leur seigneur et leur père. Marc Bctza- 5) ris les bénit au nom du Dieu des batailles. Il les 3) accompagne ensuite au port, il suit des yeux le vais-

V seau , il tend les bras à sa femme ; hélas ! il la quit- 3> tait pour la dernière fois ! Il périt, peu de temps après, » dans une bataille nocturne contre les Turcs , et sa 5) mort fut aussi glorieuse, aussi sainte que sa vie. «

Kanaris. — Le Théraistocle de l'insurrection grecque, né à Psara , âgé de trente à trente-deux ans , d'une petite taille ; l'œil vif et perçant , l'air mélancolique : tel est le portrait qu'en fait le capitaine Clotz. Il brûle trois fois la flotte ottomane :

<c Les Hydriotes ( dit Pouqueville ) avaient à peine -il relâché à Psara, qu'on vota unanimement la destruci> tion de la flotte ottomane qui était à Ténédos. Une

i> division navale composée de douze bricks de Psara M avait observe sa position. L'entreprise était difficile; 1) les Turcs, sans cesse aux aguets depuis la catastroi> phedeCbio, se gardaient avec soin et visitaient les ■n moindres bâtiments. Cependant , comme l'amirauté 5» avait une confiance extrême dans Marc Kanaris , qui V s'offrit encore pour cette périlleuse mission , on se 2> décida à la hasarder.

5» On ajouta un brûlot à celui que le plus intrépide î) des hommes de notre siècle devait monter , et , ^1 malgré le temps orageux qui régnait , les deux ar- :> mements mirent en mer le 9 novembre à sept heures 1) du soir, accompagnés de deux bricks de guerre fins 0) voiliers. Arrivés , le jour suivant , à leur destination, 3) les gardes-côtes de Ténédos les virent sans défiance 3> doubler un des caps de l'ile sous pavillon turc. Ils n paraissaient chassés par les bricks de leur escorte qui 1» battaient flamme et pavillon de la croix , et le cos- 3> tume ottoman que portaient les équipages des brûlots i> complétait l'illusion, lorsque deux frégates turques -j» placées en vedettes à l'entrée du port , les signalèrent, î> comme pour les diriger vers le point qu'ils cher- 3> chaient.

3» Le jour commençait à baisser , et il était impossible

„ de distinguer le vaisseau amiral au milieu d'une forêt 3» de mâts, quand celui-ci répondit aux signaux des ji frégates d'avant-garde pas trois coups de canon. // est V à nous, dit aussitôt Kanaris à son équipage; couî> rage , camarades ! nous le tenons ! Manœuvrant » directement vers le point d'où le canon s'était fait î» entendre , il aborde rénorme citadelle flottante , en i) enfonçant son mât de beaupré dans un de ses sabords, >) et le vaisseau s'embrase avec une telle l'apiditë , que i> de plus de deux mille individus qui le montaient , le 3) capitan-pacha et une trentaine des siens parviennent 3> seuls à se dérober à la mort.

V Au même instant un second vaisseau est mis en

V feu par le brûlot de Cyriaque , et la rade n'offie 3» plus qu'une scène déplorable de carnage, de désor- 3) dre et de confusion. Les canons , qui s'échauffent , 3) tirent successivement ou par bordée, et quelques-

V uns , chargés de boulets incendiaires , propagent le 3» feu , tandis que la forteresse de Ténédos , croyant 3» les Grecs entrés au port , canonne ses propres vais- 3> seaux. Ceux-ci coupent leurs câbles, se pressent, se 3> heurtent , se démâtent , arrachent mutuellement 3» leurs bordages, ou s'échouent, et la majeure partie 31 ayant réussi à s'éloigner, malgré la confusion insé-

1» parable d'une semblable catastrophe , est à peine î» portée au large qu'elle est assaillie par une de ces ot tempêtes qui rendent une mer étroite aussi terrible 5) que dangereuse , pendant les longues nuits de no-

V vembre. Les vaisseaux voguent à l'aventure, s'abor- )> dent dans l'obscurité , et s'endommagent. Plusieurs 3) périssent corps et biens ; douze bricks font côte sur

V les plages de la Troade : deux frégates et une corvette )» abandonnées, on ne sait comment, deleurs équipages

V sont emportées par les courants jusqu'aux atterages j) de Paros.

)) Pendant que les Turcs se débattaient au milieu des

V flammes , et en luttant contre les flots , les équipa- )' ges des brûlots , formant un total de dix-sept hom- :!^ mes, assistaient tranquillement à la destruction de 21 la flotte du sultan. Ils virent successivement sauter 1) le vaisseau amiral, et cette altesse tremblante se

V sauver à terre dans un canot, lui qui montait,

V quelques minutes auparavant, le plus beau navire

V des mers de l'Orient. Le second vaisseau s'abima eni> suite avec seize cents hommes, sans qu'il s'en sauvât 1) que deux individus à demi brûlés, qui s'accrochèrent

V à des débris que la vague mugissante porta vers la 3) plage, sur laquelle gisaient deux superbes frégates.

3> O Téne'dos ! Tenédos ! ton nom , rendu célèbre 5) par la lyre d'Homère et de Virgile , ne peut plus 1) être oublie , quand on parlera de la gloire des 5» enfants des Grecs. Le chantre des Messéniennes , . 5> Casimir Delavigne, a dit leurs douleurs et leur î> héroïsme ; mais qui célébrera leur triomphe , en 3» l'acontant comment les bricks des Hellènes , après î) avoir recueilli Constantin Kanaris, Cyriaque et leurs

V braves , présentant leurs voiles à la tempête , et navi- 5> guant sur la cime des vagues , reparurent le i2 5) novembre au port de Psara ? Les épliores, suivis » d'une foule nombreuse de peuple , de soldats et de •i\ matelots , s'étaient portés à leur rencontre dès qu'on î» eût signalé leur approche. Mille cris de joie éclatent 1» au moment qu'ils prennent terre! Salut aux vain-

V queurs de Ténédosl Honneur et gloire aux braves! 3) — La patrie reconnaissante , dit le président des î) éphores , en posant une couronne de lauriers sur la 5) tête de Kanaris , honore en toi le vainqueur de deux 1) amiraux ennemis.

)) Il dit, et, remontant vers la ville, le cortège, 5> précédé de Kanaris , se rend à l'église ; là , le héros , 3) déposant sa couronne aux pieds de l'image de la vierge j> mère du Christ , le front prosterné dans la poussière ,

3» confessant que toutevictoire vient de Dieu, s'humilie î> devant le Seigneur. Il confesse les péchés de la fai- V blesse humaine aux pieds des ministres des autels, « et, après avoir reçu le pain de vie , aussi modeste et î) aussi grand , le vainqueur de deux amiraux ennemis 3) se retire au sein de sa famille.

n Mais il veut en vain se dérober aux hommages ; son 3> nom a retenti avec trop d'éclat pour rester ignoré. Le 3> capitaine d'un vaisseau anglais qui arrivait à Psara, I) le demande et l'interroge; il veut savoir comment î) les Grecs préparent leurs brûlots , pour en obtenir 3> de pareils résultats? Comme vous le faites , com- 3) mandant ; mais nous aidons un secret que nous te- 3> nons caché ici , dit-il en montrant son cœnr , Vav> mour de la patrie nous Valait trouver. ^•> (PoDQDEViLLF. , Hist. de la Régénérât, de la Grèce.)

Le lecteur lira sans doute avec intérêt ici le récit des derniers moments de lord Byron , transmis par un homme de confiance qui ne l'a pas quitté pendant vingtcinq ans.

Il Mon maître, ditFletcher, montait à cheval tous V les jours , lorsque le temps le permettait. Le 9 i> avril fut un jour fatal : milord fut très-mouillé durant

23o NOTES.

i> la promenade , et à son retour , quoiqu'il eut changé « d'habits complètement, comme il était reste très-longî> temps dans ses vêtements mouillés, il se sentit légè- 1) rement indisposé , et le rhume dont il s'était plaint î» depuis que nous avions quitté Céphalonie , rendit cet )> accident plus grave. Quoiqu'il eût peu de fièvre pen- V dant la nuit du lo , il se plaignit de douleurs dans 3> les membres et de mal de tète , ce qui ne l'empêcha 1) pas néanmoins de monter à cheval dans l'après-midi. 3> Au retour, mon maître dit que la selle n'était pas n tout-à-fait sèche , et qu'il craignait que cela ne l'eût i> rendu plus malade ; la fiére revint, et je vis avec bien « du chagrin, le lendemain matin, que l'indisposition « devenait plus sérieuse; railord était très-affaissé, et 3) se plaignit de n'avoir point dormi de la nuit ; il n'aî> vait aucun appétit. Je lui préparai un peu d'arrow- » root : il en prit deux cj trois cuillerées seulement, 3» et me dit qu'il était fort bon , mais qu'il ne pouvait » en prendre davantage. Ce ne fut que le troisième 3» jour, le i2,quejecommençai àconcevoir des alarmes. » Dans tous les rhumes que mon maître avait eus jus- 3) que-là, le sommeil ne l'avait pas abandonné, et il )t n'avait point eu de fièvre; j'allai donc chez le doci> leur Bruno et chez- M. Millingen, ses deux médecins,

NOTES. 23i

» et leur fis plusieurs questions sur la maladie de mon î» maître ; ils m'assurèrent qu'il n'y avait aucun dan- » ger , que je pouvais être parfaitement tranquille , que

V dans peu de jours tout irait bien; c'était le i3; le

V jour suivant, je ne pus m'empêcher de supplier milord

V d'envoyer chercher le docteur Thomas , de Zante.

V Mon maître me dit de consulter à ce sujet les docj» leurs : ils me dirent qu'il n'était pas nécessaii'e d'apï» peler aucun autre médecin, parce qu'ils espéraient 3> que tout irait bien dans peu de jours. Je dois faire re-

V marquer ici que milord répéta plusieurs fois, dans •» le cours de la journée, que les docteurs n'entendaient î> rien à sa maladie. — En ce cas, milord , vous devriez î» consulter un autre médecin. — Ils me disent, Flet- » cher, que ce n'est qu'un rhume ordinaire, comme î> tous ceux que j'ai déjà eus. — Je suis sûr, milord, M que vous n'en avez jamais eu d'aussi sérieux. — Je ■)s le crois, dit-il. Je renouvelai mes instances le i5,

V pour qu'on appelât le docteur Thomas ; on m'assura •-) de nouveau que milord serait mieux dans deux ou M trois jours. D'après ces assurances répétées , je ne fis 3» plus aucune instance que lorsqu'il fut trop tard.

î) Les médecines fortes qu'on lui faisait prendre ne o> me semblaient pas les plus convenables à sa maladie ;

232 JVOTES.

31 car, n'ayant rien dans l'estomac, elles me paraissaient V ne devoir lui procurer que des douleurs : c'eût été le 3) cas même avec une personne en bonne santé. Mon 3» maître n'avait pris , depuis huit jours , qu'une petite 3> quantité de bouillon en deux ou trois fois , et deux 3) cuillerées à'arrow-root , le i8, la veille de sa mort. 3) La première fois que l'on parla de le saigner , fut le i5. » Quand le docteur Bruno le proposa , mon maître s'y 31 opposa d'abord , et demanda à M. Millingen s'il y 3> avait de fortes raisons pour lui tirer du sang ; la ré- 3) ponse fut qu'une saignée pouvait être de quelqu'a- 3) vantage , mais qu'on pouvait la différer jusqu'au len- 3> demain. En conséquence, mon maître fut saigné au 3) bras droit , le i6 au soir, et on lui tira seize onces 3» de sang. Je remarquaiqu'il était très-enflammé. Alors 3) le docteur Bruno dit qu'il avait souvent pressé mon 3» maître de se faire saigner, mais qu'il n'avait pas )> voulu y consentir. Survint une longue dispute sur le 3) temps que l'on avait perdu , et sur la nécessité d'en- 3) voy er à Zante ; sur quoi l'on me dit , pour la première 3» fois, que cela était inutile, parce que mon maître 3) serait mieux ou n'existerait plus avant l'arrivée du 3» docteur Thomas. L'état de mon maître empirait , 1) mais le docteur Bruno pensaitqu'une nouvelle saignée

31 lui sauverait la vie. Je ne perdis pas un moment pour 3> aller dire à mon maître combien il était nécessaire 3) qu'il consentît à être saigné ; il me répondit : Je crains 3> bien qu'ils n'entendent rien à ma maladie ; et tendant 1) son bras : Tenez , dit-il , voilà mon bras ; faites ce que V vous voudrez.

3» Milord s'affaiblissait de plus en plus , et le 17 il fut 3> saigné une fois dans la matinée , et une fois à deux 3> heures de l'après-midi. Chacune de ces deux saignées 3> fut suivie d'un évanouissement, et il serait tombé si 3) jenel'avais pas retenu dans mes bras. Afin de prévenir 3) un semblable accident , j'avais soin de ne pas le lais- 3) ser remuer sans le supporter.

3> Ce jour-là , mon maître me dit deux fois : Je ne peux }i pas dormir, et vous savez que depuis une semaine je 3> n'ai pas dormi. Je sais , ajoutait-il , qu'un homme ne 3» peut être sans dormir qu'un certain temps , après quoi 3ï il devient nécessairement fou, sans que l'on puisse le 3» sauver, et j'aimerais mieux dix fois me brûler la 3) cervelle que d'être fou ; je ne crains pas la mort , je 3» suis plus préparé à mourir que l'on ne pense.

3> Je ne crois pas que milord ait eu l'idée que sa fin 3» approchait, jusqu'au 18 ; il me dit alors : Je crains 3) que Tita et vous ne tombiez malades en me veillant

î) ainsi nuit et jour. Je lui répondis que nous ne le quitî> terions point jusqu'à ce qu'il fût mieux. Comme il 3> avait eu un peu de délire dans la journée du i6 , j'aj) vais eu soin de retirer les pistolets et le stylet qui , « jusque-là , étaient restés à côté de son lit , la nuit. Le î) 18, il m'adressa souvent la parole ; il paraissait më- 1) content du traitement qu'avaient suivi les médecins. •>} Je lui demandai alors de me permettre d'envoyer V chercher le docteur Thomas. — ^Envoyez-le chercher ; 5) mais dépêchez-vous : je suis fâché de ne vous l'avoir 3> pas laissé envoyer chercher plus tôt.

3> Je ne perdis pas un moment à exécuter ses ordres, « et à en faire part au docteur Bruno et à M. Millin- 3) gen , qui me dirent que j'avais très-bien fait, parce î» qu'ils commençaient eux-mêmes à être très-inquiets. 3) Quand je rentrai dans la chambre de milord : Avez- 3> vous envoyé? me dit-il. — Oui , milord. — Vous avez î» bien fait: je désire savoir ce que j'ai. Quoiqu'il ne 3) parût pas se croire si près de sa fin, je m'aperçus 3) qu'il s'affaiblissait d'heure en heure , et qu'il com- 3t mençait à avoir des accès de délire. Il me dit à la fin )) d'un de ces accès : Je commence à croire que je suis 3» sérieusement malade ; et si je mourais subitement , 3) je désire vous donner quelques instructions , que j'es-

» père que vous aurez soin de faire exécuter. Je Tassuî» rai de ma fidélité à exécuter ses volontés, et ajoutai ^^ que j'espérais qu'il vivrait assez long-temps pour les

V faii-e exécuter lui-même. A quoi il répondit : Non , 5> c'en est fait , il faut tout vous dire sans perdre un « moment. — Irai-je, milord, chercher une plume,

V de l'encre et du papier ? — Oh ! mon dieu , non ; vous j> perdriez trop de temps , et je n'en ai point à perdre. 3) Faites bien attention, me dit-il.

î> Votre sort est assuré , Fletcher.— Je vous supplie,

V milord, de songer à des choses plus importantes. — • 1) Oh ! mon enfant, dit-il; oh! ma chère fille, ma chère

V Adda ! Oh ! mon dieu ! si j'avais pu la voir ! Donnez ■>^ lui ma bénédiction ; donnez-la à ma chère sœur Au- 3> gusta et à ses enfants. Vous irez chez lady Byron; ditesî) lui, dites-lui tout. Vous êtes bien dans son esprit.

1» Milord paraissait profondément affecté en ce mo-

V ment: la voix lui manqua; je ne pouvais attraper

V que des mots par intervalles ; mais il parlait entre î» ses dents , paraissait très-grave , et élevait souvent

V la voix pour dire : Fletcher , si vous n'exécutez pas ■» les ordres que je vous ai donnés , je vous tourmente- }) rai , s'il est possible. Je lui dis: Milord, je n'ai pas î> entendu un mot de ce vous avez dit. — Oh ! Dieu !

5» s'ëcria-til , tout est fini ! il est trop tard maintenant. 5» Est-il possible que vous ne m'ayez pas entendu ? — 3» Non , milord ; mais essayez encore une fois de me ■j» faire connaître vos volontés. ~ Comment le puis-je ?

î) Il est trop tard Tout est fini î — Ce n'est pas notre

-j> volonté, mais celle de Dieu qui se fait. — Oui , dit- 7> il , ce n'est pas la mienne ; mais je vais essayer. En 3> effet , il fit plusieurs efforts pour parler, mais il ne 3» pouvait prononcer que deux ou trois mots de suite, îï comme : Ma femme ! mon enfant ! ma sœur ! Vous 5) savez tout ; dites tout : vous connaissez mes inteni> tions. Le reste était inintelligible.

3) Il était à peu près midi ; les médecins eurent une 3) consultation , et il fut décidé de donner à milord 3> du quinquina dans du vin. Il y avait huit jours qu'il 3> n'avait rien pris que ce que j'ai dit , ce qui ne pouvait 3» le soutenir. A l'exception de quelques mots que je 3> répéterai à ceux auxquels ils étaient adressés , et que 3) je suis prêt à leur communiquer , s'ils le désirent, il 3) fut impossible de rien entendre de ce que dit milord î) après avoir pris son quinquina. Il témoigna le désir 3) de dormir ; je lui demandai s'il voulait que j'allasse 1) chercher M. Parry. — Oui , allez le chercher. M. }) Parry le pria de se tranquilliser j il versa quelques

V larmes, et parut sommeiller : M. Parry sortit >» de la chambre avec l'espérance de le trouver plus ï) calme à son retour. Hëlas ! c'était le commencement 3) de la léthargie qui précéda sa mort. Les derniers 3> mots que je lui ai entendu prononcer furent ceux- 3» ci, qu'il prononça dans la soirée du 18, à six heures î» environ : Il faut que je dorme maintenant. Il laissa 3» tomber sa tête pour ne la plus relever ; il ne fit pas 3) un seul mouvement pendant vingt-quatre heures. Il » avait, par intervalles, des suffocations et une espèce 3> de râle : alors j'appelai Tita pour m'aider à lui rele- 3) ver la tête , et il me paraissait qu'il était tout-à-fait 3> engourdi. Le râle revenait toutes les demi-heures , 3» et nous continuâmes à lui soulever la tête toutes les î> fois qu'il revenait , jusqu'à six heures du soir du 3) lendemain 19, que je vis milord ouvrir les yeux 3» et les refermer sans aucun symptôme de douleur, 3) sans faire le moindre mouvement d'aucun de ses 3> membres. Oh ! mon dieu ! m'écriai-je , je crains que 3> milord ne soit mort. Les médecins lui tàtèrent le 3> pouls, et dirent : Vous avez raison, il n'est plus. 3> ( Westminster-Review. )

Mais faisons-nous î... La tombe est le sceau du mystèi

Lord Byron exprime la même idée dans le troisième chsnt d'Harold , après un parallèle entre Voltaire et J.-J. Rousseau.

«t Ne troublons pas la paix de leurs cendres ; s'ils ont 11 mérité la vengeance du ciel , ils subissent leur peine : î> ce n'est point à nous de les juger, encore moins de

V les condamner. L'heure viendra où les mystères de 5) la mort nous seront révèles ; l'espérance et la terreur « reposent ensemble dans la poussière de la tombe ; et j> lorsque, selon notre croyance , la vie viendra nous

V y ranimer , la clémence divine pardonnera , ou sa 1» justice viendra réclamer les coupables.

riN DES NOTES SLR LE DERNIER CHANT DU PELERINAGE d'hAKOLD.

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