DEDICACE
Rien d'humain ne saurait te retracer aux yeux ;
Rien.... qu'une céleste pensée,
Qui, durant un songe pieux, Sur ses ailes de feu dans les airs balancée, Et du sein d'un cœur pur vers Dieu même élancée,
S'élève, et plane dans les cieux!
Je te vis; je jurai de consacrer la trace
De ce trop rapide moment , Et de graver ici ton nom... Ta main refface
De ce fragile monument.
Un jour, quand je te verrai lire Ces vers dont un regard est le seul avenir, Si tes yeux attendris ne peuvent retenir
Une larme aux sons de ma lyre,
Ah ! qu'au moins tu puisses te dire : « Ces chants qui m'ont ému, c'est moi qui les inspire,
i> Et sa muse est mon souvenir ! »
Du/
POEME
.=^e aerncer (c^ianâ
Si tu regrettes la jeunesse, pourquoi vivre ? Tu. es sur une terre où tu poux chercber une mort glorieuse : cours aux armes, et sacrifîe Icsjours! Ne réveille point la Grèce, elle est rc'veille'e ; mais re'veille-loi toi-même !
( Lord Btron , Ode sur le 36^ anniversaire de sa naissance, )
Bï u SE des derniers temps ! divinité sublime Qui des monts fabuleux n'habites plus la cime ; Toiquin'as pour séjour, pour temples, pour autels, Que le sein frémissant des généreux mortels ; Toi dont la main se plaît à couronner ta lyre Des lauriers du combat , des palmes du martyre , Et qui fais retentir l'Iiémus ressuscité , Des noms vengeurs du Christ et de la Liberté î Sentiment plus qu'humain , que l'homme déifie ,
Yiens seul î c'est à toi seul que mon cœur sacrifie! Les siècles de l'erreur sont passés ;rhomme est \ieux , Ce monde, en grandissant, a détrôné ses dieux, Comme l'homme qui touclie à son adolescence, Brise les vains hochets de sa crédule enfance : L'Olympe n'entend plus , sur ses sommets sacrés , Hennir du dieu du jour les covn'siers altérés ; Jupiter voit sa foudre, entre ses mains brisée , Des fils grossiers d'Omar provoquer la risée; Le Nil souille au désert , de son impur limon , Les débris mutilés de l'antique Memnon ; Dclos n'a plus d'autels , Delphes n'a plus d'oracles f Le temps a balayé le temple et les miracles. Fouillant sous le gazon ses dieux ensevelis, Le Grec vend au chrétien leurs restes avilis : Jupiter, Mahomet , Isis , tombe sur tombe , Tout s'est précipité, tout est tombé , tout tombe. Hors le culte éternel, vingt cultes différents. Du stupide univers bienfaiteurs ou tyrans , Ont passé ! cherchez-les dans la cendre de Rome!. . - Mais il reste à jamais au fond du cqpur de l'homme Deux sentiments divins, plus forts que le trépas:
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. ii5 L'Amour , la Liberté , dieux qui ne mourront pas !
L'Amour ! Je l'ai chanté , quand, plein de son délire, Ce nom seul murmuré faisait vibrer ma lyre , Et que mon cœur cédait au pouvoir d'un coup d'œil , Comme la voile au vent qui la pousse à l'écueil. J'aimai ; je fus aimé : c'est assez pour ma tombe ; . Qu'on y grave ces mots , et qu'une larme y tombe ! Remplis seule aujourd'hui ma pensée et mes vers, Toi qui naquis le jour où naquit l'univers , Liberté ! premier don qu'un dieu fit à la terre , Qui marquas l'homme enfant d'un divin caractère . Et qui fis reculer , à son premier aspect , Les animaux tremblant d'un sublime respect ; Don plus doux que le jour , plus brillant que la flamme. Air pur, air éternel qui fait respirer l'âme î Trop souvent les mortels , du ciel même jaloux, Se ravissent entre eux ce bien commun à tous ! Plus durs que le destin, dans d'indignes entraves, De ce que Dieu fit libre , ils ont fait des esclaves î
ii6 LE DERNIER CHANT
Ils ont de ses saints droits dégradé la raison: Qu'ai-je dit? ils ont fait un crime de ton nom î Mais , semblable à ce feu que le caillou recèle , Dont l'acier fait jaillir la brûlante étincelle, Dans les cœurs asservis tu dors ! tu ne meurs pas î Et, quand mille tyrans enchaîneraient tes bras, Sous le choc de ces fers dont leurs mains t'ont chargée, Tu jaillis tout à coup , et la terre est vengée î
Ces temps sont arrivés î aux rivages d'Argos * N'entends-tu pas ce cri qui monte sur les flots? C'est ton nom ! il franchit les écueiis des Dactyles ; Il éveille en sursaut l'écho des Thermopyles ; Du Pinde et de l'Ithôme il s'élance à la fois ; La voix d'un peuple entier n'est qu'une seule voix : Elle gronde , elle court , elle roule , elle tonne , Le sol sacré tressaille à ce bruit qui l'étonné , Et , rouvrant ses tombeaux , enfante des soldats Des os de Miltiade et de Léonidas î N'entends-tu pas siffler , sur les flots du Bosphore .
Tous ces briilots armés du feu qui les dévore ; Qui sillonnant , la nuit , l'Archipel enflammé , A travers les écueils dont Mégare est semé , Commeun serpentde feu glissent dans les ténèbres, Illuminent ces mers de cent phares funèbres , Surprennent , sur les flots , leurs tyrans endormis , Se cramponnent aux flancs des vaisseaux ennemis, Et , leur dardant un feu que la vengeance allume , Bénissent leur trépas pourvu qu'il les consume?...
Ce sont là les flambeaux dignes de tes autels î Viens donc , dernier vengeur du destin des mortels , Toi que la tyrannie osait nommer un rêve ! La croix dans une main et dans l'autre le glaive, Viens voir, à la clarté de ces bûchers errants. Ressusciter un peuple et périr des tyrans !
Mais où donc est Harold? Ce pèlerin du monde Dont j'ai suivi long-temps la course vagabonde, A-t-il donc jeté l'ancre au midi de ses jours , Ou s'est-il endormi dans d'ignobles amours?
ii8 LE DERNIER CHANT
Ai-je perdu ee fil de mes sombres pensées, Qui, marquant de mes pas les traces effacées , M'aidait à retrouver moi-même dans autrui? Mystérieux héros î c'était moi , j'étais lui , Et , sans briser jamais le nœud qui les rassemble , Nos deux cœurs, nos deux voix, sentaieut,chantaientcnscmb Mais , dejiuis qu'en partant , la ville des Césars Le vit se retourner vers ses sacrés remparts . Que Tibur , encor plein du chantre de Blanduse . Tressaillit de plaisir sous les pas de sa muse , Et que de son sommet éclatant , d'où les yeux Plongent sur une mer qui va s'unir aux cieux , Albano l'entendit , en découvrant l'abîme = , Saluer l'Océan d'un adieu si sublime, On n'a plus reconnu sa voix ; et l'univers , Encor retentissant de ses derniers concerts , Comme un temple muet, semble attendre en silence Que l'hymne interrompu tout à coup recommence. Que fait-il? Sur quels bords ses' astres inconstants Ont-ils poussé ses mâts brisés avant le temps? Quels flots furent téjnoins de son dernier naufrage? Quel sol consolateur lui prêta son rivage?
DU PELERINAGE L'HAROLD. i h
O muse , qui donnais ta lyre à ses douleurs , Viens donc, suivons ses pas aux traces de ses pleurs !
Il est nuit ; mais la nuit sous ce ciel n'a point d'ombre: Son astre , suspendu dans un dôme moins sombre, Blanchit de ses lueurs des bords silencieux Où la vague se teint du bleu pâle des cieux ; Où la cote des mers , de cent golfes coupée , Tantôt humble et rampante et tantôt escarpée , Sur un sable argenté vient mourir mollement , Ou gronde sous le choc de son flot écumant. De leurs vastes remparts les Alpes l'environnent ; Leurs sommets colorés que les neigescouronnent, De colline en colline abaissés par degrés, IMontrent , près de l'hiver , des climats tempérés Où l'aquilon , fuyant de son âpre royaume , De leurs tièdes parfums s'attiédit et s'embaume-
A travers des cyprès, dont l'immobilité, Symbole de tristesse et d'immortalité, Projette sur les murs ses ombres sépulcrales
Que les reflets du ciel percent par intervalles , S'étend sur la colline un champêtre séjour : Un long buisson de myrte en trace le contour 5 Sur des gazons naissants, de flexibles allées , D'un rideau de verdure à peine encor voilées , Egarant au hasard leur cour^ capricieux , Conduisent en tournant, ou les pas , ou les yeux , Jusqu'au seuil où, formant de vertes colonnades, La clématite en fleur se suspend aux arcades ; Sur les toits aplatis , des jardins d'oranger Ornent de leurs fruits d'or leur feuillage étranger; L'eau fuit dans les bassins , et , quand le jour expire, Imite en murmurant les frissons du Zéphire. De là, l'œil enchanté voit, au pied des coteaux. Gênes , fille des mers , sortir du sein des eaux ; Les dômes élancés de ses saintes demeures D'où l'airain frémissant fait résonner les heures , Et les mâts des vaisseaux qui , dormant dans ses ports , S'élèvent au niveau des palais de ses bords: Et quand le flot captif les presse et les soulè ^e , D'un lourd gémissement font retentir la grève. Quel silence !... Avançons ... Tout dort-il en ces lie ux ?
DU PÈLERINAGE DHAROLD. 121
L'éclat d'aucun flambeau n'y vient frapper mes yeux ; ]\ul pas n'y retentit , nulle voix n'y murmure ; Seulement , au détour de cette route obscure , Un page et deux coursiers attendent ; et plus bas , Dans cette anse où les flots expirent sans fracas , Un brick aux flancs étroits , que l'on charge en silence, Tend sa voile , et déjà sous sou poids se balance. Ces armes, ces coursiers, ce vaisseau loin du port, Tout révèle un départ , et cependant tout dort î
Mais non , tout ne dort pas ; de fenêtre en fenêtre, Voyez ce seul flambeau briller et disparaître 5 Il avance , il recide , il revient tour à tour. Eclaire-t-il les pas du crime ou de l'amour? Aux douteuses clartés qu'il jette sur le sable, On croit le voir trembler dans une main coupable. Il descend ; il s'arrête à l'angle du palais ; Et l'œil , à la faveur de ses brillants reflets , S'insinue , et parcourt un réduit solitaire Dont les rideaux légers trahissent le mystère.
Sur le pavé , couvert des plus riches tapis , Du pied le plus léger les pas sont assoupis ; Les murs en sont ornés d'opulentes tentures ; Sous les lambris dorés , d'élégantes peintures, De tout voile jaloux dépouillant la beauté, Enchaîne le regard ivre de volupté , Et , sur trois pieds d'albâtre , une lampe nocturne Y répand un jour doux , du sein voilé d'une urne ; Là, sous l'alcove sombre où le pâle flamJjeau, Semblable au feu mourant qui luit sur un tombeau , Mêle d'ombre et de jour une teinte incertaine , Une jeune beauté dort sur un lit d'ébène: Son front est découvert; le sommeil, en ses jeux. Semble avoir dispersé l'or de ses blonds cheveux, Qui , flottant sur son sein que le voile caresse, Jusqu'au pied de son lit roulent en longue tresse ; Près d'elle, on voit encor, confusément jetés, Les ornements d'hier qu'à peine elle a quittés ; Ses anneaux , ses colliers , ses parures chéries , Mêlés avec les fleurs que la veille a flétries. Jonchent le seuil du lit, d'ambre, de perle et d'or, Qu'un de ses bras pendants semble y chercher encor î
La porte s'ouvre; un homme, àpas comptés, s'avance. Une lampe à la main il s'arrête en silence ; Est-ce Harold?... c'est bienluiîQuele temps l'achangé! Que sou front, jeune encor, de jours semble chargé! L'éclat dont son génie éclairait son visage , Luit toujours : mais , hélas ! c'est l'éclair dans l'orage; Et , plus que ce flambeau qui tremble dans sa main , On croit voir vaciller son âme dans son sein: Dans l'amère douceur d'un sourire farouche L'amour et le mépris se mêlent sur sa bouche. L'œil n'y peut du remords discerner la douleur ; Mais on dirait, à voir sa mortelle pâleur, Qu'une apparition vengeresse , éternelle , Le glace à chaque instant d'une terreur nouvelle. Immobile, il contemple , au chevet de ce lit , Cette femme qui dort, et qu'un songe embellit. Encore dans la fleur de son adolescence , Ses traits ont tout d'un ange.... excepté l'innocence ; Ses yeux sont ombragés du voile de ses cils ;
Mais un pli qui se cache entre ses deux sourcils , Trace que le sommeil n'a pas même effacée , Montre que sur ce front quelque peine est passée y Sa lèvre , où le sourire erre encore au hasard, Glace le sentiment en charmant le regard ; Plus encor que l'amour la volupté s'y joue ; La peine en fait fléchir l'arc mohile ; et sa joue Ressemble au lis penché vers le niidi du jour Qu'ont déjà respiré le Zéphire ou l'Amour !
YIII.
Dors î murmurait Harold d'une voix comprimée Toi que je vais quitterl toi que j'ai tant aimée! Toi qui m'aimas peut-être , ou dont l'art séducteur, Par l'ombre de l'amour trompa du moins mon cœur! Qu'importe que le tien ne fut qu'un doux mensonge? Je fus heureux par toi ; tout bonheur est un songe ! Et je pars , avant l'heure où le triste réveil Eût dissipé pour nous cet enfant du sommeil. Heureux qui , s'éloignant pendant que l'erreur dure, Emporte dans son cœur une image encor pure !
DU PELERINAGE D'HAROLD. laS
Qui peut , dans les horreurs de son triste avenir , Nourrir comme un flambeau quelque cher souvenir , Et ne voit pas du moins , en perdant ce qu'il aime , Cette idole qui tombe ou qu'il brisa lui-même , D'un bonheur qui n'est plus étaler les débris Où l'éternel remords rampe auprès du mépris !.... Gravez-vous dans mes jeux , voluptueuse image ! Front serein dont mon souffle écartait tout nuage î Beaux yeux dont le regard me cherchera demain î Lèvres dont les accents m'enivraient ! tendre main Qui , s'ouvrant vainement pour s'unir à la mienne , Ne rencontrera plus d'appui qui la soutienne î Bouche que le sommeil n'a pu même assoupir ! Je voudrais emporter.... tout ! jusqu'à ce soupir Qui, soulevant ce sein plus mobile que l'onde, Semble espérer en vain qu'un soupir lui réponde î
Yoilà donc ce qui fit mon bonheur un instant î Mon bonheur ! non , de toi je n'attendais pas tant. Pourvu que le plaisir, les voluptés légères Couronnassent de fleurs nos chaînes passagères ; Que dans ce doux climat , par tes pas embelli; Je pusse respirer ses parfums.. . . et l'oubli ;
Que le remords , fuyant aux accents de ta bouche , Laissât le doux sommeil s'approcher de ma couche ; Lena ! c'était assez pour un cœur profané ! C'était mon seul bonheur I et tu me l'as donné î Mais , de quelque nectar qu'elle ait été remplie , La coupe où nous buvons a toujours une lie ; N'épuisons donc jamais sa liqueur qu'à demi, Et, consacrant le reste ait" destin ennemi , Faisons-luiprudejnment,quelqu*efFort qu'il en coûte, Une libation de la dernière goutte !.. . Je t'aimeencor;jepars... Adieu!... Trompeur sommeil Retarde un désespoir qui l'attend au réveil I
Harold s'est élancé sur son léger navire ; Dans les cables tendus la nuit déjà soupire ; La voile , qui s'entr'ouvre au vent qui l'arrondit , I\Ionte de vergue en vergue , et s'enfle et s'agrandit; Et, couvrant ses flancs noirs de l'ombre de son aile, Fait pencher sur les flots le vaisseau qui chancelle ; On lève l'ancre ; il fuit ; le flot qu'il a fendu ,
Sur sa trace un moment demeure suspendu , Et , retombant bientôt en vapeur qui surnage, De blancs flocons d'écume inonde au loin la plage : Voilà tout ce quHarold a laissé dans ces lieux î... Et la vague a repris son bord silencieux. Mais , sur le pont tremblant du vaisseau qui dérive , Un bruit sourd et confus monte et frappe la rive ; La voix des vents s'y mêle aux cris des matelots ; On y voit confondus , rouler au gré des flots , Des faisceaux éclatants de harnois et d'armures , Qui rendent en tombant de sinistres murmures ; Des sabres , des mousquets brillant d'argent et d'or, Que la poudre et le sang n'ont pas ternis encor ; Des lances , des drapeaux où , parmi le tonnerre , Brille un signe inconnu sur les champs de la guerre; On voit , autour des mâts des coursiers enchaînés Battre le pont tremblant sous leurs pieds étonnés ^ Et , secouant leurs crins , qu'un flot d'écume inonde, Hennir à chaque vent qui les berce sur l'onde. Mais Harold, que fait-il? Seul, au bout du vaisseau^ Enveloppé des plis de son large manteau , Sombre comme la nuit dont son cœur est l'image,
D'un œil iusouciaut il voit fuir le rivage.
Où va-t-il? il gouverne au berceau du soleil 3, Mais pourquoi sur son bord ce terrible appareil? Va-t-il, le cœur brûlant d'une foi magnanime , Conquérir une tombe au désert de Sqlyme? Ou , pèlerin armé , son bourdon à la main , Laver ses pieds souillés , dans les flots du Jourdain? Non : du sceptique Harold le doute est la doctrine ; Le croissant ni la croix ne couvrent sa poitrine ; Jupiter, Mabomet, héros, grands hommes, dieux, ( O Christ , pardonne-lui ! ) ne sont rien à ses yeux Qu'un fantôme impuissant que l'erreur fait éclore, Rêves plus ou moins purs qu'un vain délire adore , Et dont , par ses clartés la superbe raison. Siècle après siècle enfin délivre l'horizon. Jamais , d'aucun autel ne baisant la poussière , Sa bouche ne murmure une courte prière ; Jamais, touchant du-pied le parvis d'un saint lieu, Sous aucun nom mortel il n'invoqua son dieu !
Le dreu qu'adore Harold est cet agent suprême , Ce Pan mystérieux , insoluble problème , Grand, borné , bon , mauvais , que ce vaste univers Révèle à ses regards sous mille aspects divers 5 Être sans attributs , force sans providence , Exerçant au hasard une aveugle puissance ; Vrai Saturne , enfantant , dévorant tour à tour , Faisant le mal sans haine et le bien sans amour ; N'ayant pour tout dessein qu'un éternel caprice 5 Ne commandant ni foi , ni loi , ni sacrifice j Livrant le faible au fort et le juste au trépas , Et dont la raison dit : Est-il? ou n'est- il pas?
Ses compagnons épars , groupés sur le navire . Ne parlent point entr'eux de foi ni de martyre , Ni des prodiges saints par la croix opérés , Ni de péchés remis dans les lieux consacrés ; D'un plus fier évangile apôtres plus farouches , Des mots retentissants résonnent sur leurs bouches : Gloire, honneur, liberté, grandeur, droits des humains,
i3o LE DERNIER CHANT
Mort aux tyrans sacrés , égorgés par leurs mains , Mépris des préjugés sous qui rampe la terre , Secoursaux opprimés, vengeance, et surtout guerre! Ils vont, suivant partout l'errante Liberté, Répondre en Orient au cri qu'elle a jeté ; Briser les fers usés que la Grèce assoupie Agite, en seveillant, sur une race impie, Et voir dans ses sillons , inondés de leur sang. Sortir d'un peuple mort un peuple renaissant.
Déjà , dorant les mats , le rayon de l'aurore Se joue avec les flots que sa pourpre colore; La vague qui s'éveille au souffle frais du jour, En sillons écumeux se creuse tour à tour, Et le vaisseau, serrant la voile mieux remplie, Yole et rase de près la côte d'Italie. Harold s'éveille , il voit grandir dans le lointain Les contours azurés de l'horizon romain ; Il voit sortir grondant , du lit fangeux du Tibre, Un flot qui semble enfin bouillonner d'être libre,
DU PELERINAGE D'HAROLD. i5i
Et Soracte , dressant son sommet dans les airs, Seul se montrer debout où tomba l'univers. Plus loin, sur les confins de cette antique Europe, Dans cet Eden du monde , où languit Parthénope , Comme un phare éternel , sur les mers allumé, Son regard volt fumer le Vésuve enflammé ; Semblable au feu lointain d'un mourant incendie , Sa flamme , dans le jour un moment assoupie , Lance , au retour des nuits , des gerbes de clartés ; La mer rougit des feux dans son sein reflétés , Et les vents , agitant ce panache sublime , Comme un pilier en feu d'un temple qui s'abîme , Font pencher sur Pœstum , jusqu'à l'aube des jours, La colonne de feu qui s'écroule toujours. A la sombre lueur de cet immense phare , Harold longe les bords où frémit le Ténare ; Où l'Elysée antique en un désert changé, Étalant les débris de son sol ravagé , Du céleste séjour dont il offrait l'image , Semble avoir conservé les astres sans nuage. Mais là , près de la tombe où le grand cygne dort . Le vaisseau tout à coup tomme sa poupe au bord.
i3a LE DERNIER CHANT
Fuyant de vague en vague , Harold , avec tristessCj Voit sous les flots brillants la rive qui s'abaisse; Bientôt son œil confond l'océan et les cieux ; Et ces bords immortels , disparus à ses yeux , Semblent s'évanouir en de vagues nuages , Comme unnom qui se perd dans le lointain des âges.
XIïI.
Italie ! Italie ! adieu , bords que j'aimais ^ Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais ! O terre du passé, que faire en tes collines? Quand on a mesuré tes arcs et tes ruines , Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort, On se retourne en vain vers les vivants, tout dort, Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire, Qui te feraient du moins rougir devant ta gloire î Tout dort , et cependant l'univers est debout î Par le siècle emporté tout marche, aHleurs, partout! Le Scythe et le Breton, de leurs climats sauvages, Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages , Jetant sur tes cités un regard de mépris ,
DU PELERINAGE D'HAROLD. ï53
Ne t'aperçoivent plus dans tes propres déliris î
Et , mesurant de l'œil tes arches colossales ,
Tes temples , tes palais , tes portes triomphales ;
Avec un rire amer demandent vainement
Pour qui rimmensité d'un pareil monument?
Si l'on attend qu'ici quelqu'autre César passe ,
Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace?
Et tu souffres sans honte un affront si sanglant?
Que dis-je? tu souris au barbare insolent î
lu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime !
\.vec un lâche orgueil tu lui montres , toi-même ,
Fon sol partout empreint des pas de tes héros ;
Zes vieux murs oiileurs noms roulent en vains échos;
Des marbres mutilés par le fer du barbare ,
Hes bustes , avec qui son orgueil te compare ,
St de ces champs féconds les trésors superflus,
£t ce ciel qui t'cclaire , et ne te connaît plus !
tlougis! Mais non : briguant une gloire frivole,
Triomphe ! On chante encore au pied du Capitole î \. la place du fer , ce sceptre des Piomains , La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains: Fu sais assaisonner des voluptés perfides ;
i34 LE DERNIER CHAINT
Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides,
Animer les couleurs sous un pinceau vivant ;
Ou , sous l'adroit burin de ton ciseau savant ,
Prêter avec mollesse au marbre de Blanduse
Les traits de ces héros dont l'image t'accuse !
Ta langue , modulant des sons mélodieux,
A perdu l'âpreté de tes rudes aïeux ;
Douce comme un flatteur , fausse comme un esclave,
Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave ;
Et semblable au serpent , dont les nœuds assouplis.
Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis,
Façonnée à ramper par un long esclavage,
Elle se prostitue au plus servile usage,
Et, s'exhalant sans force en stériles accents,
]N c fait qu'amollir l'âme et caresser les sens.
Monument écroulé , que l'écho seul habite î Poussière du passé , qu'un vent stérile agite î Terre , où les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux î Où , sur un sol vieilli les honîmes naissent vieux ; Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre ; Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre ; Où l'amour n'est qu'un piège , etlapudeur qu'un fard;
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i55
Où la ruse a faussé le rayon du regard ;
Où les mots énervés ne sont qu'un bruit sonore .
Un nuage éclaté qui retentit encore !
Adieu ! pleure ta chute en vantant tes héros î
Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os ,
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)
Des hommes , et non pas de la poussière humaine !..
Mais, malgré tes malheurs, pays choisi des dieux! Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux ; Quelque chose de saint sur tes toïubeaux respire ; La foi sur tes débris a fondé son empire ! La nature , immuable en sa fécondité, r*a laissé deux présents : ton soleil , ta beauté ! Et , noble dans son deuil , sous tes pleurs rajeunie , Homme un fruit du climat enfante le génie ! Ton nom résonne encore à l'homme qui l'entend, Homme un glaive tombé des mains du combattant ! 1 ce bruit impuissant , la terre tremble encore ! lit tout cœur généreux te regrette et t'adore !
3 36 LE DERNIEPt CHxVNT
Et loi , qui m'as vu naître , Albion ! cher pays Qui ne recueilleras que les os de ton fils , Adieu ! tu m'as proscrit de ton libre rivage , Mais dans mon cœur brisé j'emporte ton image ! Et fier du noble sang qui parle encore en moi , De tes propres vertus t'honorant malgré toi , Comme ce fils de Sparte allant a la victoire , Je consacre à ton nom , ou ma mort , ou ma gloire ! Adieu donc , je t'oublie , et tu peux m'oublier: Tu ne me reverras que sur mon bouclier !.. .
Que ce vent dans ma voile avec grâce soupire î On dirait que le flot reconnaît mon navire , Comme le fier coursier , par son maître flatté , Hennit en revoyant celui qu'il a porté î Oui, vous m'avez déjà bercé sur vos rivages, O vagues î de mon cœur orageuses images ! Plaintives , sans repos , terribles comme lui , Vous savez qui j'étais 5 mais quisuis-je aujourd'hui? Ce que j'étais alors : un mystère , un problème 5
DU PÈLERINAGE DIÏAROLD. iS;
Un orage éternel qui roule sur lui-même ; Un rêve douloureux qui change sans finir 5 Un débris du passé qui souille l'avenir ; Un flot comme ces flots errant à l'aventure , Portant de plage en plage une écume , un murmure, Et qui, semblable en tout au mobile élément, Sans avancer jamais flotte éternellement- Qu'ai-je fait de mes jours? où sont-ils? quel usage , Aux autres, à moi-même, atteste leur passage? Quelle borne éternelle a marqué mon chemin? Quel fruit ai-je cueilli qui n'ait trompé ma main? Tentant mille sentiers sans savoir lequel suivre , Oïl n'ai-je pas erré?... mais errer, est-ce vivre?... N'est-il pas dans le ciel, en nous même , ici-bas , Quelque but éclatant pour diriger nos pas , Et vers qui l'espérance , en marchant , puisse dire : S'il m'échappe, du moins je sais à quoi j'aspire.
L'hirondelle, en suivant les saisons dans les airs, Voit , des bords qu'elle fuit, l'autre rive des mers 5 Le pilote , que l'ombre entoure de ses voiles , Suit un phare immobile au milieu des étoiles; L'aigle vole au soleil , la colombe à son nid ; Tom. III. 5
i38 LE DERNIER CHANT
Sur l'abîme orageux que sa proue aplanit , Sous des cieux inconnus guidé par sa boussole , A travers l'horizon le vaisseau voit le pôle ; L'hommeseul ne voit rien pour marquer son chemin , Qu'hier et qu'aujourd'hui , semblables à demain , Et , changeant à toute heure et de but et de route , Marche , recule , avance , et se perd dans son doute !
XYI.
Monbut ! trop près de moi mes mains l'avaient placé. J'ai fait deux pas à peine , et je l'ai dépassé ! J'ai chanté ; l'univers , charmé de mon délire , D'une gloire précoce a couronné ma lyre : C'est assez; je suis las de ce stérile bruit, Par l'écho monotone en tous lieux reproduit ; Unnom itoujoursunnom î qu'est-ce qu un nom m'impcj Hélas ! et qu'apprend-il à celui qui le porte ? Que dans l'urne sans fond un mot de plus jeté Tombe en retentissant dans la postérité. Qu'est-ce que cette gloire incertaine éphémère? Qui s'écrit sur la feuille en léger caractère,
DU PÈLERINAGE D'HAPtOLD. i5g
Dont sous l'aile du temps un seul mot effacé , Emporte pour jamais le souvenir glacé?
Simulacre de gloire , ombre de renommée , Qui s'engloutit dans l'onde ou se perd en fumée ; Fantôme dont mon cœur fut un jour ébloui , Et que j'ai méprisé dès que j'en ai joui !
Il me faut cette gloire impérissable , immense , Qui, payant d'autres cœurs d'une autre récompense , Aux derniers coups du bronze encor retentissant , Sur la terre ou les flots s'écrit avec du sang, Et, couvrant d'un trophée un champ de funérailles ^ Grave à jamais nos noms sur l'airain des batailles , Ou sur les fondements du temple ensanglanté Que la victoire enfin fonde à la liberté î
Souvent, le brasposé sur l'urne d'un grand homme. Soit aux bords dépeuplés des longs chemins de Rome , Soit sous la voûte auguste où , de ses noirs arceaux ; L'ombre de Westminster consacre ses tombeaux , En contemplant ces arcs , ces bronzes , ces statues ,
i4o LE DERNIER CHANT
Du long respect des temps par l'âge revêtues ,
En voyant l'étranger, d'un pied silencieux,
Ne toucher qu'en tremblant le pavé de ces lieux ,
Et des inscriptions sous la poudre tracées ,
Chercher pieusement les lettres effacées ,
J'ai senti qu'à l'abri d'un pareil monument ,
Leur grande ombre devait dormir plus mollement ;
Que le bruit de ces pas , ce culte , ces images ,
Ces regrets renaissant et ces larmes des âges
Flattaient sans doute encore au fond de leur cerceuil,
De ces morts immortels l'impérissable orgeuil ;
Qu'un cercueil, dernier terme oiitendla gloire humaii
De tant de vanités est encor la moins vaine ;
Et que pour un mortel peut-être il était beau
De conquérir du moins , ici-bas , un tombeau !
Je l'aurai!... cependant mon cœur souhaite encore Quelque chose de plus ; mais quoi donc? il l'ignore. Quelque chose au-delà du tombeau! que veux-tu? Et que te reste-t-il à tenter? la vertu î Eh bien , pressons ce mot jusqu'à ce qu'il se brise î S'immoler sans espoir pour l'homme qu'on méprise; Sacrifier son or , ses voluptés , ses jourâ
A ce rêve trompeur... mais qui trompe toujours, A cette liberté que l'homme qui l'adore JS^e rachète un moment que pour la vendre encore ; Venger le nom chrétien du long oubli des rois ; Mourir en combattant pour l'ombre d'une croix ; Et n'attendrepourprix. pour couronne etpour gloire Qu'un regard de ce juge en qui l'on voudrait croire. . . Est-ce assez de vertu pour mériter ce nom? Eh bien î sachons enfin si c'est un rêve ou non î
Silence ! . . . est-ce un nuage? ou l'ombre d'une voile Qui du soir tout à coup leur dérobe l'étoile? L'ombre approche, s'étend. »; Auxarmes îunv aisseau ! ;> Comme un noir ouragan son poids fait plier l'eau ; Ses trois ponts élevés d'étages en étages , Ses antennes , ses mâts , ses voiles , ses cordages . Cachant l'azur du ciel aux yeux des matelots , D'une nuit menaçante obscurcissent les flots. Tel un vautour des mers , fondant sur l'hirondelle . Couvre déjà l'oiseau de l'ombre de son aile.
i/p LE DERNIER CHANT
Quel est ce pavillon? c'est l'odieux croissant. Qu'entend-on sur son bord? un soupir gémissant ;, Les sanglots des enfants et des vierges plaintives Qui pleurent de Chio les paternelles rives , Et qu'un vainqueur cruel traîne en captivité , Pour présenter leur tête ou vendre leur beauté, «( Délivrons, ditHarold, ou vengeons ces victimes Que l'amour ne soit pas le prix sanglant des crimes Feu î . . )) L'éclair est moins prompt ,1e tonnerre ennem Éveille coup sur coup l'Ottoman endormi ; Chaque l^oulet , fidèle au regard qui le guide , Semble emprunter de l'homme un instinct homicide. Trace un sillon sanglant dans les rang qu'il abat , Fait écrouler le pont sous les débris du mât , Ou brise le timon dans les mains du pilote. Déjà, connue un corps mort, la masse immense flotte. En vain , pour éloigner le plomb qui fond sur eux , Ses trois ponts à la fois vomissent tous leurs feux: Comme un adroit lutteur le brick léger s'efface , Les coups mal dirigés se perdent dans l'espace 5 Cent boulets sur les flots vont jaillir en sifflant ; Puis d'un coup de timon , rapporté sur son flanc,
Dans ses agrès brisés son mât penché s'engage : Harold , le sabre en main , s'élance à l'abordage ; Et faisant tournoyer son glaive autour de lui, Trace un cercle sanglant ; tout tombe , ou tout a fui; C'en est fait ! ses guerriers , élancés sur sa trace , jDu pont jonché de morts ont balayé l'espace,
Rendez-vous ! Mais quel cri de surprise et d'horreur Dans son sanglant triomphe arrête le vainqueui'? L'Ottoman veut-il donc périr avec sa proie? Voyez,... déjà la flamme en torrents se déploie, Du pied fumant des mâts monte un long cri de mort: Harold épouvanté s'élance sur sou bord, Et du navire en feu détachant son navire , Hors du vent enflammé lentement se retire. Pleurant sur son triomphe , il contemple de loin Ce funèbre bûcher dont l'abîme est témoin. Excité par les vents , le rapide incendie De sabords en sabords court, monte, se replie, Remonte , redescend , rase les flots fumants ,
i44 LE DERNIER CHANï
Entoure le vaisseau de ses feux écumants , Et , sous les coups du vent éparpillant ses flammes , Revient et l'engloutit sous ses brûlantes lames; Lançant ses dards de feu, glissant comme un serpent , Le long des mâts noircis , il s'élève en rampant ; La vergue tombe en feu , sur le pont qu'elle écrase , La voile en frémissant se déroule et s'embrase ; Emportés dans les airs , ses lambeaux enflammés Yont tomber sur les flots , à demi consumés , Et la mer, les portant sur ses vagues profondes , Semble rouler au loin des flammes au lieu d'ondes. Mais le salpêtre en feu lance un dernier éclair, L'air frémit , le coup part , le vaisseau vole en l'air : Ses éclats retombant de distance en distance, Sèment d'un son lugubre un lugubre silence ; L'onde éteint les débris , l'air emporte le bruit , Et l'océan n'est plus que silence et que nuit.
Mais, sur les flots obscurs, quel son renaît, expire, Et comme un cri plaintif roule autour du navire?
Serait-ce?... Harold, rebelle aux cris des matelots,
Reconnaît une voix , s'élance au sein des flots ,
IXage au bruit; voit flotter sur la nuit de l'abîme
Un débris qu'embrassait une jeune victime ;
L'arrache aux flots jaloux , l'emporte triomphant,
Et revient sur le pont déposer.... une enfant.
Essujant ses beaux yeux du flot qui les inonde ,
De ses cheveux trempés il fait ruisseler l'onde ,
La réchauffe aux rayons d'un foyer rallumé ,
Et sous son vêtement à demi consumé,
Aux anneaux d'un collier qui pend sur sa poitrine ,
Il découvre un portrait î. . . il le prend , il s'incline ,
Aux lueurs delà flamme il contemple. . . Grands dieux î
Ces traits ! . . . sont ceux d'Harold ! î î il n'en croit pa s ses y eux .
«Quel est ton nom? — Adda. — Ton pays? — Épidaure.
— Ta mère? — Éloydné. — Ton père? — Jel'ignore ;
Ma mère , en expirant sous le glaive assassin ,
Cacha , sans le nommer , son image en mon sein.
On dit qu'un étranger.... mais qui sait ce mystère?
— C'est assez ! dit Harold ; va ! je serai ton père 1 1>
Et pressant sur son cœur l'enfant abandonné ,
Il murmurait tout bas le nom d'ÉIoydné !
i46 LE DERNIER CHANT
Soit qu'il sut le secret de sa triste naissance , Soit qu'il fut attendri des grâces de l'enfance , Et voulût opposer à son cœur attristé Cette image du ciel : innocence et beauté !
Mais déjà le navire , aux lueurs de l'aurore . Du sein brillant des mers voit une terre éclore 5 • Terre dont l'océan, avec un trisîe orgueil, Semble encor murmurer le nom sur chaque éciieil ; Et dont le souvenir , planant sur ses rivages, Se répand sur les flots comme un parfum des âges. C'est la Grèce î à ce nom, à cet auguste aspect , L'esprit anéanti de pitié , de respect , Contemplant du destin le déclin et la cime. De la gloire au néant a mesuré l'abîme. Par les pas des tyrans ses bords sont profanés, Ses temples sont détruits , ses peuples enchaînés . Et sur l'autel du Christ , brisé par la conquête , L'Ottoman fait baiser le turban du Prophète. Mais à travers ce deuil , le regard enchanté
leconnaît en pleurant son antique beauté ;
\.t la nature au moins , par le temps rajeunie ,
' triomphe de l'homme et de la tyrannie.
î'est toujours le pays du soleil et des dieux !
es monts dressent encor leurs sommets dans les cieuxç
]t , noyant les contours de leur cime azurée ,
emblent encor nager dans une onde éthérée.
es coteaux , abaissant leurs cintres inclinés ,
'a^ l'arbre de Minerve à demi couronnés ,
Ispirent par degrés sur la plage sonore
)àSyrinx sous les flots semble gémir encore ,
It présentant aux yeux leurs penchants escarpés,
)u soleil tour à tour selon l'heure frappés ,
lu mouvement du jour qui chasse l'ombre obscure,
araissent ondoyer en vagues de verdure.
à , l'histoire ou la fable ont semé leurs grands noms
ur des débris sacrés , sur les mers , sur les monts.
le sommet, c'est le Pinde î et ce fleuve est Alphée !
Ihaque pierre a son nom , chaque écueil son trophée 5
Ihaque flot a sa voix , chaque site a son dieu 5
Fne ombre du passé plane sur chaque lieu.
les marais sont le Styx ; ce gouflie est la Chimère î
i48 LE DERNIER CHANT
Et , touchés par les pieds de la muse d'Homère , Ces bords, où sont écrits vingt siècles éclatants , Retentissant encor des pas lointains du Temps , D'un poème , scellé par la gloire et les âges , Semblent à chaque pas dérouler d'autres pages. Le regard , que l'esprit ne peut plus rappeler , Avec ses souvenirs cherche à les repeupler ; Et , frappé tour à tour de son deuil , de ses charmes , Brille de leur éclat ou pleure de leurs larmes î Tel, si pendant le cours d'un songe dont l'erreur Lui rappelle des traits consacrés dans son cœur , Un fils , le sein gonflé d'une tendresse amère , Dans un brillant lointain voit l'ombre de sa mère , Dévorant du regard ce fantôme chéri, Il contemple en pleurant ce sein qui la nourri , Ces bras qui l'ont porté , ces yeux dont la lumière Fut le premier flambeau qui guida sa paupière ; Ces lèvres dont l'accent si doux à répéter Dicta les premiers sons qu'il tenta d'imiter ; Ce front qu'à ses baisers dérobe un voile sombre ; Et lui tendant les bras , il n'eml:)rasse qu'une ombre.
xxir.
Homère ! à ce grand nom , du Pinde à l'HelIespon t Les airs , les cieiix , les flots , la terre , tout répond. Monument d'un autre âge et d'une autre nature. Homme ! l'homme n'a plus de mot qui te mesure ! Son incrédtJe orgueil s'est lassé d'admirer, Et dans son impuissance à te rien comparer , H le confond de loin avec ces fables même , Nuages du passé qui couvrent ton poème î Cependant tu fus homme ; on le sent à tes pleurs ! Un d'eu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs ! Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre âme , Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme î Maisdanscespremiersjours, 01^1, d'un limonmoins vieux , La nature enfantait des monstres ou des dieux , Le ciel t'avait créé , dans sa magnificence , Comme un autre océan, profond , sans ri ve , immense 5 Sympatliique miroir qui dans son sein flottant , Sans altérer l'azur de son flot inconstant, Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives 5
i5o LE DERNIER CHANT
Les bergers poursuivant les nymphes fugitives j L'astre qui dort au ciel , le mât brisé qui fuit , Le vol de la tempête aux ailes de la nuit , Ou les traits serpentants de la foudre qui gronde , Rasant sa verte écume et s'éteignant dans l'onde î
Cependant l'univers , de tes traces rempli , T'accueillit comme un Dieu !. . . par l'insulte et l'oubli ! On dit que sur ces bords où règne ta mémoire , Une lyre à la main tu mendiais ta gloire ?. . . . Ta gloire ! Ah î qu ai-je dit? Ce céleste flambeau Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau ! Tes rivaux triomphant des malheuj^s de ta vie , Plaçant entr'elle et toi les ombres de l'envie. Disputèrent encore , à ton dernier regard , L'éclat de ce soleil qui se lève si tard ! La pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre ; Et de Ces vils serpents qui rongèrent ta cendre. Sont nés , pour dévorer les restes d'un grand nom , Pour souiller la vertu d'un éternel poison , Ces insectes impurs , ces ténébreux reptiles , Héritiers de la honte et du nom des Zoïles , Qui , pareils à ces vers par la tombe nourris.
DU PELEIUNAGE D'HAROLD. i5i
S'acharnent sur la gloire et vivent de mépris î
C'est la loi du destin , c'est le sort de tout âge : Tant qu'il brille ici-bas , tout astre a son nuage ; Le bruit d'un nom fameux de trop près entendu. Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il éveille , Ebranle au loin le temple et tourmente l'oreille ; Mais qui , vibrant de loin et d'échos en échos , Roulant ses sons éteints dans les bois, sur les flots , Comme un céleste accent dans le vague soupire, Dans l'oreille attentive avec mollesse expire, Attendrit la pensée , élève l'âme aux cieux , De ces accords sacrés charme l'homme pieux. Et tandis que le son lentement s'évapore, Au bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore,
^lais quel est ce rocher qui , creusé par les mers ,. Résonne nuit et jour du chcfe des flots amers , Incline sur les eaux son sommet chauve et sombre , Et couvre de si loin le vaisseau de son ombre ?
i52 LE DERNIER CHANT
Attestant sur ces bords les âges révolus ,
Noble et dernier débris d'un temple qui n'est plus ,
Une seule colonne y brave la tempête ,
Et , du sein des écueils dressant encor sa tête ,
Semble rester debout sur ces bords éclatants,
Comme entre un siè cle et l'autre une borne des t emps^.
Des injures du ciel le pêcheur la préserve ;
Et ce dernier soutien du temple de Minerve
Sert à guider de loin les yeux des matelots,
Ou l'esquif du pêcheur égaré sur les flots.
Elle a donné son nom au cap qu'elle couronne 4,
Harold, qui voit blanchir l'éternelle colonne,
Reconnaît Sunium. Sunium î A ce nom,
Il croit revoir flotter la robe de Platon ,
Quand ce sage , fuyant une foule insensée ,
Venait dans le désert consulter. • . sa pensée ;
Et qu'assis en silence aux bords des flots amers ,
Son œil divin plongé dans le ciel ou les mers
Écoutant en soi-même un vague et doux murmure,
Il croyait distinguer la voix de la nature,
Ou des sphères du ciel le bruit harmonieux ,
Ou ces songes divins qui lui parlaient des dieux î
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i55
Voix céleste , qui parle au bord des mers profondes! Dans les soupirs des bois, dans les accords des ondes , Partout où l'homme enfin n'a point gravé ses pas , Harold aussi t'entend !.. mais ne te comprend pas!
Son vaisseau lentement flotte en longeant la plage : Mais quel chant solennel s'élève du rivage? Quel hnmense cortège en blancs habits de deuil 5 , De colline en colline , et d'écueil eu écueil , Comme un troupeau lointain que le berger ramène , Par ses prêtres conduit serpente dans la plaine? Quel deuil semble peser sur leurs fronts affligés? De quel pieux fardeau leurs bras sont-ils chargés? Avec quel saint respect sur l'herbe ils le déposent , Et fléchissant leurs fronts , de larmes les arrosent ? Approchons !... De plus près le vent soufflant du bord Aux oreilles d'Harold porte un hymne de mort ; Il frémit ; mais son cœur dédaigne un vain présage, Et bientôt son esquif l'a jeté sur la plage : A la foule attentive il se mêle au hasard ;
i54 LE DERNIER CHANT
Quel spectacle, grands dieux! vient frappersonregard Auprès d'un simple autel formé d'un cippe antique , Qui du temple écroulé jonchait le vieux portique, Trois fois douze cercueils avec ordre rangés, De pabnes , de cyprès , de narcisse ombragés , Formaient autour du prêtre une funèbre enceinte. Où les diacres chantaient en répandant l'eau sainte. Harold , en contemplant ces pompes du trépas , Croit compter des guerriers tombés dans les combats; Et promenant sur eux ses yeux voilés de larmes , Cherche autour des tombeaux ces fiers coursiers, ces an Ces bronzes , ces tambours qui , pleurant les héros, D'un dernier bruit de gloire accompagnent leurs osî Il ne voit que des fleurs et des voiles pudiques , Des emblèmes touchants des vertus domestiques , Les couronnes d'hymen , l'aiguille , les fuseaux Que les femmes d'Hellé portaient j usqu'aux tombeaux 5 Des vierges qui , vidant des corbeilles d'acanthe , Effeuillaient sous leurs doigts les hsdel'Erymanthc , Des enfants éplorés, en habits d'orphelin, Tenant les coins flottants des longs linceuls de lin ; Et plus loin des guerriers qui , la tète inclinée ,
DU PELERINAGE D'HAROLD. i55
Plaignant avant le temps la beauté moissonnée , Pressaienten frémissant leurs glaives dans leur main. Et poussant des sanglots qu'ils retiennent en vain, A l'horreur de ce deuil semblaient livrer leurs âmes, Et pleuraient sans rougir. . . comme on pleure des femme?- A cet étrange aspect , saisi d'étonnement , Harold n'ose troubler leur saint recueillement ; Mais au moment fatal du divin sacrifice 6 , Quand le prêtre , en ses mains élevant le calice , Boit le sang adoré du martyr immortel , Une vierge s'élance aux marches de l'autel , Et , victime échappée au sort qu'elle raconte , Le front ceint de lauriers , mais rougissant de honte, Ses longs cheveux épars , eml3lème de son deuil , Chante l'hymne de mort à ses sœurs du cercueil î
<î Sur les sommets glacés du sauvage Érymanthe, Des bords déhcieux où le Laos serpente, Fuyant les fers sanglants d'un vainqueur inhumain , De rochers en rochers nous gravissons en vain;
i56 LE DERNIER CHANT
Le féroce Delhys , que son vizir excite , Nous suivant jusqu'aux lieux que le tonnerre habite, Comme un troupeau de daims forcé par les chasseurs, Fait tomber sous ses coups nos derniers défenseurs ; Déjà , du haut des monts , sur nos camps descendue» Notre dernière nuit nous dérobe à sa vue : Nuit courte ! nuit suprême , hélas ! dont le matin Doit éclairer l'horreur de notre affreux destin î Le sommeil ne vint pas effleurer nos paupières ; Les prêtres , vers le ciel élevant nos prières , En mots mystérieux , que nous n'entendions pas , Bénissaient sous nos pieds la terre du trépas ; Sur le granit tranchant des roches escarpées , Les guerriers aiguisaient le fil de leurs épées , Et les voyant briller , les pressaient sur leur cœur , Comme un frère mourant embrasse son vengeur î Assises à leurs pieds , les mères , les épouses , De ces heures de mort , hélas î encor jalouses , D'une invincible étreinte enlaçaient leurs époux , Ou, posant tristement leur fils sur leurs genoux, Dans un amer baiser qu'interrompaient leurs larmes , Pour la dernière fois s'enivraient de leurs charmes ,
Et leur faisaient couler , avant que de périr , Les gouttes de ce lait que la mort va tarir !...
)) Mais à peine , dorant les sommets du Ménale , L'aurore suit au ciel l'étoile matinale , La terre retentit du cri d'AUali ! Des pas Dans l'ombre des vallons roulent avec fracas ; De menaçantes voix s'appellent, se répondent ; Sur nos fronts , sous nospieds le fer luit , les feux grondent . Et du rapide obus les livides clartés Nous montrent nos bourreaux fondant de tous côtés ; Déjà, sous le tranchant du sanglant cimeterre, Nospremiers rangs atteints, roulent,jonchent laterre; Par un étroit sentier de noirs rochers couverts, Un seul passage encore à la fuite est ouvert ; Les vierges , les vieillards à la hâte s'y glissent; Leurs enfants dans les bras, les mères y gravissent, Et tandis que nos fils , nos frères , nos époux En disputent l'entrée en périssant pour nous , D'un sommet escarpé qui pend sur un abîme Pour attendre la mort , nous atteignons la cime.
ï58 LE DERNIER CHANT
» C'était un tertre vert sur un pic suspendu : L'Érymanthe à nos pieds , par un torrent fendu , Découvrait tout à coup un gouffre vaste et sombre , Dont l'œil épouvanté n'osait mesurer l'ombre ; Des rochers s'y dressaient sur leur base tremblants 5 Des troncs déracinés en hérissaient les flancs ; Des vautours tournoyant , plongeant dans ses ténèbres En frappaient les parois de leurs ailes funèbres, Et dans le fond voilé du gouffre sans repos , On entendait , sans voir , mugir hurler des flots Dont les vents engouffrés dans l'abîme qui fume, Sur ses bords déchirés roulaient, brisaient l'écume, Et du noir précipice épaississant la nuit , D'une foudre éternelle y redoublaient le bruit ! De ce sublime écueil environné d'orage Nos yeux plongaient aussi sur le lieu du carnage. Ils voyaient , sous le fer des cruels Musulmans , Tomber, l'un après l'autre, amis, frères, amants, Et par leur nombre , hélas , que le glaive dévore ,
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i5g
Comptaient combien d'instants il nous restait encore !. • •
Déjà , sur les débris d'un peuple tout entier ,
Le féroce Ottoman s'ouvre un sanglant sentier.
Une femme , une mère , 6 désespoir sublime !
« Ilnenous reste plusqu'un vengeur!. .c'est l'abîme!»
Dit-elle et vers le bord précipitant ses pas ,
Elle montre l'enfant qui sourit dans ses bras ,
De sa bouche entr'ou verte arrache la mamelle ,
L'élève dans ses mains , tremble , hésite , chancelle ,
Et, s'aniraant aux cris d'un vainqueur furieux.
Le lance dans l'abîme en détournant les yeux!...
Le gouffre retentit en dévorant sa proie.
Elle sourit au bruit que l'écho lui renvoie ,
Et se tournant vers nous : u Vous frémissez ? pourquoi
5) II est libre dit-elle , et vous , imitez-moi ,
» Mères , qui nourrissant vos fils du lait des braves
» N'avezpas,dans vos flancs, porté de vils esclaves!)»
Chaque mère , à ces mots, dans l'abîme sans fond,
Jette un poids a son tour , et l'abîme répond ;
Puis , formant tout à coup ime funèbre danse ,
Entrelaçant nos mains et tournant en cadence ,
Aux accents de ce chœur, qu'aux rives de l'Ysmen
i6o LE DERNIER CHANT
Les vierges vont chanter aux fêtes de l'hymen , Notre foule en s'ouvrant forme une ronde immense , Et, chaque fois que l'air finit et recommence, Celle qu'au bord fatal a ramené le sort , Comme un anneau brisé d'une chaîne de mort , S'en détache , et d'un saut s'élance dans l'abîme ; Le bruit sourd de son corps , roulant de cime en cime, Du gouffre insatiable ébranlant les échos , Accompagnait le chœur , qui chantait en ces mots , Contraste déchirant ! air gracieux et tendre , Qu'en des jours plus heureux nos voix faisaient entendr Et dont le doux refrain et l'amoureux accord Doublaient en cet instant les horreurs de la mort !
XXYIL
Semez , semez de narcisse et de rose , Semez la couche où la beauté repose !
Pourquoi pleurer? C'est ton jour le plus beau! Vierge aux yeux noirs, pourquoi pencher ta tête, Comme un beau lis courbé par la tempête, Que son doux poids fait inchnersur l'eau?
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i6î
Semez , semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
C'est ton amant ! il vient ; j'entends ses pas : Que cet anneau soit le sceau de sa flamme: Si ton amour est entre dans son âme , Sans la briser il n'en sortira pas !
Semez , semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
Entre tes mains prends ce sacré flambeau ; Vois comme il jette une flamme embaumée ! Que d'un feu pur votre àme consumée Parl'ume ainsi la route du tombeau !
Semez , semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
Vois-tu jouer ces chevreaux couronnés Que sur ton seuil ont laissés tes compagnes' Ainsi bientôt l'émail de nos campagnes Verra bondir tes heureux nouveaux-nés !
Semez, semez de narcisse et de rose , Semez la couche où la beauté repose !
Vole au vallon , courbe un myrte en cerceau , Pour ombrager ton enfant qui sommeille; Le moissonneur prépare sa corbeille, La jeune mère arrondit son berceau !
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
Sais-tu les airs qu'il faut pour assoupir Le jeune enfant qui pend à la mamelle ? Entends, entends gémir la tourterelle, D'une eau qui coule imite le soupir !
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose'
1) Ainsi , guidant nos pas aux accents du plaisir , Ces chants faits pour l'amournous servaient à mourir ! Telle aux champs des combats la musique guerrière.
DU PELERINAGE D'HAROLD. i63
Ouvrant aux combattants la sanglante carrière , Jusqu'aux bouches du bronze accompagne leurs pas , Et mêle un air de fête aux horreurs du trépas ! Mais d'instants en instants , hélas ! tournant plus vite ! Le chœur se rétrécit , le chant se précipite , Et le bruit de nos voix , que retranche le sort , Décroît avec le nombre et meurt avec la mort i... A coups plus répétés déjà l'abîme gronde , Le cœur bat , le sol fuit ; nos pas pressent la ronde ; Chaque tour emportait une femme , une voix... Et le cercle fatal tourna soixante fois I Moi-même... mais sans doute en cet instant terriJ)lc Un ange me soutint sur son aile invisible , Pour raconter au monde un sublime trépas Qu'a vu ce siècle impie. . .. et qu'il ne croira pas ! ;>