‹ Œuvres poétiques de M.A. de LamartineChapitre 8 sur 16 · CHAI^T DU SACRE · texte numérisé non relu

CHAI^T DU SACRE

Oit/ Kx Tewi<u 'decU QADxmeiU*

POEME

Orietnr in diebus ejus juslilia et abundantia pacis.

PSALW., lih. 71.

La nuit couvre de Reims l'antique cathédrale i ; Mille flambeaux semant la voûte triomphale , De colonne en colonne et d'arceaux en arceaux , Etendent sous la nef leurs lumineux réseaux, Et se réfléchissant sv.r le bronze ou la pierre, Font serpenter au loin des ruisseaux de lumière. De soie et de velours les parvis sont tendus ; Les écussons royaux aux piliers suspendus , Flottant par intervalle au souffle de la brise. Font de soixante Rois ondoyer la devise. L'autel est ombragé d'armes et d'étendards ; Ceux que'la Palestine a vus sur ses remparts, Tonu III. 8

Ceux conquis par Philippe aux plaines de Bovines , Et ceux qui d'Orléans sauvèrent les ruines 5 Ce panache d'Ivry que fit flotter un roi , Ceux que ravit Condé sous les feux de Rocroy , Ceux enfin qui , guidant les fils de la Victoire , Du Tage au Borysthène ont porté notre gloire , Et n'ont rien rapporté de Vienne et d'Austerlitz Que cent noms immortels sur leurs lambeaux écritsi Noirs, souillés, mutilés, teints de sang et de poudre, Déchirés par le sabre ou percés par la foudre , Pendent du haut des murs; entre leuï-s plis mouvants De ce dôme sonore emprisonnent les vents , Et semblent murmurer , en roulant sur leur lance : )) Voilà l'ombre qui sied au front d'un Roi de France ! »

Le temple est vide encore : aux marches de l'autel. Un pontife vêtu de l'éphod solennel , Semble attendre le jour , l'heure , l'instant suprême , Par la voix de l'airain, frappé dans le Ciel même : Cent lévites couverts de vêtements sacrés J

Du brillant sanctuaire entourent les degrés ; Le regard suit au loin leurs onduleuses files ; Debout , l'œil attentif, en silence , immobiles , Ils tiennent d'une main les encensoirs flottants , L'autre , pressant la chaîne aux anneaux éclatants . Semble prête à lancer vers la voûte enflammée L'urne , où déjà l'encens monte en flots de fumée. On n'entend aucun bruit sous les divins arceaux Qu'un léger cliquetis du fer dans les faisceaux , Ou le tintement sourd des gothiques armures Quijettentparmomentsd'aigres et longs murmures. L'ombre déjablancliit, tout estprêt , qu'attend-on? — Entendez- vous là-haut rouler ce vaste son , Qui , comme un bruit des vents dans des forêts plaintives , Gronde avec majesté d'ogives en ogives?

Par les sacrés échos , répété douze fois , Du dôme harmonieux fait vibrer les parois , Et tandis qu à ses coups la voûte tremble encore. Semble sortir du marbre et rendre l'air sonore? C'est l'airain de la tour qui murmure minuit ; Minuit î l'heure sacrée ! Écoutez ! A ce bruit y Leslourdsbattantsd'airain, brisautleurs gonds antiques,

Ouvrent du temple saint les immenses portiques 5 On entend au dehors l'acier heurter l'acier, Le marbre frissonner sous le fer du coursier , Ou le pas des guerriers dont le bruit monotone Ébranle , à temps égaux , le caveau qui résonne j Cent chevaliers couverts de l'éclatant cimier Entrent. Quel est celui qui marche le premier?

Son port majestueux sur la foule s'élève; L'or fait étincelçr le pommeau de son glaive ; Flottante à son côté, son écharpe à longs plis, Balaye en retombant les marches du parvis ; De longs éperons d'or embrassent sa chaussure , Et sur l'écu royal qui couvre son armure , Du sanctuaire en feu tout l'éclat reflété, Jette au loin sur ses pas des gerbes de clarté. De son casque superbe il lève la visière ; Son panache éclatant flotte et penche en arrière , Et laisse contempler au regard enchanté D'un front mâle et serein la douce dignité. Comme un sommet battu des coups de la tempête, Dont les neiges d'automne ont parsemé le faîte ,

Avant les jours d'hiver déjà ses cheveux blancs Ont empreint sur ce front la sainteté des ans , Et leur boucle d'argent qui s'échappe avec grâce A son panache blanc se confond et s'enlace ; Son œil superbe et doux brille d'un sombre azur , Son regard élevé , mais franc , sincère et pur , Lançant sous sa visière un long rayon de flamme , Semble à chaque coup d'œil communiquer son âme : Dans ce regard sévère et clément à la fois , La r»!)ture avant l'homme avait écrit ses di'oits ; Il semble accoutumé , dès sa première aurore, A regarder d'en haut un peuple qui l'implore ! Sa bouche , que relève une mâle fierté, Lnprime à son visage un air de majesté ; Mais , sa lèvre entr'ou verte , où la grâce respire, Tempère à chaque instant l'effroi par un sourire; Et cette main qu'il ouvre , qu'il tend comme Henri , Tout annonce le Roi !... La nef tremble à ce cri : Mais d'un geste à la foule il impose silence , Et d'un pas recueilli vers l'autel il s'avance. l'archevêque.

D'où viens-tu?

25o CHANT

LE ROI

De l'exil.

l'archevêque.

Qu apportes-tu?

Mon nom.

l'archevêque.

Quel est ce nom sacré?

LE ROI

Charles dix, et Bourbon l'archevêque.

Que viens-tu demander?

LE ROI

Le sceptre et la couronne î l'archevÊque.

Au nom de qui?

LE ROI

Du Dieu qui les ôte et les donne !

l'archevêque.

Pourquoi?

LE ROI

!Pour imposer à mon nom , à mes droits

DU SACRE. aSi

Le sceau majestueux du Dieu qui fait les Rois î

l'archevêque.

Connais-tu les devoirs que ce titre t'impose? Oses-tu les jurer?

LE ROI

Que Dieu m'aide , et je l'ose.

l'archevêque.

Quels sont-ils?

Proclamer et défendre la loi , Récompenser, punir , vivre , mourir en Roi ! Aimer et gouverner comme un pasteur fidèle Ce saint troupeau que Dieu confie à ma tutèle , Être de mes sujets le père et le vengeur !

l'archevêque.

Où les as-tu trouvés, ces devoirs?

LE ROI

Dans mon cœur !

Mon front connut le poids de ces grandeurs humaines. Et c'est la royauté qui coule dans mes veines !

l'archevÈque.

Où sont les saints garants de tes serments?

LE ROI

Aux cieux !

Les mânes couronnés de mes soixante aïeux, Ce Charles qui fonda, des ruines de Rome, Un empire trop grand pour l'âme d'un autre homme j Ces princes tour à tour redoutés et chéris, Ces Louis, ces François, ces généreux HenrisÎ Et si de ces héros tu récuses la gloire , J'en ai d'autres encore en qui le ciel peut croire !

l'archevêque.

Où sont-ils ces témoins des paroles des rois?^ Où sont tes douze Pairs?

L£ ROI, montrant les douze pairs.

Pontife , tu les vois !

l'archevêque.

Nomme -les î

Reggio ! Ce nom , à son aurore , Du saint vernis des temps n'est pas couvert encore; Mais ses titres d'honneur sont partout déroulés! Regarde avec respect ses membres mutilés! Ce nom, comme le?noms des Danois, des XaintraiUes,

A germé tout à coup sur vingt champs de batailles : J'aime mieux pour orner le bandeau qui me ceint , Un grandnoraquisurgit,qu'unvieuxnomquis éteint!

l'archevêque.

Quel est ce maréchal qui d'une main frappée, Cherche en vain à pryesser le pommeau d'une épée ? L'étoile des héros étincelle sur lui , Et son bâton d'azur semble être son appui.

LE ROI

C'estle second Bayard ! c'est Victor ! c'est Bellune ! Plus brave que son nom, plus grand que sa fortune! Partout où la patrie a des coups à pleurer , Son corps criblé de balle est là pour les parer, Et , fidèle au malheur encor plus qu'à la gloire , Ses revers ont toujours l'éclat d'une victoire !

l'archevêque.

Et celui qui soutient de son bras triomphant Les pas tremblants encor de ce royal enfant , Et qui d'un œil de père, en regardant son maître, Semble dire en son cœur; C'est moi qui l'ai vunaître î Quel est-il?

LE ROI

Un soldat; le nom d'ALBurEHA Illustre encor celui que l'Espagne pleura , Quand brisant dans Madrid le joug de la victoire , Pour unique dépomlle il rapporta sa gloire ! Sauveur du beau pays qu'il avait combattu , Il a ravi son nom !... mais c'est par sa vertu î

l'archevêque.

Mais quel est ce vieillard? Sa blanche chevelure Couvre à flocons d'argent l'acier de son armure ; Par la trace des ans son front paraît terni....

LE ROI

C'est MoNCEY ! des combats le bruit l'a rajeuni. Malgré ses traits flétris sous les glaces de l'âge , Les camps l'ont reconnu. . . . mais c'est à son courage î Comme un soldat d'hier il marcha pour son roi j Il serait mort pour lui ! qu'il vieillisse pour moi !

l'haro HEVÊ QUE.

Et celui qui brillant d'un long reflet de gloiro?. ..

LE ROI

La Tremouille !

l'archevêque.

Il suffit : ce nom vaut une histoire ! Et celui qui le front sur le marbre incliné , Aux degrés de l'autel humblement prosterné , Les mains jointes, les yeux fixes comme la pierre . Semble exhaler pour toi sa fervente prière , Quel est ce chevalier chrétien?

LE ROI

Montmorency !

l'archevêque.

L'œil , s'il n'y brillait pas , le chercherait ici I

Servant le même dieu , fidèle au même maître , Ses aïeux , à ces traits , pourraient le reconnaître. Modèle du sujet, du héros , du chrétien, Son nom , de siècle en siècle , est un écho du mien : Et partout où la France a besoin de son glaive , Ou le roi d'un ami , Montmorency se lève.

l'archevêque.

Ce guerrier qui soutient l'étoile des guerriers . Où l'image d'Henri brille entre des lauriers?

LE ROI

Macdonald Î des héros le juge et le modèle.

Sous un nom étranger , il porte un cœur fidèle ; Dans nos sanglants revers , moderne Xénophon . La France et l'avenir ont adopté son nom , Et son bras , dans les champs d' Aréole et d'Ibérie , En sauvant les Français a conquis sa patrie !

l'archevêque.

Ce sage , revêtu de la toge à longs plis Où l'on voit enlacés des cyprès et des lis , Et qui tient dans ses mains ton glaive et ta balance ?

LE ROI

Arrête ! ce nom seul fait incliner la France !

C'est Desèze ! C'est lui , dont l'éloquente voix

S'éleva pour sauver le pur sang de ses rois ,

Quand au fer des bourreaux, impatients du crime j

Disputant sans espoir la royale victime ,

Il fallait un martyr pour défendre un Bourbon î

Lui seul , de ce grand meurtre a lavé son beau nom.

Louis à l'avenir a légué sa mémoire ,

Et ces deux noms unis sont scellés dans l'histoire !

l'archevêque.

Et ce preux chevalier qui , sur l'écu d'airain , Porte au milieu des lis la croix du pèlerin ,

Et dont l'œil , royonnant de gloire et de géiiie , Contemple du passé la pompe rajeunie ?

LE ROI

Chateaubriand ! Ce nom à tous les temps répond ; L'avenir au passé dans son cœur se confond ; Et la France des preux et la France nouvelle Unissent sur son front leur gloire fraternelle. Soutien de la Couronne et de la Liberté, Il lègue un double titre à la postérité ; Et pour briser naguère une force usurpée , La plume entre ses mains nous valut une épée î

l'archevêque.

Nomme encor ce vieillard qui , de pleurs inondé...

LE ROI

Ne m'interroge pas î c'est le dernier Conde !î!

Il pleure un fils absent, ne troublons pas ses larmes!

l'archevêque.

Et ce prince, appuyé sur ses brillantes armes, Qui, les yeux attachés sur ce groupe d'enfants.

Contemple avec orgueil cet espoir?

LE roi.

D'Orle'ans!

Ce grand nom est couvert du pardon de mon frère; Le fils a racheté les armes de son père î Et comme les rejets d'un arbre encor fécond. Sept rameaux ont caché les blessures du troncJ

l'archevêque.

Nomme enfin ce héros , dont la tête inclinée Semble porter le poids de tant de destinée , Et dont le front chargé de palmes

LE ROI

C'est mon fils !

l'archevêque.

Qu a-t-il fait pour ce nom?

LE ROI

Demandez a Cadix!

l'archevêque.

Il suffit : ces témoins répondent de ta vie ! Tout siècle les verrait avec un oeil d'envie î Charles ! réjouis- toi ! Lequel de tes aïeux A pu citer jamais des noms plus glorieux ?

Mais , silence ! Le Roi , le front contre la pierre , Murmure à demi-voix sa touchante prière , Et ses vœux en soupirs , de son cœur échappés , S'exhalent lentement à mots entrecoupés ;

Dieu des astres , Dieu des armées ; Dieu qui conduis de l'œil les sphères enflammées !

Dieu des empires , Roi des Rois î Au bruit d'un peuple entier qui pousse un cri de fcte , Du bronze et de l'airain qui grondent sur ma tête^

Voici l'heure î écoute ma voix î

Errant sans troue et sans patrie , Triste objet de pitié comme autrefois d'envie.

J'ai mangé le pain de douleur ; Et d'exil en exil , traînant mon titre illustre , Je n'avais à montrer , pour conserver son lustre .

Que la majesté du malheur î

Adorant tes rigueurs divines,

26o CHANT

Dans les murs d'Edimbourg j'habitai ces ruines

Pleines du destin des Stuarts î Ces palais écroulés , ces tours d'herbes couvertes? Et ces portes sans garde et ces salles désertes

Sympathisaient à mes regards !

Là , victime du rang suprême , Une Reine voyait son sacré diadème

Jouet de l'amour et du sort !

Et du haut de ces tours où triomphaient ses charmes En regardant la mer , implorait par ses larmes

L'obscurité de l'autre bord î

Que de fois sous le dôme sombre Où je cherchais sa trace , hélas ! je vis cette ombre

Mêler ses soupirs à ma voix î Et m'apprendre en pleurant sur quelle onde incertaine Le vent capricieux de la fortune humaine

Fait flotter le destin des Rois î

Victime, pleurant des victimes , Trop connu du malheur , de ces leçons sublimes ,

Hélas î je n'avais pas besoin !

Quel siècle fut jamais plus fertile en ruines? Mou Dieu ! pour contempler tes justices.divines .

Fallait- il regarder si loin?....

N'ai-je pas vu ce diadème , Par le glaive arraché de la tête suprême , Rouler dans la poussière aux pieds des factions ? De la poudre des camps relevé par la gloire ; Joué, gagné , perdu, ravi par la victoire ,

Passer avec les nations ?

Hélas î sur ce sable où nous sommes , Quand tout mugit encor de ces tempêtes d'hommes ; Qui pourrait envier ce sceptre des humains? C'est la foudre du ciel que porte un bras timide î Qui toucherait sans crainte à cette arme perfide

Prête d'éclater dans nos mains ?

Par un ciel d'exil profanées , L'infortune a doublé le poids de mes joiu-nées , Je descends la pente des ans j

A peine si mon front que leur souffle moissonne Portera sans fléchir le poids de la couronne Qui va parer ces cheveux blancs !

La tombe avertit ma paupière ; L'espoir à son aspect retournant en arrière

Ferme l'avenir devant moi 1 Je mourrai ; de la mort l'égalité fatale Mêlera quelque jour à la cendre banale

La poussière qui fut un Roi !

Mais, ma faiblesse en vain murmure ; Le cri d'un peuple entier , l'ordre de la nature ,

Du ciel sont l'arrêt souverain î Hélas î il faut régner ! Régner? quel mot suprême î Être ici-bas ton ombre? 6 mon Dieu ! viens toi-même

Tenir le sceptre dans ma main !

Que l'onction qu'on va répandre Me donne la vertu de craindre et de défendre '

Ce trône où je suis condamné î Et que l'huile sacrée en coulant sur ma tête ,

Me prépare au combat que cette heure m'apprête , Comme un athlète couronné.

Que jamais mon œil ne sommeille !

Que tes anges , Seigneur , portent à mon oreille

Ces soupirs , les remords des Rois î Que mon nom luise égal sur mes vastes provinces \ Que le denier du pauvre et le trésor des princes

Y soient pesés du même poids !

Que s 'élevant en ma présence , Les cris de l'opprimé , les pleurs de l'innocence , M'apportent les besoins du dernier des mortels î Que l'orphelin tremblant , que la veuve qui pleure , Près de mon trône admis , l'embrassent à toute heure

Comme les marches des autels î

Aux conquérants livre la gloire î Qu'aux coeurs de mes sujets ma paisible mémoire

Ne soit qu'un tendre souvenir î Que mes fastes heureux n'aient qu'une seule page ,

Que la borne posée à mon noble héritage Passe immobile à l'avenir !

De ma race auguste patrone , Toi qui pour les Français efFeuillant ta couronne .

A leurs drapeaux prêtas tes lis !

Étoile du bonheur , sois l'astre de la France , Et conserve à jamais ta bénigne influence

Aux premiers soldats de ton fds !

La première lueur de la naissante aurore , A travers les vitraux où le jour se colore, Comme l'aube obscurcit les étoiles des nuits , Fait pâlir de la nèfles feux évanouis , Et la double clarté qui se combat dans l'ombre Se mêle , en s'avançant , sous la voûte moins sombre. A ce jour progressif, de ces dômes sacrés L'œil suit dans le lointain les contours éclairés , Et de la basilique embrassant l'étendue , Découvre à ses arceaux la foule suspendue :

Les tribunes longeant les courbes des piliers , Croisent dans tous les sens leurs immenses sentiers ; Sous leur poids orageux le cintre ébranlé gronde, Un long torrent de peuple à grands flots les inonde , Eu déborde : et couvrant les arcs , les monuments Des dômes découpés , les bauts entablements , Aux voûtes de la nef se suspend en arcades , S'enlace comme un lierre aux fûts des colonnades , Du parvis à la frise et d'arceaux en arceaux , Se déroule en guirlande ou se groupe en faisceaux ; Et du pilier gotbique embrassant le feuillage , Tremble comme l'acanthe au souffle de l'orage : De ses noirs fondements jusqu'au sommet des tours. Un peuple tout entier tapissant ses contours. Pressé comme les flots de l'antique poussière , Semble avoir du vieux temple animé chaque pierre .

L'airain guerrier résonne : et les enfants de Mars Se rangent en silence autour des étendards : Là , ceux dont le regard que le calcul éclaire

Dans les champs des combats , est l'aigle du tonnerre , Et qui , d'une étincelle échappée à leurs mains, Font voler à son but la foudre des humains ! Là , ces géants coiffés de sauvages crinières Dont le poil fauve et noir tombe sur leurs paupières , Ces centaures brillants , messagers des combats , Qui traînent à grand bruit leurs sabres sur leurs pas ; Et ceux qui font rouler sur le fer d'une lance Ces légers étendards où la mort se balance ; Et ceux dont , au soleil , les casques éclatants Font ondoyer encor des panaches flottants ; Et ceux qui , revêtus de leurs brillantes mailles , N'offrent qu'un mur d'airain sur leur front de batailles - Et dont le pied , pressant les flancs d'un noir coursier , Résonne sur le sol comme un faisceau d'acier î DiGEON, Yalin, Mat3boubg, dirigent leurs courages î Enfants des deux drapeaux, braves de tous les Ages, Cespreux autour du Roi n'ont qu'un cœur et qu'un ranj L'Espagne a confondu les couleurs dans leur sang. Là ce jeune guerrier, ce débris de deux guerres Dont le laurier s'unit aux cyprès de deux frères ,

Ce sang , dont la Vendée a vu couler les flots K épuisa point en lui la source des héros ! *

Mais , sur ce dais où l'or en longs plis se déroule , Quel populaire instinct porte l'œil de la foule? Ah ! c'est le sang royal qui parle aux cœurs français ! . . . A l'ombre de ces lis entourés de cyprès , Dont la tige sur elle avec amour s'incline , Voilà l'ange exilé ! la royale orpheline î Son front que , des bourreaux , le fer a respecté Garde de la douleur la noble majesté ! On sent à son aspect que , digne de sa mère , Le ciel lui fit une âme égale à sa misère î A ces pompes du trône on la ramène en vain , Son cœur désenchanté les goûte avec dédain ; Et peut-être au moment où son œil les contemple Son âme , s'envolant dans les cachots du temple , Rêve aux jours de l'enfance où, sous ces murs aflreux

* Larochejacqukleik.

Que la main des bourreaux obscurcissait pour eux , Un rayon du soleil , à travers une grille , Était la seule pompe , hélas I de sa famille !...

Là veuve de Henri , des couleurs du cercueil , Couvre son front mêlé d'espérance et de deuil ; Ses longs cheveux épars , se dénouant deux-même , Semblent en retombant pleurer un diadème 5 Son regard effleurant le faste de ces heux , N'y voit qu'un vide immense et se reporte aux cieux. Hélas î le sort , voilant l'aube de sa jeunesse , A brisé dans ses mains une coupe d'ivresse... Le coup qu'elle a reçu répond à tous les cœurs ; Ses yeux dans tous les yeux ont retrouvé ses pleurs.

Mais quel est cet enfant? — L'a venir de la France îî La promesse de Dieu qu'embellit l'espérance ! De ses seuls cheveux blonds son beau front couronné Ignore encor le rang pour lequel il est né ; Libre encor des liens de sa haute origine , Il sourit au fardeau que le temps lui destine ; Ses yeux bleus où le ciel aime à se retracer 5

Sur ces pompes du sort s'égarent sans penser ; Il ne voit que l'éclat dont le trône étincelle , La vapeur de l'encens qui monte ou qui ruisselle. Le reflet des flambeaux répété dans l'acier , Ou l'aigrette flottant sur le front du guerrier , Et , comme Astyanax dans les bras de sa mère ; Sa main touche en jouant aux armes de son père.

Le pontife est debout : le nard aux flots dorés Semble prêt à couler de ses doigts consacrés ; CuAP.LE , à genoux , baissant son front sans diadème , Ofî're ses blancs cheveux aux parfums du saint-chrême J Et le prêtre , élevant la couronne en ses mains 3 , • Parle aunom du seul maître , au maître des humains .

Page 1