XXII NOTICE
Il n'y a rien de si mignard que tels vers : chose que l'Italien reconnoissant, a formé toute sa poésie sur eux. Vray que c'a esté sans considération des syllabes briefves ou longues, car cela luy eust trop cousté : se contentoit seulement de la rime au bout des onze syllabes. Ce que Ronsard a voulu représenter en une ode qui se commence :
a Belle dont les yeux doucement m'ont tué...
€ Et en une autre, dont le premier couplet est :
a Ny l'aage ny sang ne sont plus en vigueur.
(f En ces deux pièces, que l'on pourra lire tout au long dans le cinquième livre de ses Odes, la rime est tres-riche, sans pieds, et néanmoins vous voyez qu'ils ne sont pas sans quelque grâce. En l'ode de Buttet, la faute risible qui s'y trouve est que tous ses vers clochent du pied. >»
Cependant Marc-Claude de Buttet s'était fait chef d'école dans cette nouvelle poétique française, plus ingénieuse et plus ardue que favorable aux progrès de la versification et de la poésie. Il fut encouragé dans sa malencontreuse entreprise par les louanges de Marguerite de France, qui possédait assez bien les langues anciennes pour trouver du charme à cette étrange imitation de la prosodie et du rythme de ces langues classiques. 11 fut surtout aveuglé sur la valeur réelle de son invention par les bruyants applaudissements de quelques savants qui se réjouirent de voir ainsi le grec et le latin se naturaliser dans le français. Dorât et Baîf eurent plus de part que tous à cette monstrueuse création des vers mesurés, Dorât en les exaltant comme la plus haute expression de l'art, Baïf en s'appliquant à les
NOTICE XXIll
populariser par ses propres essais. Marc-Claude de Buttet, reconnaissant des éloges exagérés que lui adressait son ami Dorât, le remercia dans celte pièce de vers, oiî il a voulu se surpasser lui-même, en perfectionnant autant que possible son système prosodique à la romaine, sans y admettre la rime, que Pasquier et d'autres critiquaient dans cette espèce de vers :
Tu me seras tousjours, mon divin d'Aurat, Apollon :
Car tu m'es auteur en ce poëme nouveau. Lorsque je viens à soncr d'un luth doux-chantre ma Sapphon
Et que je pleure l'amour, 6 que ce nombre me plaît! Rimes, adieu! Bientost viendront ces carmes ageancer
Les Charités, Pallas, Callioppée, l'Amour. Qui nie avoir les vieux, non sans grand'peine, recherché
Ces nombres, ces pieds, cette manière de vers ? ' Enne, le père latin, premier des Pegasides senrs
Obtint du laurier celle couronne de pris. Puis vers mieux resonans vont feuiller, jaunir et arm^r
Les bois, champs, guerriers, par le poëte Maron. Rien de sa main sortant jamais Nature n'a parfet
Sans que le temps y soit, comme le maître de tout.
Marc -Claude de Buttet croyait être parvenu à l'apogée de sa renommée : il avait, par l'influence de sa bienfaitrice Marguerite, gagné du crédit à la cour de France, et les vers qu'il présenta successivement à la reine mère Catherine de Médicis, à François de Lorraine, duc de Guise, à la duchesse de Nevers , à Philibert Duval , évêque de Séez , à Jacques Rapin , aumônier de la reine, et à d'autres personnages éminents , lui firent de puissants et utiles appuis. D'après le conseil de ses amis, il pensa que le moment était venu de réunir ses poésies éparses et de faire imprimer ce recueil, avant de retourner dans sa patrie avec la nouvelle duchesse de Savoie, qu'il avait juré de ne jamais quitter. Il ne se