‹ Œuvres poétiques de M.-C. de Buttet (volume 2)Chapitre 44 sur 46 · L'AUTEUR AU LECTEUR · texte numérisé non relu

L'AUTEUR AU LECTEUR

,A prière, plusieurs fois à moi fette par mes plus chers et familiers amis, à la fin m'a tant commandé, qu'outre ma délibération, elle m'a quasi, comme par force, arraché des mains ces miens petis ouvrages, que j'ai achevés non à autre fin que pour les sacrer à la nuit et au perpétuel obli : r cherchant plus en ceci le plaisir que je m'i donne (pour ne chanter qu'à moi, aux Muses, et à ceux à qui je les adresse), que l'applaudissement populaire, ni la faveur ces grands. Et encores que naturellement dès mon enfance je me sente incité à la mesure de ces nombres, qui n'entrent jamais en esprit mal né, le travail de la Muse depuis quelque tens m'avoit tant dégoûté, qu'il me sembloit rien ne m'estre moins nécessaire que me mettre à faire des vers ; considérant la perversité de notre siècle (en ceci autant déplorable qu'en plusieurs autres choses) estre si grande, qu'après le long travail et continuel étude, mesme des plus excellens, bien souvent pour la recompense on n'en a que le blâme, la peste, et si de quelques-uns la louange, c'est tout. Qui est cause assés suffisante pour retarder les plus courageux. Je ne doute point que si les gentils esprits, qui de ce tens se sont montré au jour,

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eussent rencontré la faveur digne de leurs mérites, que nous n'eussions veu en France des Homeres et Virgiles, et que l'antiquité n'eut plus usurpé tant de gloire sur nous, mesme pour avoir si bien commencé, qu'au genre d'écrire que noz poètes ont touché jusques ici, ils ne sont en rien redevables aux anciens grecs, ni latins. Mais, puis qu'il faut que la vertu, au lieu d'estre reconnue, mandie la faveur de ceux qui la devroient supporter, je me crein fort que ne soions contreins de dire le dernier adieu aux Muses, qui si heureusement étoient venues habiter la France.

C'est peu de chose, ô princes et rois! que de se montrer courageux et hardi aux armes; que de rapporter mille triomphantes victoires de l'ennemi, que de ramplir tout le monde de ses faits, si on ne tâche (puisque ne sommes seulement nés pour nous) de faire après soi étendre la vertu si loin, que, maugré l'obscure nuit, à la fin elle parvienne jusqu'aux successeurs, pour leur servir comme de flambeau et guide, se traçant une claire et perpétuelle mémoire. Le pourroit-on mieux faire que par ce tant louable étude de lettres? Mais les sciences sont si difficiles et obscures (pour estre infinies), qu'elles ne viennent jamais à se manifester, si elles ne sont premièrement appellées par la faveur des grands, sans l'aide desquels ceux qui s'i amusent n'en rapportent pour tout le plus souvent que la repentance. Me mettant tout ceci au devant, et voiant le vent mal favorable à mon navire, j'étoi tout prêt de retourner en arrière et de prendre les armes pour le livre, sacrifiant tous les presens que les Muses m'avoient faits, à Vulcan, à l'heure que la paix, traittée entre les princes chrestiens, m'apporta je ne sçai quoi de meilleure espérance, qui du tout rompit la délibération que j'avoi, étant bien asseuré que ce qui en ceci retarde plusieurs de continuer leur

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