‹ Œuvres poétiques de M.-C. de Buttet (volume 2)Chapitre 45 sur 46 · L'AUTEUR AU LECTEUR · texte numérisé non relu

L'AUTEUR AU LECTEUR

entreprise, ne me scauroit en rien nuire : voiant meintenant si heureuse notre Savoie, que de jouir de la présence d'un prince si grand, qui de tcusjours a eu en singulière recommandation les lettres, ausquelles aiant bien été instruit d'enfance, ne cède à prince aucun de son tens. J'ajoute en ceci l'affection que tousjours leur a portée celle qui, sus touteslesprincesses qui furent jamais, à bon droit mérite d'estreditte LASEULE Minerve. Que si à son occasion les Muses ont pris plaisir d'habiter en France, devons-nous estimer rien moins qu'elles ne la suivent, et que ceux qui lâchent à s'emploier à leur vertueux exercice n'en rapportent et faveur et contentement? Toutes ces choses mises ensemble m'ont fet prendre si bon cueur, que si jusques ici j'ai emploie quelques heures (ainsi que mon esprit de soi-mesme s'i acheminoit) à visiter, comme d'une gaieté de cueur, ces saintes Piérides, dès meintenant je proteste que d'une affection plus 'grande je les irei voir, je leur ferei la court, je les supplierei si souvent, que j'espère à la fin pouvoir obtenir quelque lieu en leur bonne grâce. Et meintenant, Lecteur, affin que je ne me montre ingrat de ce peu qu'elles m'ont donné, je t'ai assemblé tout ce que j'ai peu recouvrer de mes vers, lesquels, pour les avoir nonchallament délaissés, étoient perdus quant à moi, sans quelques uns de mes amis, et ceux à qui je les avois adressé, qui, plus curieux que je n'en étoi, à cette heure m'en ont fet part : espérant faire encores un volume, aiant recouvré le reste. Je ne doute point que quelque Monsieur, le repreneur des euvres d'autrui, ne se veuille formaliser contre moi de ce que je recherche une nouvelle poésie, bien différente de l'accotumée : estimant du tout la langue françoise (qui, suivant le naturel de ceulxdesa nation, a toujours été libre), ne pouvoir endurer un frein si rude, que de l'asservir aux

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mesures des anciennes langues. A cellui je direi ce petit mot, en passant, que, si les Latins eussent eue cette opinion de la leur, nous ne la verrions au jourd'hui si excellente, ni tant de divins poèmes qu'ils ont. Ils ont eu quelquefois des rimasseries, qu'ils laissèrent aux vieux Faunes, et les chantoient, comme nous faisons noz. vaudevilles. Que si ils laissèrent la feuille pour le fruit, qui nous doit empêcher de faire le semb'able ? De l'estimer estre impossible, ce seroit faire tort à notre langue, et penser les autres esprits tels que le sien, avec ce que j'espère que le tens le nous fera connoître, si les doctes deignent s'i emploier : car, par un seul, l'achèvement ne peut estre fet. Et quant à ma part, j'espère te faire présent d'une euvre entière en divers espèces de vers. Ce pendant, affin que je ne fâche ton oreille du premier coup, je te donne pour arres le vers sapphique, par autre avant moi non mis en avant, rymé à la mode accoutumée (chose si difficile, que nul ne le scait qui ne l'assaie), lequel j'ai fet expressément tumber par tons femenins, car autrement ils ne povoient avoir grâce : comme il est ainsi que toute langue a quelque particularité différente des autres, et ai treuvé à ceux-ci estre bien séant, aux autres non. Davantage, pour complaire à quelques uns de mes amis, qui m'ont jugé trop superstitieux d'observer et les pies, et la ryme, j'en ai fet qui seulement ont le son, encores que je ne leur en donne le nom, ne le meritans, comme sont le Triumphal Retour de Boulogne, l'ode au président Truchon, au vent Zephyre ,à Anne. En outre, j'ai bien voulu interpréter certains mots, que j'ai enchâssés dans mes poèmes, comme précieuses reliques de l'antiquité, sans l'exposition desquelz quelques lieux ne pourroient estre clerement entendus. En l'ode seconde du premier livre, tu trouveras ce mol Naroues, duquel usoient les anciens

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Gaulois, qui signifie les Parques, mot qui (encores qu'il ne soit plus dès long tens en usage), toutefois, doit estre r'appellé, tant pour la révérence que nous devons à l'antiquité, que pour la majesté d'icellui, que je pense estre sorti du grec vxpo et de ^Cov signifiant, comme diroit le latin, mulgentes vitam : je l'ai tiré d'un vieil roman rymé, en ces vers :

Les Naroues ce malencontre Lui avaient filléj si m'aist Dieux.

J'ai encore treuvé Navondes que nous disons, en écorchant le latin, Naïades)., quasi voulant dire Navigant aux ondes., duquel j'ai usé en l'Amalthée, et en l'ode troisiesme du second livre; et encores de quelques uns anciens, combien qu'ils se soient changés, comme /z^v/Vrc.^ pour navires, non sans l'imitation des plus doctes, qui, décrivant une chose antique, pour la faire mieux sentir son tens, prenoient le vocable usité d'alors, comme en quelques endroits se voit dans Virgile.

Favon, vent soufflant de l'occident au levant, mot venu du latin Favonius, qui autrement s'appelle Zephye. Aussi, j'ai tourné quelques motz propres, comme Danas ûe Danaus, au patron de Menelas, Menelaus; de Narcissus, j'ai dit Narcis, puisqu'ainsi vulgairement on nomme sa fleur.

J'ai inventé aussi plusieurs mots, voulant m'aider de la licence que j'estime m'estre permise comme aux autres, pour mieux représenter ma conception : combien que je le face autant modestement et le plus à propos qu'il m'est possible; comme rro/'-r^m, pour exprimer le latin triceps, desentrailU, qu'on dit evisceratus, et plusieurs autres que tu trouveras lisant mes vers. Que si ilz te semblent durs (comme, par ci d'avant aucuns que tu as jà receus), il faut estimer que l'usage les pourra amollir,

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si avec ta faveur, que je pense estre bonne et équitable, qu'elle pourra accroistre l'industrie, et de moi, et de ceux qui tâchent personnellement à chercher les moiens pour t'estre plaisans et proufitables.

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