PRODIGUE
De tant dheiireux sujets que nous offrent les Écritures, Tun des plus touchants, sans doute, est la parabole de V Enfant Prodigue. Jamais le génie oriental , si fertile en apologues , n'en a imaginé un dont Taction soit plus simple et plus intéressante a la fois, dont la morale soit plus douce, plus affectueuse et plus tendre.
Des pharisiens et des scribes , au cœur dur, murmuraient de ce que Jésus-Christ accueillait les pécheurs et mangeait avec eux ^ Jésus-Christ leur dit :
« Un homme avait deux fds ; le plus jeune )) dit a son père : Mon père, donnez-moi la part » de bien qui doit me revenir ;
» Et le père leur fit le partage de son bien. » Peu de jours après, le plus jeune de ces deux )) enfants, ayant amassé tout ce qu'il avait, s'en » alla voyager. Il arriva dans un pays fort éloi-
7i AVERTISSEMENT.
» gné, OÙ il dissipa tout son bien en prodigalités » et en débauches.
» Après qu'il eut tout dépensé , une grande » famine survint dans ce pays, et il commença » d'être dans Tindigence.
» Il s'en alla donc et se mit au service d'un )) des habitants du pays, qui l'envoya a sa maison )) des champs pour y garder les pourceaux. Et » la, il n'eût pas mieux demandé que d'assouvir )) sa faim avec les cosses que les pourceaux )) mangeaient. Mais personne ne lui en donnait.
)) Enfin, étant rentré en lui-même, il se dit : » Combien y a-t-il chez mon père de serviteurs » à gages qui ont du pain en abondance , et » moi je meurs ici de faim !
» Il faut que de ce pas je m'en aille trouver » mon père , et que je lui dise : Mon père , j'ai » péché contre le ciel et contre vous -,
» Je ne suis plus digne d'être appelé votre » fils ; traitez-moi comme Tun des serviteurs » qui sont îi vos gages.
» Il se leva donc et s'en alla trouver son père : )) et il était encore bien loin, quand son père , » touché do compassion 'a la vue de sa misère , » courut 'a lui , se je(a a son cou et le baisa.
)) Son fils lui dit : Mon père, j'ai péché cont/'e
» le ciel et contre vous , je ne suis plus digne » d'être appelé votre fils.
» Alors, le père dit à ses serviteurs : Apportez » promptement la plus belle robe et Ten re- )) vêtez. Mettez-lui un anneau au doigt et des » chaussures aux pieds ^ amenez aussi un veau » gras et le tuez 5 faisons bonne chère et livrons- )) nous à la joie ^
» Parce que mon fils que voici était mort , et » il est ressuscité 5 il était perdu, et il est re- » trouvé. Ils commencèrent donc a faire grande )) chère.
» Cependant le lils aîné, qui était aux champs, » revint ; et lorsqu'il fut proche de la maison , » il entendit le concert des instruments et le » bruit de ceux qui dansaient. Il appela aussitôt » un des serviteurs et lui demanda ce que c'é- » tait.
)) Le serviteur lui répondit : C'est que votre » frère que voici est revenu, et votre père a tué » le veau gras, parce qu'il le revoit en santé.
» Ce qui Tayant mis en colère , il ne voulait » point entrer dans le logis-, mais son père étant » sorti commençait de l'en prier.
» Sur quoi prenant la i)arole , il dit a son » père : Voila déjà tant d'années que je vous
7d avertissement.
» sers- je ne vous ai jamais désobéi en rien de » ce que vous m'avez commandé ; et cependant 5) vous ne m'avez jamais donné un chevreau , » pour me réjouir avec mes amis ;
)) Mais aussitôt que votre autre fds, qui a )) mangé son bien avec des femmes perdues, est » revenu , vous avez tué pour lui le veau gras.
» Alors le père lui dit : Mon lils , vous êtes )) toujours avec moi , et tout ce que j'ai est a )) vous 5
)) Mais il fallait faire festin et nous réjouir, » parce que votre frère était mort, et il estres- )) suscité ^ il était perdu, et il est retrouvé. »
Qui peut n'être pas ému en lisant ce récit, où la naïve et sublime simplicité du style est si parfaitement d'accord avec celle du sujet? Combien cette tendresse indulgente du père de famille pour un lils puni et repentant de ses fautes , est d'une morale plus vraie, plus salutaire , plus appropriée a notre nature que cette inflexible sévérité érigée en vertu par presque toutes les écoles de la philosophie antique ! Les disciples du Portique et môme ceux de l'Académie auraient, comme les pharisiens, condamné l'accueil facile que Jésus-Christ faisait aux publicains et aux pécheurs. Ces phari-
siens, hypocrites ou fanatiques, exagéraient les préceptes (Fune loi de ri^eur ; celle que Jésus- Christ venait fonder était la loi de grâce. La plus indulgente de toutes les morales est, sans contredit, la morale de rÉvangile. Les personnes qui laccusent d'un excès de sévérité ne la connaissent pas^ celles qui Ten font accuser la dénaturent.
Parmi nous, plusieurs genres de littérature se sont emparés de la parabole de VEnfant Prodigue. Ce sujet appartient de droit à la chaire chrétienne, et il devait naturellement se placer sous la plume du plus pathétique de nos orateurs sacrés. Massillon en a fait un de ses sermons les plus touchants.
La scène ne pouvait négliger ce même sujet, qui est une source abondante démotions vives et douces , où dominent les affections les plus naturelles et les plus profondes , et où les personnages passent tout a coup de l'excès de l'infortune au comble du bonheur.
Les annales de notre théâtre font mention de deux comédies de YEnfant Prodigue , jouées vers le milieu du seizième siècle, a cette époque où l'art dramatique , dans son enfance , puisait de préférence dans les histoires sacrées , dont
les récils , plus familiers aux spectateurs que ceux de ranliquité profane, avaient aussi le privilège de les intéresser davantage.
Les jésuites , dont le système d'éducation se ressentait un peu de cette morale que leurs ennemis accusaient de relâchement , s'appliquaient en général a tempérer ce que l'étude de la religion el celle des lettres pouvaient avoir d'austère^ ils avaient imaginé dans cette vue, et aussi pour donner a leurs exercices publics un attrait plus utile a leur société, des représentations dramatiques où les muses latines et françaises embellissaient ordinairement des sujets tirés des livres saints.
C'est ainsi que le P. Ducerceau, l'un des littérateurs les plus célèbres de la société , composa une comédie latine intitulée Filius Prodigus, dont ensuite il donna une imitation libre en vers français, sous le titre de VEnfant Prodigue. Ce dernier ouvrage , dont on a gardé quelque souvenir, mais dont rarement on entreprend la lecture, mérite peu d'être considéré sous le rappoit de l'art.
Les sévères convenances du théâtre pour lequel travaillait lauteur ne lui permettaient point de chercher dans une intrigue amoureuse
les ressources que la simplicilé de son sujet ne lui fournissait pas. Ayant voulu (railleurs s'assujettir a la règle des unités , il n'avait qu'une scène, celle de la reconnaissance et du pardon ; et cette scène, qu'il n'a point eu les moyens ou Tart de différer, il Ta placée à la lin du second acte j en sorte que le dernier renferme une action nouvelle , qui a pour sujet la jalousie du frère de lEnfant Prodigue.
Du reste, le P. Ducerceau, poussant aussi loin qu'il était possible cette infidélité de costume qui défigurait alors beaucoup de productions de la littérature et des arts , parle de château et iV/ionime de qualité dans un drame d'origine juive, où tous les personnages portent des noms Jiéhraïques.
Voltaire, dont le génie pathétique dut nécessairement être frappé du puissant intérêt que renferme la parabole de YEnfant Prodigua , entreprit de la transporter sur notre théâtre , mais en dépaysant les personnages, en substituant des mœurs modernes et françaises à celles de l'antique Judée , trop sévères pour que la scène comique put les admettre , comme elle avait admis quelquefois avec succès les mœurs, ou plutôt les vêlements de l'ancienne Grèce.
Plus libre dans la manière de traiter son sujet que ne l'avait été le poète jésuite, mais surtout bien plus habile a en développer les ressources et a les augmenter, Voltaire sut mêler, avec un bonheur infini , les tendresses de Tamour a celles de la nature. C'est le peintre sublime et touchant de Zaïre, d'Orosmane et de Lusignan, qui a tracé les scènes délicieuses de Lise et des deux Euphémon ^ mais, malheureusement, c'est le chantre de la Guerre de Genève qui a dessiné le comique faux et burlesque des rôles de Rondon , de Fiérenfat et de la baronne de Croupillac.
Voltaire, doué d'un talent si rare pour saisir et lancer lui-même le ridicule, n'a point eu le secret de l'enfermer dans le caractère d'un personnage imaginé , et de l'en faire sortir par la contrainte de la situation. Ses personnages comiques sont de tristes bouffons qui s'efforcent vainement de nous divertir, ou, plus rarement, de bons plaisants d'une espèce invraisemblable, qui tournent conlrc eux-mêmes leurs plus piquantes railleries.
Avec quelque succès que Voltaire ait mis VEnfant Prodigue sur la scène, j ose croire que ce sujet est plus favorable à l'épopée qu'à la
poésie dramatique '. Étranger à la tragédie par les événements familiers qui le composent, les intérêts privés qui le remplissent et la catastrophe heureuse qui le termine, il ne peut appartenir qu'au genre de la comédie attendrissante -, et, dans ce genre même, accoutumé a un grand mouvement dramatique et a ce luxe brillant d'esprit , de langage et de manières qui caractérise le théâtre des peuples modernes, il est impossible de conserver Fauguste et touchante simplicité du sujet, ainsi que cette gravité , j'ai presque dit celle pureté des mœurs locales, qui en fait un des plus grands charmes.
De la l'indispensable nécessité de surcharger l'action d'un grand nombre d'incidents accessoires et de personnages secondaires , d'en changer le lieu et l'époque, enfm de métamorphoser d'anciens pasteurs de Judée en de riches bourgeois de nos jours et de nos villes.
A cette considération ajoutons-en une autre,
1 J'ai déjà avoué l'embanas que j'éprouvais à me servir ici, relativement à VEnfanl Prodigue, du terme d'Epopée, qui s'applique aux plus grandes compositions du génie, telles que V Enéide et la Jérusalem délivrée; mais on sait que, dans le langage de la critique littéraire, il n'y a que ce mot pour désigner le récit en vers d'une action vraisemblable, intéressante, et dont les personnages ont quelque chose d'héroïque.
que j'ai déjà légèrement indiquée : le poète dramatique , resserré dans la limite étroite d\m seul l'ait , d'un seul jour et d'un seul lieu , ne peut mettre sous les yeux du spectateur que le retour de l'Enfant Prodigue 5 tous les efforts de son talent ne peuvent avoir pour objet que de préparer et de suspendre l'entrevue du père et du lils, qui est le but et la fin de son action. Il est obligé d'étaler dans une froide exposition et de distribuer, dans des récits plus ou moins naturellement amenés, ce qui a précédé le départ de l'Enfant Prodigue , et ce qu'on a pu savoir ensuite des excès auxquels il s'est abandonné loin de la maison paternelle.
Le poète épique, au contraire, maître absolu des événements , des lieux et des temps , vit d'abord dans la famille où ce fils est entouré de tout ce qui compose le bonlieur domestique ; puis il s'en éloigne avec lui 5 il l'accompagne dans ses courses lointaines 5 il est le témoin invisible de ses désordres et de l'borrible abjection qui en est la suite et le châtiment 5 enfin , il le ramène lui-même aux pieds de son père , et assiste au pardon comme il avait assisté au crime, a la punition et au repentir. Il a tout vu, tout entendu, tout senti -, il peut tout raconter.
Il est , je crois , facile (Vétablir ici en peu de mots que le sujet de VEnfant Prodigue est du ressort de l'épopée, quoique le sort d'une famille seulement y soit intéressé , et que les personnages ne s'élèvent point au-dessus de la condition privée.
Racine, détournant le sens d'un mot de Tacite, et l'appliquant aux convenances du poème tragique, a dit, et surtout prouvé par un bel ouvrage ' , que l'éloignement des lieux suppléait à l'éloignement des temps 5 et qu'il était également vrai de ces deux sortes de distances , qu'elles augmentaient notre respect pour les héros : major è îonginquo reverentia.
Une autre vérité non moins incontestable découle de ce principe : c'est que , dans les personnages , l'ancienneté compense ce qui pourrait leur manquer du côté de l'importance et de la noblesse -, en un mot, qu'ils deviennent 'a nos yeux plus grands et plus vénérables 'a mesure qu'ils s'éloignent de l'époque où nous vivons, et s'enfoncent dans l'obscurité des temps;
Quels hommes auraient plus le droit de produire une semblable illusion que ces pasteurs de la Judée, ces patriarches, dont nos traditions
! liajazet.
8i AVEKTlSSEiMENT.
sacrées nous disent que Torigine fut contemporaine de celle du monde ! Voila ce qu'ont senti les auteurs a qui nous devons les poèmes de la Mort (TAbel, de Joseph et de Tohie ; et le public , qui n'a pas donné une égale approbation h leurs ouvrages, n'a reproché a aucun d'eux le choix de son sujet. J'ajouterais que la parabole de V Enfant Prodigue elle-même a déjà été la matière d'un poème, si l'auteur n'avait cru devoir la traiter familièrement en la rajeunissant, et si, par la, son ouvrage n'était étranger à la question que j'agite.
Tous ceux qui ont transporté sur la scène tragique ou dans l'épopée des sujets tirés des saintes Écritures, ajoutant au respect que méritent en général les vérités historiques celui qui est dû particulièrement a cette source sacrée , se sont accordés sur la nécessité de ne point altérer les principales circonstances du fait • mais tous ont dû se permettre d'en changer à leur gré les circonstances accessoires , d'en supprimer quelques-unes, et surtout d'en inventer un plus grand nombre.
J'ai usé de cette liberté nécessaire et inno" cente avec plus de réserve peut-être , et en même temps avec plus de sécurité que mes
AVIiiniSSEMEM. 83
devanciers, puisque Tavenlure de rEiifant Prodigue n'est point un événement réel, mais un événement imaginé, en un mot un apologue.
J'ai créé des incidents et des personnages nouveaux j mais j'ai voulu que toutes ces créations fussent tirées, pour ainsi dire, des entrailles de mon sujet, et qu'elles en fussent un développement nécessaire, plutôt qu'une extension et un embellissement.
Mon changement le plus important est d'avoir donné une mère a mon Enfant Prodigue : cette idée m'a été favorable. Quel poète eût pu re-. pousser de son sujet, ou seulement négliger d'y faire entrer la peinture des douleurs et des joies de l'amour maternel ! Il faut désespérer de les rendre avec toute leur énergie 5 mais, si faiblement exprimées qu'elles soient, elles ne peuvent manquer d'animer et d'embellir un ouvrage. Du reste, s'il était nécessaire de motiver, sous le rapport de la composition , l'admission de ce nouveau personnage, je dirais qu'il m'a paru bon d'établir un contraste , une sorte d'opposition dramatique entre un père juste, mais rigide, et une mère susceptible de toute la faiblesse que ce titre comporte. La prédilection répréhensible de cette mère pour le plus jeune de ses fils m'a
servi à expliquer et à rendre moins odieuse, sans toutefois la justifier, la jalousie farouche du fils aîné, a qui j'ai conservé le caractère que lui donne TÉcriture. Enfin j\ii mis en action cette vérité, déjà prouvée par beaucoup d'exemples, que faire entre deux enfants un partage trop inégal de son amour et de ses soins, c'est s'exposer à perdre la tendresse de celui-ci, sans s'assurer la reconnaissance de celui-là, et à les rendre ennemis l'un de l'autre -, c'est s'exposer, en un mot, à faire de tous deux de mauvais fils et de mauvais frères.
Lorsque l'Enfant Prodigue est puni de ses dérèglements par la misère, je n'ai rien dissimulé, rien adouci dans la peinture de l'abjection profonde où il se trouve ])longé. Mais une certaine pitié que cet infortuné m'inspirait , et qui sera peut-être partagée par mes lecteurs , m'a porté à le priver alors momentanément de l'usage de sa raison , et à lui épargner ainsi le sentiment continuel d'un mal aussi affreux, aussi décourageant que l'opprobre. C'est aussi une cruelle punition que sa démence ; mais du moins son âme anéantie n'a point à supporter toujours le poids de l'avilissement, qui m'eût semblé devoir en briser le ressort. Quand sa
raison lui est entièrement rendue, il est éclaire sur son horrible état, mais il va s'en affranchir. Du reste, il est en proie aux [)lus cuisants remords : c'est la le véritable châtiment de sa faute , c est la le commencement de son retour à la vertu.
Je n'ai point à faire Tapologie du genre de merveilleux que j'ai employé, en faisant apparaître un ange a TEnfanl Prodigue au moment où rÉternel, touché de son amer repentir, veut donner à sa vertu renaissante le soutien dont elle a encore besoin. La Bible nous apprend que les anges communiquaient fréquemment, sous une forme visible , avec les serviteurs et même avec les ennemis du Dieu d'Israël : témoin Jacob, Balaam, le fils de Tobie, Habacuc et un grand nombre d'autres.
Le temps où Taclion se passe est indéterminé dans la parabole. Dans mon poème, tout indique qu'elle est postérieure au passage de la mer Rouge et a la sortie d'Egypte.
J ai cependant placé la famille de l'Enfant Prodigue dans le pays de Gessen, contrée fertile de rÉgypte inférieure , qui fut donnée par Pharaon à Jacob et a ses fils; mais, de ce que i'ai établi dans cette contrée la résidence de
mes personnages , il n'en résulte aucune contradiction entre le lieu de la scène et Tépoque où elle se passe. Il est prouvé que la terre de Gessen était située dans la partie orientale de rÉgypte inférieure, aujourd'hui le milieu de l'isthme de Suez. Quand les Israélites, après avoir erré quarante ans dans le désert, furent enfin fixés dans la terre promise , l'Écriture ', en retraçant les limites de leur nouveau territoire , le borne du côté du midi par le torrent de l'Egypte, c'est-a-dire le bras oriental du Nil, et les bords delà Grande mer, expression qu'elle emploie toujours pour désigner la Méditerranée. Or, il est évident que la terre de Gessen se trouve comprise dans cette division de territoire, et l'Écriture dit positivement ^ que , dans le partage qui eut lieu entre les différentes tribus , ce morceau de la terre promise échut ensuite aux enfants de Juda.
C'est parmi leurs descendants, encore alors en possession de cette terre, que j'ai choisi mes personnages, afin de pouvoir retracer les mœurs judaïques dans toute leur simplicité première , et par la me conformer naturellement aux
' NoMB., ch. 3i.
2 JosuÉ, ch. 15.
mœurs patriarcales empreintes dans la parabole même.
L'enfant Prodigue , en abandonnant la tente paternelle, se rend a Memphis, qui était alors le séjour des arts, du luxe et de la corruption. J'ai essayé de peindre cette ville opulente et voluptueuse telle que la représentent les anciens historiens, et surtout Hérodote. Quelques notes extraites de leurs ouvrages , et placées h la suite de ce poème , attesteront au moins le soin que j'ai pris de n'employer que des couleurs fidèles.
Un fils ingrat, fugitif, débauché et repentant ^ une mère idolâtre de ce fils, prêle à mourir de douleur quand elle est abandonnée par lui , prête a mourir de joie quand elle le revoit , après une longue et criminelle absence; un père, véritable Israélite, juste, sévère et résigné 'a la volonté de Dieu qu'il aime et craint par-dessus tout; un frère né violent, aigri de plus par l'aveugle prédilection dont son jeune frère est l'objet : tous opposés de caractère, divisés d'affections, et réunis enfin parle sentiment du repentir et de l'indulgence ; voil'a les principaux personnages de mon poème, en voilà presque toute l'action.
L'indulgence extrême avec laquelle le public a daigne accueillir les premières éditions de cet ouvrage 5 les éloges et les critiques dont il a été lobjet; le suffrage que lui ont accordé les gens de lettres; celui des bonnes mères, qui m'ont su quelque gré du personnage de Nepbtale et des souvenirs qu'il leur a retracés-, enfin la pensée , que ce poème a fait naître chez quelques écrivains, de reporter sur nos théâtres le sujet de l'Enfant Prodigue; tous ces motifs réunis m'ont imposé le devoir de revenir sur mon travail avec l'attention la i)lus sévère. Tout en mettant à profit les conseils de la critique , j'ai invoqué de nouveau ceux de l'amitié; j'ai adopté toutes les censures qui ont paru fondées ; et, portant sur mon propre ouvrage un regard aussi impartial, aussi désintéressé que je Tai pu, j'ai supprimé, corrigé ou refait entièrement un grand nombre de passages que la critique elle-même avait vus d'un œil trop indulgent.
Sans entrer ici dans d'autres délails, et pour ne parler que des changements qui touchent a l'ensemble du sujet, j'ai laissé entrevoir, dès le premier chant , un conmiencement d intérêt tendre et doux entre Azaël et la jeune Gesse-
nienne. Cet intérêt n'a d'abord, du côté d'Azaél, aucun des caractères de Tamour^ mais il suflit pour préparer le lecteur \\ Tidéc de leur union , qui doit être la récompense des verlus de Jephtèle et le prix du rejjcntir d'Azaël.
Toutefois, en suivant cette idée, j'ai cru qu'il convenait que cette jeune lille, dont le personnage a une si grande influence sur la njarche du second chant , ne fût qu'indiquée dans le premier, et ne s'y montrât qu'entourée d'une sorte de mystère aux yeux du lecteur.
Au troisième chant, dans la peinture des fêtes d'Apis, au moment où Azaël , entraîné par les désordres de tout genre dont il est le spectateur, ne peut plus retenir l'aveu des transports que lui lait éprouver la hlle du Moahite, on a observé, avec beaucoup de raison, qu'il était peu naturel, quel que fût l'égarement de ses sens, que cet aveu lui échappât presque sous les yeux du père de cette jeune étrangère. J'ai essayé de mettre plus de vraisemblance dans la manière dont il déclare son amour ; le père de la Moahite n'est plus témoin de cet aveu. J'ai ramené ensuite l'attention sur ce vieillard, si promptemcnt délaissé par une fille que l'amour aveugle et subjugue. J'ai donné plus de force et de
durée aux remords de celle-ci ^ et lorsqu'ellemêmc se punit, par une fin si cruelle, et de ses propres fautes et de l'abandon de son amant, elle est instruite du départ de son père et sait très-bien que, même en prenant la résolution d'aller le rejoindre dans Moab, elle ne peut plus prétendre a trouver grâce devant lui.
Dans le tableau des débauches d'Azaël , j'ai aussi supprimé la peinture de certains excès qui blessaient les bienséances du goût et apportaient d'ailleurs un obstacle beaucoup trop légitime au pardon qui doit être accordé a l'Enfant Prodigue. Enfin, ce pardon môme, i' l'achète maintenant par une longue expiation , et n'a l'espoir fondé de Tobtenir qu'au moment où il se jette aux pieds de son père en les baignant des pleurs du repentir. Ce que lui dit , sans le reconnaître , le jeune messager de Ruben, ne peut que lui retracer ses fautes et lui peindre la consternation où elles ont plongé sa lamille j et dans tout le discours de sa mère, qu'il entend au moment de s'introduire sous la tente, il ne peut plus saisir un seul mot qui lui permette de croire que sa grâce est assurée.
Après avoir étaldi ainsi la preuve de ma déférence pour des opinions plus éclairées que la
micune, il me reste a rendre compte des motifs qui m'ont empêche de me rendre aussi facilement a i)lusieurs autres observations critiques ': elles m'ont été faites par des personnes dont je ne puis révoquer en doute le bon esprit et les excellentes intentions. Ces observations d'ailleurs sont assez importantes pour mériter qu'on les examine avec soin et qu'on les discute avec la même bonne foi qui les a dictées.
Dans la parabole de l'Enfant Prodigue , telle que l'Écriture la rapporte, il est permis de croire, a-t-on dit, que l'Enfant Prodigue n'a plus sa mère. Il est tout simple alors qu'il réclame, en quittant la maison de son père, la part qui lui revient dans l'héritage maternel. Dans le poème , au contraire , Azaël a ses parents : quel motif, quel prétexte peut-il avoir pour demander a son père la part de son bien.^
Qu'il me soit permis de répondre que dans la parabole rien ne prouve que la mère de l'Enfant Prodigue n'existe plus : c'est une supposition gratuite. Cela fùt-il d'ailleurs, ce que nous savons de la législation des Hébreux ne nous apprend point qu'un tel état de choses autorisât
' Ces observations ont été le sujet de trois morceaux de cri tique fort spirituels, insérés dans le Courrier de l'Europe.
nii fils h se faire délivrer la part qui peut lui revenir dans le bien de famille. C'est une idée prise dans nos mœnrs et notre législation. Au reste, quand il se détermine a quitter la maison paternelle, mon Enfant Prodigue ne fait a son père aucune demande semblable : il ne réclame, il ne veut emporter que sa bénédiction.
Par quel motif, me réplique-t-on , Piuben met-il de lui-même une aussi forte somme a la disposition de son fds , qui ne lui demande rien?
11 fait connaître une des raisons qui le portent a en agir ainsi : il ne veut point que son fils joigne la misère aux autres maux qui peuvent Tatteindre loin de sa famille. Il est un autre motif qu'il ne dit point, qu^il ne doit point dire, mais qu'il est facile de supposer dans un caractère aussi ferme qu'élevé, tel que j'ai essayé de le peindre. Ruben qui, dans le fond de son cœur, ne peut renoncer a toute espérance de revoir un jour son fils , ne voudrait pas devoir son retour à un sentiment aussi dégradant que le besoin. Ce motif me parait puisé dans les plus nobles mouvements du cœur paternel.
Maig, mobjecte-t-on, ne doit-il pas prévoir, ne doit-il pas craindre le m auvais usage que
AVEUTlSSIiMENT. 9o
son lils va faire d'une fortune dont on le rend si témérairement possesseur ?
Cette crainte, naturelle a la vérité, n a encore d autre fondement que le jeune âge et Tinexpérience d'Azaël. Sa conduite jusqu'alors n a point annoncé un caractère prodigue. Ce qu'il répond à sa mère, qui le suppose épris d'une des filles de sa tribu, ne permet point de penser que le désir d'être libre dans le choix de ses amours entre pour quelque chose dans le parti qu'il prend. Ce qu'il explique lui-même de ses projets pour l'avenir n'annonce qu'une imagination vivement frappée par des idées vagues de fortune et d'élévation. L'exemple de Joseph lui fait espérer la même destinée , lorsqu'il sera rendu à Mcmphis. Une autre idée aussi le séduit et le domine intérieurement, celle de son indépendance. L'autorité de son frère, ou plutôt la rigueur avec laquelle il l'exerce, est pour Azaèl un obstacle a tout repos domestique ; c'est cette dépendance qui l'importune et qu'il veut fuir. S'il avait le goût du luxe et de la débauche , il ne partirait point sans avoir demandé les moyens de satisfaire ce penchant.
Enlin, m'a-t-on dit, quel que soit le motif qui détermine ce départ, un vieillard, un père ne
doit-il pas s'y opposer et employer son autorité à retenir près de lui un enfant dont les résolutions sont aussi insensées, et cependant aussi absolues ?
Ce reproche peut s'appliquer au texte de la parabole comme a mon poème, et, a la rigueur, je ne me crois point obligé de justifier ce qui, littérairement parlant, est une donnée historique de mon sujet. Toutefois, si Ton veut se reporter aux temps et aux lieux où j ai placé mon action, la conduite de Ruben dans cette circonstance ne paraîtra point contraire a l'idée que nous avons des mœurs et de la croyance des Hébreux. Le fatalisme entre pour beaucoup dans les opinions de ce peuple. Azaël se montre comme poussé par un ascendant suprême , par une main invisible, a la résolution qu'il prend. Ruben agirait contre ses propres principes en employant son autorité pour combattre dans son fils une résolution qui se manifeste par de tels signes. D'ailleurs, ces excursions des enfants hors de la maison paternelle sont des événements assez naturels dans l'histoire du peuple juif. On sent bien que de pareilles idées de dogme ne peuvent avoir qu'un faible empire sur le cœur d'une mère qui se voit séparée de
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lenfaQl qu'elle aime avec prédilection; aussi Nephtale tient-elle un langage bien différent. Mais ici Ruben seul est le maître , et son consentement suflit pour que ce départ ait lieu.
Je dois avouer que j'avais d'abord beaucoup trop faiblement indiqué les motifs qui empêchent Ruben de combattre par toute son autorité les projets de son fils. Cette faute, j'ai essayé de la réparer -, c'est une obligation que j'ai aux personnes qui ont bien voulu me faire les objections auxquelles je viens de répondre, et que je désire avoir réfutées.
ARGUMENT