CHANT DEUXIÈME
Si Dieu réserve à l'âme maternelle
Un bonheur pur qu'il n'a point fait pour nous ,
Il mêle aussi , parmi ces biens si doux ,
D'affreux chagrins qui ne sont que pour elle.
Pendant neuf mois quand la femme a ix)rtc
Le gage heureux de sa fécondité ;
Dès qu'elle a vu , dans un tendre délire ,
Sur ses genoux son enfant lui sourire ,
Que de tourments, que de secrets ennuis
Troublent ses jours , épouvantent ses nuits !
Dans les projets où son cœur s'abandonne ,
Qu'il en est peu que l'effroi n'empoisonne !
Tantôt, hélas ! quand tout semble assurer
De son bonheur la longue jouissance ,
Elle se dit que le temps qui s'avance
De son enfant viendra la séparer ;
A ses côtés sa tendre vigilance
Long-temps encor voudrait le retenu- ;
Elle voudrait, bien loin dans l'avenir,
122 L'ENFANT PUODIGUK.
Reculer l'âge où sa main tutélaire
Pour le guider sera moins nécessaire.
Tantôt son cœur, d'un autre espoir charmé,
De cet enfant, h peine encor formé,
Hâte déjà la jeune intelligence ,
Croit par ses vœux accélérer le temps ,
Le voit aux jours de son adolescence ,
Prédit ses goûts, devine ses penchants,
De cent vertus dote ses premiers ans ,
Le fait l'appui de sa famille entière ;
Enfin c'est lui qui doit, en tous les lieux,
Rester près d'elle et fermer sa paupière.
Mais cet enfant qui doit fermer ses yeux ,
Pour ses vieux jours ce soutien qu'elle espère.
Quand sous la tombe il devance sa mère ,
O de son âme affreux déchirement !
Que je la plains ! A son malheur exircmc
Loin de souffrir aucun soulagement.
Elle entretient un désespoir qu'elle aime ,
De l'amitié fuit les soins passagoi-s,
Cherche des lieux qui soient tristes comme elle ,
Ne conçoit pas, dans sa douleur mortelle.
Qu'il soit des cœurs à son deuil étrangers^
Et toutefois ce deuil n'est point sans charmes i
Jj'infortunée , en déplorant son sort ,
A cet enfant que lui ravit la mort
N'a pas du moins h reprocher ses larmes.
iWais par des torts indignes de pardon
Pcrdro à jamais l'oiifant do sa tondressc ;
xMais recueillir , pour prix de sa faiblesse , !
L'ingratitude et surtout l'abandon , !
Et des tourments qu'on éprouve soi-même |
Se voir forcé d'accuser ce qu'on aime ;
Des coups du sort , voilà le plus cruel !
Tu l'éprouvais , malbeureuse Nephtalc.
Quelle douleur à la tienne est égale ! j
Combien de fois ton chagrin maternel
Baigna de pleurs la couche conjugale I
Mais tes regrets ne sont point partagés :
Pour cet enfant dont tu pleures l'absence ,
Déjà Pharan, à tes yeux aftligés ,
Ne cache plus sa froide indifférence ; '
Et de tes maux quand ton cœur consumé |
A toute joie , à tout espoir se ferme , ]
Autour de toi la douleur a son terme , j
Et tout reprend son cours accoutumé. I
(' Pourquoi ce deuil ? pourquoi ces pleurs de femme ?
» Disait Ruben. Pour des maux passagers,
» Au désespoir doit-on livrer son âme ?
» Lorsque Jacob, sur des bords étrangers,
» Voulut au loin se chercher une épouse ,
» N'alla-t-il pas, jusqu'aux plaines d'Haran,
» Porter ses vœux aux filles de Laban ?
» Et du vieillard quand l'adresse jalouse, '
» De son hymen ayant fixé le jour , J
» Trompa Jacob par un lâche détour ,
» Et , dédaignant sa tendresse soumise ,
» Sourd à sa voix durant deux fois sept ans,
» Lui fit payer par des travaux constants
» La triste épouse à sa couche promise ,
» Du désespoir qui sauva sa douleur ?
» Qui le rendit aux tentes de son père ,
» Riche , honoré de cet exil prospère ,
» Et de Rachel fortuné possesseur ?
» Le même Dieu c|ui, dans sa longue absence,
» Le soutenait, n'a-t-il plus la puissance
» Dé ranimer votre cœur abattu ?
0 Qui nous a dit que l'Éternel lui-même,
» Quand voire fils trahissait la vertu,
» Dans ce départ vainement combattu ,
» N'a point caché sa volonté suprême ?
» Nos vœux trompés sont souvent à ses yeux
» Le seul moyen qui doit nous rendre heureux.
» Gardez-vous donc de perdre l'espérance ! »
C'est par ces mots que d'une épouse en pleurs
Ruben croyait adoucir la souffrance.
Mais Ruben même irritait ses douleurs ;
Et si parfois la malheureuse mère ,
Dans le seul fils qui reste à ses côtés ,
Veut réveiller le souvenir d'un frère ,
Elle n'entend que discours emportés ,
Et par Pharan sa plainte repoussée
Vient retomber sur son âme oppressée.
CHANT II. 12b
Contre SCS maux , son unique recours ,' Son seul plaisir était d'errer toujours Aux mêmes lieux où, non loin d'elle encore, Avait erré cet enfant qu'elle adore.
Là, rappelant son bonheur disparu , Sur le chemin qu'il avait parcouru , De tous ses pas elle suivait la trace ; Cherchait le lieu, s'arrêtait à la place Où d'Azaël , pour la dernière fois , Jusqu'à son cœur a retenti la voix.
Et si les vents , en tourbillons volages , Se dirigeaient vers l'heureuse Memphis , De ses regrets , de ses vœux poiu- son fils Elle chargeait les rapides nuages.
Puis quand la nuit, des sommets de Ségor, Étend son ombre et vient couvrir la terre , Prde et sans pleurs, vers son toit solitaire Elle s'en va , pour revenir encor.
Errant un jour, dans ces courses lointaines. Elle parvient jusqu'aux arides plaines Qui vers Memphis s'allongent en désert.
Là , nul sentier , nul abri n'est offert ; Et toutefois sans crainte elle s'avance. Quand son regard dans l'étendue immense Voit accourir , du fond de l'horizon , Dos vents du sud la brûlante rafale.
Aussitôt l'air, qui se change en poison,
Vient la frapper d'une chaleur fatale ;
Le vent de feu, d'un ciel ti'anquille et pur,
En s'élevant, court enflammer l'azur ;
Du sol brûlé l'importune poussière
Répand partout une épaisse blancheur ;
L'herbe est sans sève et l'onde sans fraîcheur
De toutes parts, sur la nature entière,
Un jour plombé s'étend, et les chameaux,
Pour éviter la vapeur jneurtrière ,
Ont dans le sable enfoncé leurs naseaux.
Dans cette mer de poussière flottante , Sous le fléau qui la persécutait , L'infortunée en vain se débattait , Quand de Gessen une jeune habitante, Jusqu'au désert ayant suivi ses pas, Vers elle accourt, la saisit dans ses bras, Et l'entraînant, d'un pas ferme et rapide, Loin du désert, loin du vent homicide , Dans un vallon où le basskam en fleurs Embaume l'air de sa sève odorante , Près d'un ruisseau la dépose expirante.
Là mille soins soulagent ses douleurs.
L'eau la plus pure, à la source puisée. Éteint sa soif promptement apaisée ; Le plus doux fruit, du dattier détaclié, Baigne de sucs son palais desséché ;
Et sur SOS yeux, qn'ol)scurcit un niiaso,
La jeune fille agite un vert fenillage
Que d'une eau vive elle avait humecté.
Portant sur elle un regard de bonté :
« Qui que tu sois, je te bénis, ma fille,
» Lui dit Neplitale, Heureuse est ta famille !
» Dans le désert, sans toi, j'allais mourir.
H Ali ! puisqu'ainsi tu daignes sewiuir
» Une infortune à ton cœur étrangère ,
» De quels doux soins tu dois combler ta mère ! »
(' — Ma mère !... hélas ! je n'ai plus de parents !
» Répond soudain la jeune Israélite.
» Pourquoi louer les soins ([ue je te rends ?
» C'est un devoir et non point un mérite.
» Bien plus encor que tu ne peux penser,
» A tes douleurs je dois m'intéresser.
» Cet Azaël, dont la fuite t'expose
» A tous les maux que peut souffrir l'amour,
» De mes tourments il est aussi la cause.
» Ra])pelle-toi ce jour, ce triste jour,
') Où, me mêlant à mes jeunes compagnes,
» J'offrais à Dieu, suivant nos rits sacrés,
» Les premiers fruits de nos riches campagnes ,
1) La vigne en fleur et les épis dorés.
» Ah ! dans quel trouble , avec quelles délices
» Mon faible cœur, en priant l'Éternel,
» Offrit alors h ce même Azaël
» D'un feu naissant les secrètes prémices ! » Du trait soudain dont mon cœur fut frappé, » Jamais l'aveu ne m'était échappé ; » Et si ton fils, par sa fuite si prompte, » D'un tel aveu n'eût affaibli la honte, » Dieu m'est témoin qu'un silence discret » Eût dans mon sein retenu mon secret. » Dirai-je plus? sans tous ses maux, Nephtalc » N'eût jamais su ma tendresse fatale , » Eût de Jephtèle ignoré jusqu'au nom.
» Mais tu gémis dans un long abandon ;
» Aux bords des lacs, au sein des vastes plaines,
» Sans t'aborder j'ai suivi tous tes pas ;
» J'ai vu tes pleurs, j'ai partagé tes peines :
» Que ta pitié ne me repousse pas !
» 11 n'est pas bon que tu sois solitaire.
» C'est trop souffrir, que souffrir et se taire.
» De consoler ni ton mal ni le mien,
» Le ciel , hélas ! ne m'offre aucun moyen ;
» IMaisdans nos maux puisque Dieu nous rassemble,
» Sur Azaël pleurons du moins ensemble. »
Jephtèle alors baisse en tremblant les yeux.
Soudain Nephtale : « 0 ma fille, dit-elle,
» Serait-ce un songe ? est-ce une voix mortelle ?
» Ou, sous tes traits, est-ce un ange des cieux ?
» Nul être encore, ô ma chère Jephtèle,
» De mois plus doux, de plus tendres accents,
'> Jusqu'à co jour n'avait frappé mes sens.
» Je me ranime à ta voix consolante ;
» A mon oreille elle est plus douce encor
» Que ne peut l'être à ma bouche brûlante
» Le miel si pur des plaines de Ségor.
» A ton mallieur, oui, j'unis ma misère.
» Tes maux sont grands, si tu n'as plus ta mère ;
» Mais, dès ce jour, tu trouveras en moi
» Les tencbes soins d'une amitié fervente.
» Mon fils , hélas ! plus à plaindre que toi ,
» Est orphelin quand sa mère est vivante.
» Laissons ses torts et plaignons ses malheurs.
» Toi, seul appui qui s'offre à mes douleurs,
» Viens, sois ma fille, et que ta peine amère
» Trouve un asile au sein d'une autre mère. »
Ainsi déjà ces deux cœurs sont d'accord ; Et l'une et l'autre, unissant leurs alarmes, Font succéder à ce premier transport Ces entretiens, ces aveux pleins de charmes, Où, sans tourment, la doideur a ses larmes ; Et vers Gessen, en se donnant la main. Toutes les deux poursuivent leur chemin.
Riais quelle crainte, ô fille malheureuse, Vient assailhr ton âme douloureuse, Quand tout à coup Nephtale t'introduit Aux mêmes lieux, sous ce même réduit
m» L'ENFANT PRODIGUE.
Où d'un ingrat le souvenir l'oppresse ! De quel tourment ton cœur est agité, Lorsqu'au vieillard iNephtale a raconté Dans le désert sa mortelle détresse , Les prompts secours de ta vive amitié , Pour ses douleurs ta soigneuse pitié , Tout, excepté ta pudique tendresse !
Entre la crainte^ et l'espoir partagé, Comme ton cœur, aussitôt soulagé, S'émeut de joie , et bénit en silence De son récit l'attentive prudence !
Ruben, guidé par un tendre intérêt, Met tous ses soins , applique tout son zèle A rassurer la tremblante Jephtèle.
Il plaint ses maux ; il voit avec regret Ses pieds meurtris par un si long trajet ; Ses yeux en feu qu'un nuage de sable Irrite encore et que le jour accable ; Son noble front , ses traits où la douleur Garde toujours un reste de pâleur ; Et, l'admettant au sein de sa famille.
L'appelle aussi du doux nom de sa fdle.
Le seul Pharan, blessé de cet accueil.
Laisse éclater un déi)il plein d'orgueil. « Long-temps, dit-il, sans accuser mon frère, » Sans m'échapper en reproches jaloux ,
J'ai pu stjuffrir que le cœur de uia mère Fût tout euticr au fils qu'elle préfère ; Mais conunenl voir, saus un juste courroux, Que sa douleur, qui se tait devant nous. Cherche un refuge au sein d'une étrangère? Dans quel espoir? pour que l'indigne objet De tant d'égards et de sollicitude De leur discours soit l'éternel sujet ! Si, pour tout prix du travail le plus rude, Je n'ai subi que rigueurs, que dégoûts, Faudra-t-il donc, ix)ur être aiiiié de vous, Que je l'imite en son ingratitude ? »
Ah ! c'est aussi de vos emportements Pousser trop loin la fureur impuissante, » Répond Rubcn d'une voix menaçante.
iModérez mieux ces jaloux sentiments.
Cessez du moins cet horrible langage ; Ou, s'il le faut, d'un égal châtiment Je punirai le fils qui lâchement Quitta sa mère, et le fils qui l'outrage. Il est trop vrai que, par son abandon. Blessé déjà du coup le plus sensible , Pour Azaël mon cœur inaccessible A tous ses torts ne voit aucun pardon ; Mais devant moi que personne n'oublie Qu'il est absent, peut-être infortuné.
Si loin de lui votre cœur entraîné
Brise le nœud qui tous les deux vous lie , Rappelez-vous qu'il esl encor mon fils ! Le temps approche où le lin de nos plaines, Les purs tissus préparés de nos laines Iront vêtir la superbe Memphis.
J'ordonne alors qu'un serviteur fidèle Jusqu'en ses murs cherche mon fils errant. Puisqu'à nos pleurs il fut indifférent , Je ne veux point qu'égaré dans son zèle, Ce serviteur , trompant ma volonté , Ramène ici l'enfant qui m'a quitté ; Mais que du moins, éclairant ma tendresse , Un sûr témoin jusqu'à nous arrivant M'apprenne enfin s'il faut, dans ma vieillesse, Le pleurer mort, ou le plaindre vivant. »
Pharan pâlit h la voix de son père.
Tels de Dieu même éclataient les accents, Quand, se mêlant à la voix du tonnerre , Au mont Sina , sa parole sévère De son prophète épouvantait les sens. O de Ruben équitable tendresse !
Nul soin ne coûte à ce cœur paternel.
Bientôt il veut, devançant sa promesse.
Qu'un jeune Hébreu, de l'âge d'Azaël, Chaque matin, sans tromper son attente, Vers le désert se rende au jour levant. Chargé du soin d'amener à sa tente
Tout voyageur de Mcmpliis arrivant.
Et, du soleil quand le flambeau s'efface , Sur les chemins , et d'espace en espace , Ses serviteurs ont ordre d'arracher Du cèdre altier les souches résineuses, Qui sur les monts s'allument en bûcher , Pour que la nuit ces masses lumineuses Puissent frapper d'une heureuse clarté Sa tente ouverte à l'hospitalité.
Ces soins touchants, ce changement prospère ,
N'échappent point aux regards d'une mère.
Elle en jouit avec timidité ;
Tant le malheur nourrit la défiance !
Et toutefois dans son cœur agité
Déjà se glisse un rayon d'espérance.
Mais c'est en vain qu'un zèle ingénieux
Vient rassurer sa tendresse craintive :
Sur cet enfant, objet de tant de vœux ,
NtU avis sûr, nul indice n'arrive.
Ruben enfui voit s'approcher le temps
Où vers le Nil et ses rives lointaines
11 doit porter le trésor de ses laines ,
Les frais tissus , dépouille de ses champs
Et de iMemphis parure tributaire.
Le cou tendu, déjà le dromadaire
prêt à partir présente aux lourds fardeaux
Sa croupe étroite et son robuste dos.
13i L'ENFANT PRODIGUE.
Pharaii, Ncphtale et la jeune clrangère ,
D'un soin conmiun, sous les yeux du vieillard,
Font préparer, pour ce prochain départ ,
Le pur froment cuit en pâte légère ,
Les fruits séchés, et l'outre aux larges flancs
Qui, jusqu'au INil, dans l'ardeur dévorante
Du ciel, de l'air et des sables brûlants ,
Doit rafraîchir la caravane errante.
Leur zèle un jour prolongeait ces travaux,
Quand, vers la nuit, sur le seuil de la tente,
Le front poudreux, devant eux se présente
Un étranger, tout vêtu de lambeaux.
Il a du Nil visité les rivages ,
Et va, dit-il, terminant ses voyages.
Loin de Mempliis, cause de tous ses maux ,
Ensevelir h Moab, sa patrie ,
L'affreux chagrin dont son âme est flétrie.
Du voyageur Ruben touche la main ;
Nephtale approche, et saisissant soudain
Le vase où fume une onde hospitalière ,
De l'étranger sous leurs tentes reçu
Lave les pieds qu'a souillés la poussière ;
Et cependant sur un riche tissu ,
Jephtèle apprête et les dattes vermeilles ,
Et le rayon, tribut de leurs abeilles.
Dès que ces mets, par leurs sucs nourrissants, Du voyageur ont ranimé les sens.
Ruben alors, (riine voix attendrie :
« l'uis-jc savoir, lui (lit-il, si le ciel
» Offre à mes yeux un ami d'Israël?
» Mais, quels que soient ton culte et ta patrie ,
» Dors sous ma tente avec sécurité.
» Si d'Osiris tu quittes la cité ,
» Combien d'objets, en cette ville immense ,
» Ont dû s'offrir à ton œil enchanté !
» Raconte au moins à notre impatience
» Quel fait récent occupait les esprits ,
i) Quels étrangers parcouraient son enceinte ,
» Quand tu quittas ses rivages chéris.
» A nos désirs tu peux céder sans crainte.
» Au fond des cœurs , ah ! si tu pénétrais ,
» Sans nul effort dans le mien tu lirais
« A te presser quel intérêt m'excite. »
« — Qu'exiges-tu? répond le Moabite.
» Fils d'Israël, ton Dieu n'est pas le mien.
» Puisqu'entre nous il n'est aucun lien ,
» Pourquoi vouloir qu'un étranger t'apprenne
/) Quel fol orgueil , quelle espérance vaine ,
» Jusqu'à Memphis guida sa fille et lui;
» Et quel malheur , quel opprobre aujourd'hui ,
» Seul, privé d'elle, à Moab le ramène?
» Heureux vieillard ! laisse en paix mes chagrins.
» Le ciel , pour toi , n'a que des jours sereins.
» Tes fds, sans doute , objets de ta tendresse ,
') De leurs respects entourent ta vieillesse ;
B Ta fille aux soins de l'hospitalité
» Joint la pudeur ainsi que la beauté.
» Laisse-moi fuir; ton bonheur m'importune.
» Adieu ! je pars. Plaignez mon infortune,
» Et, pour jouir de tous ces biens si doux ,
» Priez le ciel qu'il éloigne de vous
1) Ce vil Hébreu , fléau de ma famille ,
» Cet Azaël, qui m'a ravi ma fille! »
Il dit : chacun , d'étonnement frappé , Reste muet , et s'aperçoit à peine Que l'étranger , dans sa fuite soudaine , Loin de leurs yeux déjà s'est échappé.
Du seul Ruben la pitié tutélaire Songe aux besoins du malheureux qui fuit , Il suit ses pas et s'en va , dans la nuit , De dons furtifs charger son dromadaire.
Mais dans quel deuil , dans quel abattemen Les a plongés ce récit alarmant !
Le front baissé , le regard immobile , Jephtèle éprouve un désespoir tranquille. Dans ses rigueurs Pharan même amolli , D'un cœur jaloux dépouillant la rudesse Avec effroi voit son frère avili ; Nephtale suit son aveugle tendresse ; Elle ne voit qu'un fils dans le malheur,
Elle le plaint , et dans sa rêverie
Vingt fois l'appelle, et soupire, et s'écrie :
0 II vit du moins ! Dieu peut loucher son cœur. »
ARGUMENT