‹ Œuvres poétiques de V. CampenonChapitre 16 sur 39 · CHANT TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIÈME

Le jeune aiglon qu'une indigne barrière Tient éloigné des champs de la lumière , S'il peut franchir , dans son vol assuré, Le fer jaloux dont il est entouré , Fier d'échapper à son vil esclavage , Reprend soudain sa liberté sauvage , Au sein des bois cherche un nouvel abri , Et , dédaigneux des mains qui l'ont nourri , Va , tout le jour , dans sa fuite imprudente , Battre les airs d'une aile indépendante. .

Tel Azaël , au bord du INil errant,

Vers sa famille à la douleur en proie

Détourne à peine un œil indifférent ;

Sur le rivage où Memphis se déploie ,

Sur les granits, les jaspes , les métaux,

De toutes parts taillés en chapiteaux ,

Dressés en mur , allongés en portique ,

Sur ces beaux lieux, d'un beau ciel couronnés ,

Fixe long-temps des regards étonnés , Et , s'enivrant d'un bonheur fantastique , Voudrait avoir , dans ses fougueux désirs , De nouveaux sens pour de nouveaux plaisirs.

La voilà donc, cette terre chérie ,

De tous les arts primitive patrie.

Voilà ces bords oïi , par un flux constant ,

Loin de son lit le fleuve qui s'étend ,

Court épancher son onde tributaire ,

Et la rappelle , en léguant à la terre

Ces sels nitreux , ces féconds sédiments ,

Heureux produits de ses débordements.

A tous ces dons de la riche nature

Se joint des arts la magique imposture :

Les chars roulants dans la vaste cité ;

Les longs tissus éclatants de dorures;

Les jeux , les chants , les fêtes , les parures ,

Pour les regards d'Azaël enchanté

Tout est prestige , et la mort elle-même

Cache son deuil sous un riant emblème.

Vers cette plaine , asile du trépas , Où se dépose , avec un soin fidèle , Des fils d'Isis la dépouille mortelle , Le jeune Hébreu porte bientôt ses pas.

Il voit ce champ , leur funèbre héritage , Ce lac qui s'ouvre à leur dernier passage ,

Et cette barque où le dur nautonier , La rame en main , pour le fatal voyage , Vient de la mort réclamer le denier :

Tableau touchant , coutume ingénieuse Dont s'empara la Grèce fabuleuse.

Et si plus loin , dans ses vœux indiscrets , Il veut errer sous ces temples secrets , Sous ces caveaux , dont la voûte solide Jusques aux cieux se dresse en pyramide. Là , dans les sucs dont l'heureux appareil Prête à la mort tous les traits du sommeil , Sous les bandeaux dont l'adroit assemblage Du corps détruit a protégé l'image , Les Pharaons, que la mort a frappés.

S'offrent à lui , dans leur noble attitude , Du lin royal toujours enveloppés ; Et, lui, contemple avec inquiétude.

Dans tous ces rangs par la pourpre occupés, Ces rois muets dont la froide assemblée Impose encore à son âme troublée.

Mais , rappelé dans la ville des arts ,

Il veut en vain rejwser ses regards

Sur les palais, sur les vastes asiles.

Des rois vivants somptueux domiciles.

D'autres aspects viennent de toutes parts

Alimenter son éternel délire.

L'encens des fleurs, le bruit des eaux l'attire

nu L'ENFANT PRODIGUE.

Vers CCS jardins où dans d'étroits canaux Le large fleuve, emprisonnant ses flots , Court arroser d'une onde passagère Le papyrus, dont l'écorce légère Se tresse en natte , en tissu transparent , Et le lotos , dont la cime bleuâtre N'ose entr'ouvrir son calice odorant Qu'au dieu du jour dont elle est idolâtre ; Le pleure absent ; aussitôt qu'il a lui , Du fond des eaux se lève tout humide , Et jusqu'au soir prenant l'astre pour guide » Au sein des flots se replonge avec lui.

Pourquoi faut-il que l'art et ses miracles , Que ce beau sol et ses riants spectacles Au jeune Hébreu n'offrent qu'un vain attrait, Bientôt détruit , aisément satisfait ; D'une nature à ses yeux étrangère Effet rapide , impression légère ; Contre le feu qui couve dans ses sens Faibles secours , remèdes impuissants !

Memphis prépare une fête nouvelle.

Les prêtres saints , les ministres des lois

Vont présenter , pour la première fois ,

Aux yeux d'un peuple à tous ses dieux fidèle.

Le jeune dieu , quadrupède naissant,

Du vieil Apis héritier mugissant.

CHAiNT m. I it

O ! quel spectacle et quelle horrible fête S'offrent alors aux regards d'Azaël , Frappés encor des pompes d'Israël I Au seuil du temple où la foule s'arrête, Dans les parvis , brillent de tous côtés Les vases d'or de sardoine incrustés, Les hauts trépieds, les lourdes draperies. Que charge encor le poids des broderies. Près de l'autel , le sésame onctueux Des lampes d'or alimente les feux , Le cinnaniome et la myrrhe enflammée 3Iontent dans l'air en vapeur embaumée ; Des doigts savants , en sons mélodieux , Font retentir le sistre haimonieux , Et , tout le jour , le peuple dans l'ivresse Laisse éclater sa bruyante allégresse , Se hvre aux jeux , aux danses , aux festins , Aux vils amours , aux hymens clandestins , A tout l'essor des voluptés brutales , De ces climats hideuses bacchanales.

Parmi la foule et dans ces flots nombreux

De spectateurs , d'étrangers de tout âge

Qui , dans l'espoir de partager ces jeux ,

Ont de Memphis abordé le rivage,

Azaël fixe un regard curieux

Sm* une fille inconnue , étrangère.

Près d'un vieillard qu'elle appelle son père ,

! iG L'ENFAM PRODIGUE.

Vers cette pompe , en détoiiriiaut les jeux , Elle marchait ; et quand la foule émue , Sur les chemins s'arrètant à sa vue , Pour l'admirer l'environnait , soudain Elle cachait sous son voile de lin Ses traits charmants, comme la jeune plante, Qui craint la bise et les vents du midi , Cache sa fleur sous la voûte brillante Du verre en dôme autour d'elle arrondi.

A tant d'attraits se livrant sans défense ,

L'Israélite examine en silence

Ces vêtements à Memphis étrangers ,

Ces longs cheveux ceints de bandeaux légers ,

Ces anneaux d'or, des filles moabites

Riches atours , parures favorites.

Quand Azaël, l'observant de plus près,

Eut à loisir admiré tous ses traits ,

Il veut la fuir; un pouvoir qui l'entraîne

Vers elle encor malgré lui la ramène.

Plus il la suit , et l'écoute , et la voit ,

Plus de ses sens l'embrasement s'accroît.

Sept jours entiers , la même fête appelle

Au même lieu les mêmes spectateurs ;

Sept jours entiers, l'œil attaché sur elle,

Le malheureux , dans ses traits enclianleurs ,

Dans ses regards que le trouble embarrasse ,

Puise l'amour, et l'espoir , et l'audace.

CHANT III. Ml

Déjà vingt fois , do sa honcho échappes ,

Des mots brûlants , qu'elle (.'conte en silence ,

De ces deux cœurs l'un de l'autre occupés

Ont préparé la douce intelligence.

S'il ne saisit le jour , l'instant offert,

Où retrouNer l'occasion qu'il perd?

Point de délais! Azaël sent ({u'il aime;

Il faut aussi qu'il sache , à l'instant même ,

Si du poison qu'il cond^at vainement

La jeune vierge éprouve le tourment.

A ce projet son âme est décidée.

Il n'a qu'un but , qu'un espoir, qu'une idée.

Un seul témoin gène encor ses a\ eux ,

D'un père encor il redoute les yeux;

La vierge enfin , dans la foule égarée ,

S'est du vieillard un instant séparée ,

L'Hébreu la suit ; plus d'obstacle à ses vœux.

« O de Moab la fille la plus chère !

» (Dit-il alors h la jeune étrangère)

') Tu vois mon trouble ; il t'apprend mon amour.

» C'est toi que j'aime , et tu vas , dans ce jour,

» Fixer d'un mot ma destinée entière.

» Si tes dédains repoussent ma prière ,

» Je cours au Nil , et ses flots vont cacher

» Le malheureux qui ne t'a pu toucher.

» Mais , près de toi si ta pitié m'arrête ,

» Si dans ton sein toi-même tu ressens

» C.o feu secret qui dévore mes sens ,

lis I/ENFANT PRODIGUE.

» Èconte-moi : ces pompes , celte fête ,

» Ces voluptés d'une foule en fureur,

') Ainsi qu'aux tiens , à mes yeux font horicur.

» 11 est , crois-moi , de plus pures délices ,

» Des jeux ])lus doux et d'autres sacrifices.

» Quitte ces lieux ; suis mes pas ; sois ma sœur.

» Au jour tombant, viens sous la vigne en fleur;

» Viens ! à ma foi que ta pudeur se livre.

» Tourne les yeux vers le fleuve ; vois-tu

» Ce bord désert par la vague battu ?

a Je te l'ai dit, sans toi je ne puis vivre ;

» J'y cours t'attendrc : oseras-tu me suivre? »

La jeune fdle, éperdue aux accents

De cette voix qu'elle craint et qu'elle aime ,

De volupté sent frémir tous ses sens ;

Sa raison fuit ; dans son désordre extrême ,

Cherchant en vain un regard paternel

Qui la dérobe h ce feu criminel ,

Elle y succombe ; et , se livrant soi-même ,

Dénoue , et jette aux pieds de son amant

L'étroit tissu qui ceint son vêtement.

Il s'en saisit , et tout fier de ce gage

Dont l'aspect seul rallume ses désirs ,

Ivre d'espoir, il fuit vers le rivage ,

Futur témoin de ses premiers plaisirs.

Mais sur ces bords qu'il parcourt en silence ,

Dans quelle attente il compte les instants ! Oh ! qu'il voudrait , en son impatience , Vers l'avenir précipiter le temps !

Pourquoi faut-il qu'un si long jour devance L'heureuse nuit où son bonheur commence !

Et dans son cours le soleil cependant

Déjà s'abaisse aux portes d'occident.

Des bords du iSil une vapeur légère

S'exhale et monte en brume passagère ;

Le vent du soir frémit dans les roseaux ;

Le jour s'éteint ; on n'entend sur la rive

Que les ibis qui , d'une aile craintive ,

Rasent en paix la surface des eaux.

Et , lui , lassé par une vaine attente ,

Sur le chemin veis 3Iemphis prolongé

Fixait encor son œil découragé ,

Quand , tout à coup , à ses yeux se présente ,

De loin d'abord et comme une ombre errante ,

La jeune fille, objet de tous ses vœux.

A cet aspect qui redouble ses feux ,

Son pas rapide a dévoré l'espace.

Il part , il vole ; il franchit comme un trait

Le long chemin t[ue son œil mesurait ;

11 est près d'elle; et, tout bouillant d'audace,

De la beauté dont son cœur a fait choix

Sous ses baisers fait expirer la voix ,

Et de ses bras l'enveloppe et l'enlace.

i:;o i;enfant prodigue.

Ange du ciel, qui, de ce pur séjour.

Viens des mortels légitimer l'amour Et de l'hymen consacrer le mystère , Ne laisse voir qu'à la nuit solitaire Ces nœuds secrets , ces coupables transports , Ces courts plaisirs suivis de longs remords. Voile ta face ; et f|u'un clirste nuage Dérobe au ciel un hymen qui l'outrage !

O jour fatal! dès que le jeune amant Eut , dans l'excès de sa nouvelle llamnie , Aux voluptés abandonné son âme, Dans tous ses goûts quel soudain changement ! Ces bourses d'or, ce funeste héritage , Entre ses mains jusqu'ici sans usage.

Qu'il va bientôt en sentir tout le prix ! Sur les attraits dont son œil est épris Il veut que l'or en longs tissus se joue, Brille en réseau , tombe en voile flottant , Ou, sur ce front de blancheur éclatant, En bandeau souple et s'attache et se noue. Lui-nième il \oit d'un regard de dédain Son vêtement, dont le tissu dé lin ]Aii retraçait, sur ces bords inlidèles. Le sou\ enir des tentes paternelles.

Il s'en dépouille; il écarte, h dessein, Loin de l'objet de son idolâtrie,

CHAMT Itl. 151

C^c seul témoin qui dépose h ses yeux

Qu'en d'autres temps il eut, sous d'autres deux,

Ruben pour père, et Gessen pour patrie.

L'attrait du luxe et la soif des plaisirs

Ue tous ses sens éveillent les désirs.

Aux bords du (lenve , aux lieux où le rivage ,

Mélange heureux de la terre et des eaUx ,

Se creuse en golfe, en îles se partage,

L'art a créé pour ces hôtes nouveaux

D'un frais abri l'élégant édifice.

Là , ([uand du soir l'étoile reparaît ,

Le couple heureux s'achemine en secrel ,

Et de la nuit aux voluptés propice

Vient consumer, jusqu'au réveil du jour,

Les courts instants qu'abrège encor l'amour.

Mais , du matin quand la clarté première

Frappait leurs yeux de sa pâle lumière ,

Errant alors sur ces bords enchantés ,

L'Hébreu , près d'elle, ivre de voluptés.

De ce bonheur qui l'étonné et l'agite

Entretenait la jeune Moabite.

« Chère Lia, lui disail-il un jour,

■> Apprends-moi donc par quel charme ineffable

>> Tu satisfais , tu préviens tour h tour

» Dans tous ses vœux ce cœur insatiable !

« Eh ! quel désir pourrais-je encor former ?

» .le suis heureux , dès que l'aube nouvelle

" Vers ce rivage à tes côtés m'appelle.

io2 L'ENFANT PRODIGUE.

» Sûr de te plaire , et plus sûr de t'aimer,

» Je suis heureux , quand la nuit , sous la tente

» De mes amours discrète confidente ,

» A tous nos jeux donne un plus libre essor.

» Dans le sommeil je suis heureux encor :

I) Je crois sentir sur ma bouche enflammée

» De tes baisers la saveur embaumée.

» Ces doux transports, tu les fis naître en moi.

» Tout mon bonheur a commencé par toi.

» Ah ! que par toi tout mon bonheur finisse ,

» Et que le fleuve à tes yeux m'engloutisse

» Si tu n'es pas, jusqu'à mon dernier joui-,

» Ma seule joie et mon unique amour I »

La Moabite écoute avec ivresse Tous ces aveux qui charment sa tendresse. . Mais le temps fuit; tout change; ces discours, Ces mots si doux reviendront-ils toujours CaUner son cœur et flatter son oreille ? Une autre, hélas! oserait l'espérer.

Mais tout l'elîraie : eh ! comment rassurer Ce cœur coupable où le remords s'éveille ? Dans l'avenir Lia voit tant de maux !

Seule , un matin , dans ces molles prairies Que le Nil baigne et nourrit de ses eaux , Elle égarait ses sombres rêveries , Quand elle voit , près du fleuve couché , Un vieil esclave à son jù're attaché.

CHANT m. 153

Vers ce lémoin de son heureuse enfance

Un faiWc espoir l'entraîne , elle s'avance.

« Quoi ! dit l'esclave , est-ce vous c{ue je vois ,

•) Vous à IVJoab naguère eucor si chère ?

» Eh \ quel remords vous conduit jusqu'à moi ?

» Il n'est plus temps : votre malheureux père ,

1) Qui de rester m'a fait la dure loi ,

» Parmi les siens n'a pas voulu sans doute

» De votre faute amener le témoin.

» h. son départ ce fut son dernier soin.

» Seul de Moab il a repris la route,

» Si je languis sur ce bord détesté ,

» 11 l'a voulu ; je ne l'ai point quitté. »

Lia frémit ; et l'esclave fidèle

Baisse les yeux , se lève et fiiit loin d'elle.

Oh ! qui peincb'a son affreux désespoir ! O de sou cœur éternelle blessure !

L'infortunée au tourment qu'elle endure Veut de l'amour opposer le pouvoir, Et dans une âme où la sienne s'exhale Court épancher sa douleur filiale.

Dieu ! quel accueil ! quel triste changement ! Au nom d'un père , elle voit son amant Qui , reix)ussant sa tendre confiance , L'écoute à peine et garde un long silence. Lui-même alors la quitte plus souvent , Revient moins vite , ou l'aborde en rêvant.

loi L'ENFANT PRODIGUE.

S'il (Hail vrai qu'on trahît sa tciulrossc ?

Ce noir soupçon qu'elle combat en vain ,

ïoujoui's chassé, se reproduit sans cesse;

Et par ces mots elle décèle enfin

Tous les tourments dont le fardeau l'oppresse :

(' Mon bicn-aimé , quand tu parles , je sens

)) Jusqu'à mon cœur pénétrer tes accents.

» Oui , cette voix à qui tout est possible ,

» Ne peut frapper une oreille insensible.

» Mais mon regard est-il donc condamné

» A voir toujours mon père abandonné ?

» Ah ! le remords me punit de mon crime.

» Malgré moi-même , il m'atteint dans tes bras ;

» Il vient troubler ma joie illégitime.

» Bien plus que toi, je fus coupable, hélas!

» Je dois souffrir ; mais , loin que je refuse

» Un châtiment qui m'unit à ton sort ,

» Cherchons tous deux si pour le même tort

» Nous n'aurions pas aussi la même excuse.

» Tous deux , unis par le même lien ,

» Allons i-ejoindre ou mon père ou le tien ;

» Et de lluben si l'équité sévère

» Fermait sa tente à l'épouse étrangère ,

» Peut-être, un jour, toi-même, sans danger,

» Tu fléchirais son courroux passager.

» Sans accuser une main qui t'est chère ,

» Sans devancer, par des vœux indiscrets ,

» Cet heureux jour promis h ma misère ,

» Dans la tribu , du moins , jo ratlcndrais , ') Et, s'il le faut, j'y servirais ta mère. >>

« — Qui? toi , Lia ! peux-tu former ce vœu ?

» Puis-je l'entendre ? et connais-tu si peu

» Quel Dieu terrible adore ma patrie ?

» Ne sais-tu pas que, pour ce Dieu jaloux ,

» Notre hymen seul est une idolâtrie ,

» Et que Gessen n'a plus d'abris pour nous ?

» Si j'écoutais ce vœu pusillanime,

» Lia , toi-même en serais la victime.

» Quand ton époux , dans Gessen revenu ,

» T'y garderait la foi qu'il t'a promise ,

» Veux-tu , dis-moi , qu'un père prévenu

» Loin de mon lit te bannisse , ou me dise :

» Retire-toi ! je ne t'ai point connu.

» Non , non , Lia ! dans ton cœur trop facile

» N'entretiens pas un espoir inutile.

» Je suis chassé du foyer paternel.

'> Ton sort t'attache au sort d'un criminel ;

1) Pour le subir, arme-toi de courage.

» Vivre exilés , voilà notre partage ! »

A ce discours , h ce langage affreux , Elle pâlit , dans son sein douloureux Retient sa plainte , enferme ses alarmes , Et sou regard s'est voilé de ses larmes.

Il est donc vrai ! dans cet élat cruel , Son seul asile est aux bras d'Azaël , De cet ingrat qu'irrite sa présence.

Un long chagrin la consume en silence.

De jour en jour, sur ses jeunes attraits De la douleur le voile vient s'étendre , Sans qu'Azaël, par un seul mot plus tendre, D'un mal qu'il cause arrête les progrès. Loin d'affermir ce timide courage , De ses douleurs qu'il pourrait soulager, De ses remords qu'il devrait partager, Le seul aspect l'importune et l'outrage ; Il s'en éloigne , ou , d'abord avec soin , Plus rarement s'en montre le témoin ; Puis, se livrant à ses goûts infidèles, Poursuit déjà des voluptés nouvelles , Et de son cœur il a bientôt chassé Le souvenir de son bonheur passé.

Tandis qu'en proie ail chagrin qui la tue , Lia gémit , sous ses maux a])attue , De tout devoir, de tout soin dégagé , Dans les plaisirs son amant est plongé. Memphis le voit , j)rodigue de largesses , Sur ses excès attirant tous les yeux , De vingt beautés , opprobre de ces lieux , Solliciter les vénales tendresses.

Déjà son bien follement disi)ersé

Suffit à peine à son luxe insensé. l

Le jour, la nuit , sous une vaste tente 1

Où l'or se mêle à la pourpre éclatante , |

Dans des banquets où les mets somptueux ,

Les flots de vin , les chants voluptueux 1

De tous les sens ont allumé l'audace , i

A ces côtés e.Trontément il place !

Et l'adultère au regard alarmé , j

Et la débauche au visase enflammé. !

Un vil ramas de femmes impudiques ,

D'hommes flétris , honte et fléau des mœurs , ,

A tous SCS goûts , à toutes ses fureurs ,

Viennent oiTrir des voluptés cyniques.

Et quand l'excès de tant d'aflîeux plaisirs j

A d'Azaël abattu l'énergie , l

Son cœur se livre à d'avares désirs. ^

Le jeu se mêle à la bruyante orgie. j

Les dés soudain résonnent agités. ,

Autour de lui ce signal fait paraître

Tous ces brigands que le désert voit naître ,

Des bords du Nil ces hôtes redoutés , 1

Qui , méditant une adroite rapine , i

De l'insensé vont hâter la ruine. ]

Leur main rusée étale sous ses yeux

Les bourses d'or, les joyaux précieux.

Du sort, par eux toute chance est prévue.

Le jeune Hébreu croit déjà posséder |

158 L'KNIANT PKODIGUR.

Les monceaux d'or que convoite sa vue ;

Mais , contre lui prompt à se décider,

Le sort , que guide une adresse coupable ,

A ses regards s'obstine à présenter

Du dé fatal la chance inévila])le.

Trahi toujours , il veut toujours lutter ;

Le dé fatal toujours le désespère.

Il voit enfin sa richesse éphémère

Tomber aux mains de ces hommes sans foi ,

Et , gémissant sur sa bourse épuisée ,

Il reste en butte à leur lâche risée.

De chaque nuit tel est l'affreux emploi ;

Et lorsqu'enfin les heures fugitives

Montrent l'aurore à l'orient vermeil,

Le jour qui naît plonge en un lourd sommeil

Ses vils amis et ses impurs convives.

Mais quel fléau , quelle calamité

Des Pharaons a frajipé la cité !

Sur ce rivage, où tout un peuple abonde,

Pourquoi ce deuil, ce désespoir, ces cris?

Voici les tenqis où le sol d'Osiris ,

Fertilisé par le flot qui l'inonde ,

Doit se couvrir d'une moisson féconde ;

Et cependant, infidèle h ses bords.

Le dieu du Ml, de son urne profonde ,

N'a point versé les liquides trésors.

Point de moisson ! la foule misérable ,

CHANT III . i:;9

L'œil sur los flots tristement attaché , Depuis trois mois vers le sol desséché Rappelle en vain le Ileuve inexorable.

De la famine affreux avant-coureur, Un lâche effroi de tous les cœurs s'empare. Dès ce moment , i)artont règne la peur ; Règne effrayant ! car la peur est barbare.

Un prompt édit , en ce commun danger, Loin de Memphis bannit tout étranger.

Des magistrats l'unique espoir se fonde Sur un moyen qui redouble l'effroi :

Pour que le Nil épanche enfin son onde , Un vieil usage , une exécrable loi Veut qu'une femme , au rivage amenée , Soit dans le fleuve à périr condamnée.

L'édit sanglant , dans Memphis proclamé , A la famine ajoute l'épouvante.

Chacun frémit ; le jeune homme alarmé (^ache aux regards sa sœur ou son amante ; Plus d'un vieillard, plus d'un père, en secret , Se plaint aux dieux de ce funeste arrêt , Et chaque mère , au sein de sa famille , Entre ses bras presse eu tremblant sa fille.

Un sûr avis , de son destin cruel , Vient informer l'amante d'Azaël.

160 L'ENFANT PRODTGUE.

Pour tous les deux Meuiphis n'a plus d'asilo. Ah ! si du moins l'arrêt qui les exile Dans le malheur devait les réunir; S'il se pouvait que la pitié d'un père Daignât l'absoudre ou même la punir , Oh ! que Lia trouverait peu sévère L'affreuse loi qui vient de la bannir ! Mais d'Azaël la longue indifférence A dans son cœur détruit toute espérance. Combien de jours passés déjà sans lui ! Que devenir ? vers Aloab qu'elle a fui La verra-l-on , ramenant sa misère Et d'un époux révélant l'abandon , Quand elle-même a besoin de pardon , Contre yVzaël armer le cœur d'un père ; Ou , se fiant aux droits d'un vain hymen , Porter sa honte aux tentes de Gessen ? L'infortunée ! un autre espoir l'anime.

Le INil, dit-on, demande une victime; C'est à ce prix que les dieux ont voulu Rendre à Memphis la paix et l'abondance : C'en est assez , son sort est résolu.

C'est trop long-temps souffrir sans espérance; Elle a vécu. Sans frayeur , sans regrets , Du sacrifice elle fait les apprêts.

Un triste soin , pour dernière parure , Lui fait choisir cette même ceinture Qu'à l'infidèle abandonna sa main.

CHANT m. ifii

Biontôt du Nil elle a pris le chemin.

Parmi la foule elle s'ouvre un passage.

En s'approchant du funeste rivage ,

Au bruit des flots qui vont l'envelopper ,

De quelque effroi son cœur se sent frapper ;

Mais aussitôt , recueillant son courage ,

Au bord du fleuve elle arrête ses pas,

D'un long regard le mesure en silence ,

Un seul moment plaint son cruel trépas ;

Puis tout à coup , dans l'horizon immense

Apercevant un nuage léger

Qui vers Moab semblait se diriger :

« Riant séjour de la douce patrie ,

» Champs de Moab , terre long-temps chérie ,

» Pourquoi faut-il , sous un ciel en courroux ,

» Borner ma course et mourir loin de vous !

» Fleuve sacré , puissent tes ondes pures

» D'un cœur coupable effacer les souillures î

» Puisse ma mort, en désarmant tes flots,

» Permettre enfin que l'auteur de mes maux

» Habite en paix tes rivages qu'il aime ,

» Et qu'avec lui j'ai tant aimés moi-même!

» Puisqu'il le veut , qu'il soit heureux sans moi!

» Je meurs du moins en lui gardant ma foi,

» Dieux de Memphis , prenez votre victime ! »

Elle s'écrie et dans les flols s'abîme.

Son dévoûment , sa déplorable fin

Saisit les cœurs d'un intérêt soudain.

Une pitié rapide et généreuse Dans tous les rangs fait bientôt parvenir Les derniers sons de sa voix douloureuse ; Pour la venger , chacun voudrait punir L'indigne amant qui , par un lâche outrage Au désespoir a réduit son courage ; C'est lui surtout que Memphis doit bannir.

Contre ses jours une foule inhumaine Formait déjà tous les vœux de la haine , Quand vers ces bords un instinct curieux Pousse Azaël , qui , non loin de ces lieiîX , Rêvait peut-être à des erreurs nouvelles. Ce bruit l'étonné ; il court , il a des ailes. Il veut savoir s'il est quelque danger , Quelque malheur qu'il doive partager.

En le voyant , la foule qui s'anime Montre le fleuve et parle de victime.

Pourquoi ce mot qu'il entend proférer D'un nouveau jour semble-t-il l'éclairer ? A ce seul mot , pourquoi dans sa pensée Lia soudain s'est-elle retracée ?

Il doute encore; il peut encor douter.

Dieu ! quel objet ! quelle aflreuse lumière ! De son amante d vc.il au -uin llotter, il reconnaît 1 1 (!é;);)u lieruiért ,

Trop assuré de son funeste sort ,

Le malheureux, à cette liorrible image,

Reste sans voix, sans forc<', sans courage,

Et l'œil fixé sur ce fleuve de mort

Qui, pour jamais, engloutit tant de charmes.

Le peuple en \ain l'accable de mépiis ;

Morne, insensible, il n'oppose à ses cris

Qu'un deuil sans plainte , un désespoir sans larmes.

Tous les excès d'une foule en courroux

Sont à ses yeux des châtiments trop doux.

Il veut niouiir; il veut qu'au même abîme

La mort du moins le joigne à sa victime ;

Il va la suivre; on l'arrache à ces bords;

Loin de son lit le fleuve aussi l'exile,

lit sans pitié l'on ferme à ses remords

Ce seul reluge et ce dernier asile.

(l'est vainement qu'au jour de ses dangers Autour de lui son infortune appelle De son bonheur les amis passagers ; A ses revers nul n'est resté fidèle.

Chacun l'accuse, ou l'outrage, ou le fuit. Hors de Memphis il est enfin conduit.

Aux cris alors succède un long silence. De son exil il reçoit la sentence ; Puis, dans sa fuite évitant tous les veux.

Vers le déserl il marche sans se plaindre. Là leurs fureurs ne pourront plus l'atteindre Mais il est sûr de porter en tous lieux Et ses remords et le courroux des cieux.

ARGUMENT

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