DU CHANT QUATRIÈME
Azaol, errant dans le désert, s'abandonne à son désespoir. — H tombe épuise de fatigue, de douleur et de besoin. — Sa raison s'aliène. — Près de mourir, il est secouru par une caravane d'étrangers bannis comme lui de Mcmphis. — Reconnu bientôt par plusieurs d'entre eux, il se voit accablé d'outrages. — Us le livrent, en partant, aux Arabes du désert. — Ceux-ci le couvrent d'un habit d'esclave et le forcent à garder leurs pourceaux. — Profonde abjection d'.\zaël. — Année d'expiation. — Azael est enfin secouru de Dieu, et un ange lui apparaît. — Discours de l'ange. — Azaël, rendu à lui-même, gémit sur ses désordres passés. — Il prend la résolution de retourner vers son père. — L'ange lui sert de guide dans le chemin. — Impression qu'il éprouve à la vue des tentes de Gessen. — Retour d'un banni. — Craintes d'Azaël sur le sort de sa famille. — Il est abordé par l'Hébreu que son père envoie, chaque jour, sur le chemin de Memphis. — Discours de cet Hébreu. — Amertume des remords de l'Enfant Prodigue. — Dans son découragement, il invoque la mort. — ^ Soutenu par une force supérieure , il marche enfin à la tente de Ruben. — Au moment d'y entrer, il entend et reconnaît la voix de sa mère qui s'entretient de lui avec Ruben. — Azaël, le cœur brisé , se précipite à leurs pieds. — Larmes et repentir de l'Enfant Prodigue. — Joie ineffable de sa mère. — Pardon accordé par Ruben. — L'ange retourne aux cieux. — Entrevue d'Azaël et de Jephtcle. — Nephtale fait connaître ses projets sur cette jeune Israélite et sur son fils. — Azaël est paré de ses habits de fête. — Préparatifs du festin. — Jalousie de Pharan à la vue de son frère. — Discours de Pharan et de Ruben. — Réconciliation des deux frères. — Banquet d'hymen. — Fètc sous la fente de Ruben.
CUAiNT QLATRlÈiME.
Çu'il est affreux de se dire à soi-même : Je fus ingrat envers tout ce qui m'aime ; Tous mes malheurs sont le fruit de mes torts ; Le sol natal pour moi n'a plus d'asile, l']t, quelque part où ma douleur s'exile, Mes souvenirs seront tous des remords !
A ce supplice Azaël est en proie.
Dans l'amertume où son àme se noie, Il songe à peine en quels lieux il se rend, Quel but le guide et quel destin l'attend. H marche, il fuit sans qu'aucun soin l'arrête , Et vers Alemphis n'ose tourner la tète. Aux bords du Nil un douloureux attrait L'appelle encore et l'attache en secret. 11 croit toujours, dans l'erreur qui l'abuse, Que de ces flots, si calmes en leur cours , Va s'élever une voix ([ui l'accuse , Et sur la vague il voit flotter toujours
IC8 L'IiMAM PRUDlLiUL;.
Ce corps glacé , dont l'image assidue D'un long effroi persécute sa vue.
Déjà le jour a trois fois éclairé Le malheureux vers ces bords attiré ; Trois fois la nuit a fait fuir la lumière , Sans qu'au sommeil ait cédé sa paupière , Sans qu'à son cœur le repos soit rendu. Il tombe enfin sur le sable étendu.
De tous ses sens l'abattement s'empare ; Son œil se trouble et sa raison s'égare.
Quand la famine, en sa morne fureur,
Eut sur Memphis fait planer la terreur,
On vit alors de la reine des villes
Mille étrangers fuir les murs désastreux ,
Cherchant au loin, sur des bords plus tranquilles,
Un air plus |)ur et de plus doux asiles.
Plusieurs, chassés i)ar l'édit rigoureux,
Abandonnant, dans leur fuite prudente.
Le sol frappé par un fléau cruel ,
Suivent le INil, et vont porter leur tente
Non loin des lieux où s'égare Azaël.
Bientôt la plaine où le désert commence Voit s'avancer leur cortège poudreux , Puis avec ordre, en i)elotons nombreux.
Se déployer la caravane immense.
La voix (lu guide et le pas des chameaux
Ont du désert réveillé les échos.
Les longs tissus dont la voûte légère
Doit abriter la halle passagère,
Sur des appuis dans le sable enfoncés,
En pavillon dans les airs sont dressés ;
De noirs enfants que l'Égjpte a vus naître
Aux bords du fleuve, à la voix de leur maître.
Courent en foule, et, sur le flot penchés.
Viennent remplir l'outre aux flancs desséchés.
Ils revenaient du rivage h la tente , Quand sur le sable à leurs yeux se présente Du jeune Hébreu, par la soif consumé, Le corps livide et presque inanimé.
Sans leur secours , c'en est fait, il expire. Vers lui soudain la pitié les attire ; Soudain l'un d'eux, pour réveiller ses sens, Épanche une outre , et dans sa bouche aride Laisse jâilUr, en flots rafraîchissants.
Des eaux du >"il le breuvage limpide.
0 de leurs soins effet inespéré !
Prodige heureux ! cette onde bienfaisante A ranimé sa force défaillante ; Son œil au jour s'est ouvert par degré, Et les enfants ont déjà vers la tente Guidé sa marche encor pénible et lente.
Là, d'autres soins; là, d'utiles secours Calment ses maux et protègent ses jours. Mais ses tourments, qui pourra les suspendre ? Mais sa rason, qui pourra la lui rendre ? L'éclat du jour, le bruit lointain des flols. Le seul aspect de ces hôtes nouveaux.
Tout vient aigrir sa démence sauvage ; Et si parfois ses yeux épomantés Se reposaient sur ces jeunes beautés, Filles du ]Nil, dont l'escorte volage, Du voyageur épris de leurs appas Jusqu'au désert accompagne les pas, ' Sur tous ses traits, empreints d'un noir délire, Errait alors un effroyable rire.
Quel cœur si lâche oserait insulter Au trouble affreux de sa raison perdue ! Infortuné ! la pitié t'est bien due !
La pitié ?... non, il n'y doit plus compter 1 L'un des bannis qui plaignaient sa misère. D'un œil plus sûr l'examinant soudain , Dans ses regards, (pie la démence altère^ cherche, découvre , et reconnaît enfin Le voyageur qui , superbe naguère , A Memphis même étalait sans pudeur D'un luxe altier l'insolente splendeur.
0 quel transport de vengeance et de haine
S'éveille alors en son cœur agité !
Dans sa fureur, qu'il ne contient qu'à peine :
« Amis, clit-il, si nous avons quitté
» Des Pharaons la brillante cité,
» Si de l'exil vous subissez l'outrage,
» De cet Hébreu tous vos maux sont l'ouvrage.
» N'en doutez pas ! Sans ses lâches amours,
» Dont mille excès ont signalé le cours ,
» Memphis pour nous eût été moins barbare ,
» Le ciel plus doux , et le >il moins avare.
» Quel vain égard peut donc vous retenir ?
» Guerre éternelle à qui nous fit bannir !
» Puisqu'à nos yeux le coupable s'expose,
» Qu'il soit puni des tourments qu'il nous cause. »
Il dit : l'horreur succède à la pitié. Des voyageurs la prompte inimitié Contre Azaël se répand en injures.
Tous, à l'envi, dépouillent l'insensé De ces tissus, de ces riches parures, Derniers débris de son luxe passé ; Puis, à l'opprobre abandonnant sa vie , La caravane, en partant, le confie A ces brigands de pillage altérés , De l'Arabie enfants dégénérés Et du désert vagabondes peuplades , Qui, sous l'abri de leurs tentes nomades. Doutent encor s'ils doivent recevoir
L'obscur banni qn'on livre on lour pouvoir.
lis balançaient; l'iiUérOt les décide.
A leurs Iroujjeaux il peul servir de guide.
Quel vil emploi pourrait donc refuser
Ijn criminel que tout vient accuser?
Le vêtement, signe de TesclaAage,
Déjà le couvre, et, pour comble d'outrage,
Dès l'instant même à sa garde est livré
L'impur bétail des Hébreux abborré.
Ob! si le ciel pouvait, dans sa clémence. Lui conserver son beurcusc démence !
ftLiis trop souvent la triste vérité Porte en son cœur une horrible clarté : Des jours , des lieux cbers à son premier âge , Il se retrace une confuse image , Et croit subir en un fatal sommeil Un songe affreux qui n'a point de réveil. Un vague instinct , persécuteur du crime , Lui dit qu'il souflre un tourment légitime; Riais quel pouvoir, quelle main le punit ? Dans ces déserts quel arrêt le bannit ? Recbercbe vaine, où sa raison débile Succombe encor sous un effort stérile !
Quand il est seul, cjuand ses jours sont proscrils, Qui m'apprendra quels rocbers , quels abris De ses douleurs furent déjîositaires ?
Vastes déserts , vieux iiv,iges du Nil , Combien de temps, sur ^os bords solitaires, L'avez-vous vu promener son exil?
Dieu seul et vous connûtes ses misères , Ses vils travaux, ses sinistres ennuis, Ses jours suivis d'épouvantables nuits , Où la raison sur une âme en délire Prenait , perdait , recouvrait sou empire , Sans que jamais elle pût , dans son cœur. Près du remords appeler l'espérance , Ou que du moins l'excès de sa souffrance De tant d'affronts lui dérobât l'horreur ! Quelques revers, quelques maux qu'il essuie. Sur l'avenir tout homme enfin s'appuie.
Mais lui , du ciel toujours persécuté , Point d'avenir qui n'ajoute à sa peine , Point de saison qui pom- lui ne ramène Les jours du deuil et de l'adversité !
Et cependant le fleuve tributaire ,
Qui sort enfin de son oisiveté,
Du long fléau de la stérilité
Va d'Osiris dédonmiager la terre.
Son lit s'étend ; le flot amoncelé
Oui chaque ^our envahit le rivage ,
D'un an d'exil sur ces bords écoulé
Au jeune Hébreu porte un sûr témoignage.
Dieu ! comme il semble avec recueillement
De tous CCS flots suivre le mouvement ! Par quels rapports cette onde menaçante S'adresse-l-elle à sa raison absente !
Quel souvenir si long-temps disparu En sa mémoire est soudain accouru ; Et dans cette âme , où le réveil s'achève , Après la nuit , quel nouveau jour se lève ! Les temps passés,, et les faits , et les lieux , Tout se dévoile et s'explique à ses yeux. Cette Lia , cet objet plein de charmes Qui dans ces flots termina son destin , Il croit la voir, et , détrompé soudain , Pour tous ses maux il trouve enfin des larmes. Moment tardif, jour long-temps désiré , Soyez bénis ! le coupable a pleuré.
Dès ce moment , sans plainte , sans murmure , 11 se soumet aux rigueurs qu'il endure. De ses travaux l'abaissement honteux , La pauvreté, l'exil et l'esclavage , 11 a lui-même accepté son partage.
Oh ! que le ciel n'offre-t-il à ses vœux Quelque moyen de soufl"rir davantage !
11 s'en offre un : ce fleuve si fécond Qui dans Wemphis doit porter l'opulence , Vers la cité qu'enrichit sa présence Rappelle enfin l'Arabe vagabond.
De ces brigands la colonie entière
CHAKT IV. Ml
Va de Memphis reprendi-e le chemin ; Des PharaoDS la ville hospitalière , Avant dix jours , les verra dans son soin. Mais, en partant, leur haine opiniâtre Veut qu'Azaël s'achemine avec eux, Le dos couvert des vêtements du paire.
Kh ! que lui fait cet ordre rigoureux ! Son vil emploi n'a plus rien qui l'indigne. A le remplir sa douleur se résigne.
Esclave et pauvre , il reverra les lieux Témoins long-temps de son faste orgueilleux : Heureux encor si jamais il expie L'affreuse erreur qui désole sa vie !
« Se pourrait-il que par de longs tourments
» il fût puni de ses égarements!
') Lorsque déjà tout ce qui l'enviroime
» Sur ses revers porte un œil endurci ,
» Dieu de bonté! lorsque tout l'abandonne,
» Voudrais-tu "donc l'abandonner aussi ?
» Prends en pitié sa profonde misère.
» Il fut coupable, il est vrai ; mais pourtant,
» Malgré ses forts, il désire, il espère
» Revoir bientôt les tentes de son père ,
» Et dans Gessen sa mère encor l'attend.
» Qu'il offre un jour un exemple prospère
» De ta clémence , et non de ta colère ;
» Suspends tes coups , et sois pour Azaël » Plus indulgent qu'il ne fut criminel! »
C'est en ces mots qu'une mère éplorée ,
Le cœur saisi de noirs pressentiments,
Toute à ce fils dont elle est séparée ,
Priait le ciel d'alléger ses tourments.
Sèche tes pleurs , inconsolable mère !
Jusqu'au Très-Haut s'élève ta prière.
Un prompt sommeil , que Dieu même a permis ,
Couvre les yeux du jeune Israélite.
Il a revu dans des songes amis
L'heureux séjour que sa famille habite;
Et de ces lieux , trop long-temps délaissés ,
Quand tout à coup une image nouvelle
Vers les objets par l'absence effacés
Eut rappelé sa mémoire infidèle ,
Sur Azaël , qui croit rêver encor,
Un pur esprit étend ses ailes d'or.
« Fils de Rubcn ! lui dit l'archange , écoute :
» Dieu t'a puni; mais un juste remords
» De sa pitié peut rouvrir les trésors.
» Lève-toi donc. Vers Gessen prends ta roule.
1) Dans ce trajet, Dieu te prête aujourd'hui
» Pour guide un ange, et son bras pour appui.
1) Suis le sentier que trace ma lumière ,
» Et , de tes pieds secouant la poussière ,
» Sans Jiésiter, va-t'en loin d«! Memphis
CHANT IV. m
» Courber ton front sons \o pardon d'nn pèro.
» One rraindrais-tu? Viens, c'est moi qni nagnère
» Au vieux ïobie ai ramené son fils. »
A ces accents, à cette voix puissante,
Dans le désert au loin retentissante ,
Le jeune flébreu, frappé d'un nouveau jour.
De sa raison sent enfin le retour.
Sur le Très-Haut déjà sa foi s'appuie.
Prêt h marcher , il se lève ; il essuie
Son front souillé , dont la froide sueur
De tous ses sens atteste la frayeur.
11 ose même, essayant son audace,
Du chérubin considérer la face.
L'ange aussitôt l'éblouit de ses feuv ,
Fuit vers Gessen , et , d'une aile rapide ,
Au voyageur, qui suit des yeux son guide,
Ouvre en partant un chemin lumineux.
Azaël, seul, saisi d'un trouble extrême,
Sur ses destins s'interroge lui-môme.
Il craint encor que ses excès passés
Par tant de maux ne soient point effacés ;
Près d'obéir , il doute , il délibère ;
Puis, à son sort humblement résolu :
« C'est trop tarder ; puisque Dieu l'a voulu ,
» Partons, dit-il ; allons trouver mon père! »
Triste départ! oh! combien il diffère
De ce voyage où le iiième Azaël
Vers la cité qu'il fuit en criminel
Courait, volait, dévorant la distance,
J)e son chameau pressant les flancs poudreux ,
A l'avenir confiant tous ses vœux,
Ivre d'orgueil , et brillant d'espérance !
Tout est changé. Mais de ses maux enfin
Le désespoir n'aigrit plus l'amertume.
A la douleur son ame s'accoutume.
Dans le désert , une invisible main
Soutient sa force, alimente sa faim ;
L'ange de Dieu dans Gessen le précède ,
Et , du |)assé quand l'image l'obsède ,
Il trouve au moins dans son cœur abattu
Le repentir , si ce n'est la vertu.
Depuis six jours il marchait solitaire,
Quand d'Israël il touche enfin la terre.
Dès qu'à ses yeux un ciel propice a lui ,
Du guide ailé qui marchait devant lui
Il cherche en vain les traces éclatantes ;
Et son regard à l'horizon poudreux ,
Dans le lointain, voit, comme un camp nombreux.
De sa tribu se déployer les lentes.
Heureux, sans doute, heureux est le banni Qui , par les siens injustement puni ,
>'o porte point aux rives étraiigèies De vains dépits, d'orgueilleuses misères; Qui, pardonnant à ses frèies séduits.
Même loin d'eux , à des liens détruits , Au fond du cœur, demeure encor fidèle; Et, lorsqu'enfm son pays le rappelle, S'offre sans crainte aux yeux de l'amitié , De tous ses goûts retrou^e l'habitude , Plaint les méchants , et n'a rien oulilié Que sou outrage et leur ingratitude !
Du fugitif tel n'est point le retour.
Le seul aspect de son natal séjour
Semble accuser sa criminelle absence.
Il voit déjà tous les cœurs indignés,
Ses nœuds rompus , ses remords dédaignés.
De sa tribu l'honorable opulence
Insulte encore à sa vile indigence.
Sur les coteaux où rit la vigne en fleur,
Sur les moissons, sur la riche verdure,