VOYAGE A CHAMBÉRY
Lp vieux cuit s'était fait apporter du vin; et, dans le cours du repas, il nous avoua que , pendant toute sa vie, il ne s'était connu que deux passions bien décidées, celles d'aimer le bon Dieu et le bon vin.
Ce repas frugal nous rappelait la vie patriarcale, les mœurs de l'Arcadie et ce bel Age d'or si vanté par les poètes, dont il ne nous reste plus qu'un souvenir peut-être infidèle. De là des regrets amers sur la fuite irréparable de ces beaux jours, et un hommage reconnaissant à la mémoire des hommes aimables qui ont revêtu cette erreur de toute la féerie de la poésie. Nous parlâmes de Théocrite , de Gessner , de Deshoulièrcs.
Et toi, mon onclo et mon ami, Toi qui dans l'art des vers fut mon guide et mon maître. Qui peignis le bonheur * et ne pus le connaître, Sensible Léonard, chantre de Faldony*, Dans tous nos souvenirs tu revivais aussi.
Nous regrettions qu'une mort prématurée l'eût enlevé aux lettres et à l'amitié; et dans nos regrets nous le placions au séjour des ombres heureuses, entre Tibulle et Deshoulièrcs.
Tandis qu'ainsi l'on devisait, Le vieux pasteur, qui sur son banc dormait,
* Voyez les Idylles de Léonard.
2 Voyez les lettres de deux amants de Lyon.
VOYAGE A ClLUIBlillV. 3.Ji>
Ouvre a moitié ses pesantes paupières,
S'éveille, et voyant qu'on vantail
Et les ruisseaux, et les bergères, ^
Et les moutons de Deshoulières,
Nous dit, recueillant ses esprits, Et d'un ton pénétré de son petit mérite. Que ces moutons étaient sa pièce favorite,
Surtout quand ils étaient rùtis.
Nous rîmes beaucoup de la naïveté du bonhomme, qui s'imaginait sûrement que Deshoulières était le canton de la France le plus renonmié pour les moutons. Nous lui laissâmes fmir son somme , et nous allâmes commencer le nôtre.
Je te A ois d'ici, ma sœur, t'apitoyer sur la mauvaise liuit/jui va succéder à ce souper; Où est Gabrielle? Ne dit-elle pas, couinie l'ami du pigeon voyageur :
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Boh souper, bon gîte et le reste ?
Ail! VOS inquiétudes ne sont que trop fondées; et je: voudrais épargner à votre pitié fraternelle la description de nos deux lits gothiques , et de la chambre où on les avait dressés.
Quatre fenêtres sans vitraux Y laissaient pénétrer tous les vents rarditiaux ; Les rats, pendant la nuit, s'y livrèrent bataillb
Près de nos deux lits sans rideaux ; Et, pour toute défense; étaient sur la muraille
Deux soldats, droits comme un bàtori.
336 VOYAGE A CIIAMBÉHV.
Crayonnés avec un charbon.
Enfin, mauvais logis, méchant lit, pauvre chère. Tout nous rappelait assez bien Que nous avions manque de faire Notre oraison à saint Julien.
Mais il fallut en passer par là. La crainte de ne pouvoir pas dormir était assez naturelle à des gens couchés comme nous l'étions : nous ne pûmes nous en défendre, et l'un de nous, en sa qualité de poète, crut devoir adresser la prière suivante à Morphée :
viens sur ma paupière assoupie, Sommeil, seul bien des malheureux; Au jaloux, à l'ambitieux, Laisse la brûlante insomnie.
Ne va point verser tes pavots Sur l'asile où le crime veille, Où, sans nul espoir de repos, Cent fois l'avarice s'éveille.
Mais nous, dont l'àme goùle en paix Du bonheur la douce chimère, Le remords n'approcha jamais De notre couche solitaire.
Jamais dans ton obscurité Nos mains, que conduit l'innocence, Par les éclats de la vengeance, N'ont troublé ta trantiuillité.
Seulement quelquefois l'Aurore, Eu renaissant pour l'univers.
VOYAGE A CHAMBÉUÏ. 337
Sur le duvet nous vit encore Agites du démon des vers.
Seulement tes ombres épaisses Nous ont vus, dans un soin jaloux, Veiller parfois pour des maîtresses Qui dormaient sans songer à nous.
Mais, c'est l'amitié qui t'en prie.
Étends tes ailes sur nos yeux :
A l'avare, à l'ambitieux Laisse la brûlante insomnie.
Soit que nos vœux aient été exaucés , soit que la lassitude nous ait endormis , nous finissions à peine , qu'un sommeil bienfaisant nous ferma les yeux.
Le lendemain, une courbature assommante nous empêcha de contiiuicr notre route à pied. Nous voulions pourtant pousser jusqu'à Chambéry. On délibéra, et il fut décidé que nous chercherions des chevaux dans le village.
En historien véridiqnc , je dois prévenir les voyageurs futurs que les haras du ïouvet sont détestablement montés. iMon compagnon de voyage eut toutes les peines du monde à s'y procurer une vieille jument, encore se trouva-t-elle borgne; et par un grand hasard, qu'on me fit considérer comme un grand bonheur , mon hcMessc m'offrit , pour continuer ma route, un misérable mulet qui tombait de vieillesse.
3,58 NOVAGE A CHAMliÉUV.
Il fallut nous en contenter , faute de mieux. Mous dîmes adieu à la vieille femme, et nous montâmes fièrement nos deux rosses, après nous être mis en garde contre les quolibets que ne manqueraient pas de nous lancer les passants. Dès que nous rencontrions sur la route quelque mine un peu caustique , ou seulement équivoque, avant qu'elle eût eu le temps de se divertir de nous, nous la prévenions par un grand éclat de rire, et nous piquions des deux.
Grâce à cette recette, notre équipage grotesque cheminait à l'abri de toute épigramme. Déjà nous découvrions les fortifications de Barraux. A cette vue, le >ieux mulet que je montais se mit à hennir comme d'allégresse. Ce demi-aveu , joint à d'autres présomptions , nous fit conjecturer qu'il avait assisté , en 1598, à la fameuse expécUtion du connétable de Lcsdiguières, qui, pendant un beau clair de lune, en^ leva cette place à la Savoie. Une teinte d'antiquité répandue sur sa figure , que je m'avisai de regarder , et un soupir qui lui échappa , achevèrent de nous le persuader; et, comme il ne s'en défendit pas, nous en demeurâmes convaincus.
Barraux n'offre rien d'extraordinaire, si ce n'est sa forteresse. Nous allâmes la visiter. On nous y montra des canons pris à la Savoie, il y a près de trois cents ans. Nous y remarquâmes aussi les restes d'un basrelief qui a dû représenter la figure d'un Ciiarles Emmanuel , duc de Savoie. Ce bas-relief est entière-
VOYAGE A CHAMBÊRV. 3.if)
nient (lôfiguré ; on no voit pins qno la place où il a exislt', encore est-elle partout mutilée de coups; et l'hoinnie qui nous conduisait nous dit, à ce sujet, avec un sang-froid admirable, que depuis la fameuse journée de l'Esparon, où ce prince fut défait |)ar Lesdiguières, tous les ans, h pareille époque,
La nuit, l'ombre de Lesdi.nuiére Dins la forteresse apparaît ; Qu'elle y traîne un long cimeterre, Long comme celui qu'à la guerre Noire connétable portait ; Et qu'en passant près du portrait Du duc vaincu, l'ombre murmure, Et, par un mouvement fatal, D'iui vieux bâton de maréchal Va lui balafrer][la figure.
Il ajoutait que cette injure, Jointe à toutes celles du temps, Avait dû, depuis deux cents ans, De ses traits changer la nature.
Comment ne pas céder h des arguments de cette force ! nous quittâmes ce savant, après l'avoir remercié ; et nous allâmes jouir du coup d'oeil de la foire qui se tenait ce jour-là à Barraux.
Quelle foire ! Ce n'est pas là que les curieux ou les gourmets doivent chercher
Les moissons du Bengale ou de la Jamaïque, Ni le suc du roseau qui croit en Amérique,
310 VOYAGE A CHAMBËRY.
Ni ces tapis persans qui couvrent nos parquets , Ni les vins de Chio, ni ces tissus de soie Dans les murs do Pékin fabriqués à grands frais, Où l'or, fixé par l'art, en dessin se déploie. Quatre marchands, à pied venus de la Savoie, Sur des planches à l'air étalaient des lacets,
Des rubans, des mouchoirs de soie.
Et des assortiments complets D'images, où l'on voit le noble jeu de l'oie, Les Quatre Fils Aymon et leurs faits éclatants,
Et saint Hubert et son cantique.
Le soir, chacun plus loin va chercher des chalands,
Sur son dos portant sa boutique.
Nous profitâmes de roccasioii de la foire pour acheter, chez une manière de rôtisseur, deux perdrix aux hrodequins rouges et deux bouteilles de vin de Montmélian. Ihie des conditions de ce marclic fut qu'on nous les ferait porter dans la plaine, avec ce qu'il fallait pour y faire une légère collation.
Nous quittâmes Barraux munis de ce viatique; et, quand nous fûmes à cent pas de la place, nous nous arrêtâmes sur une grande pelouse verte. Là
Je descends de mon Bucéphal.
Nous dressons le couvert sur un lit de verdure, On fait une prière au grand saint Épicure,
Et l'on s'assied tant bien que mal.
L'acier, qui donne essor à la liqueur vermeille, Décoilîe avec fracas l'une et l'autre bouteille ;
Le vin s échappe en Ilots mousseux.
Et vient jaillir dans la fougère : »
VOYAGE A CllAMBÉRY. 3 il
Nous suffisons à peine au soin voluptueux
De remplir tour à tour et de vider le verre.
Nos (li!ux perdreaux, blottis sous leur manteau de lard,
Prétendaient vainement esquiver la fourchette ;
Le fer a fait sauter ce fragile rempart,
Et le sang des vaincus a rougi notre assiette.
Enfin, dans le transport dont nous étions saisis,
Nous bûmes si bien l'un et l'autre
A la santé de nos amis,
Que nous dérangeâmes la nôtre.
Il fallut pourtant remonter à cheval. Nous avions la vue trop offusquée par les vapeurs du vin de Montmélian , pour bien juger des beautés que nous offrait la nature ; un soin plus naturel nous occupait , celui de conduire nos chevaux , sans encombre , au milieu d'un chemin étroit et pierreux.
Le moment approchait où toute ma prévoyance allait être en défaut. A l'entrée d'un petit sentier que jious allions laisser h notre droite , mon mulet , profilant d'un moment de distraction, s'écarte brusquement de la route , et , malgré mes efforts et mes menaces , m'entraîne , à travers de profondes ornières , dans un chemin détourné. Au pas ferme et décidé dont il me menait, je jugeai que ma résistance serait inutile; je m'abandonnai à son caprice, et, satisfait do ma docilité, il alla tout d'un trait s'arrêter h la porte d'une ferme en ruines , où ce sentier aboutissait. Je descends, je le suis : il entre dans la cour d'un air de connaissance; et j'entends le fermier, sa femme, ses
342 VOYAGE A CHAMBÈRY.
enfants, s'écrior tons avec joio : C'est Forbans l ah! voilà Forbans! On se presse antonr de Ini;
On le fête, on l'accueille en cette humble retraite,
Comme on accueillerait un ami qu'on regrette.
Et moi, de ces transports ignorant le sujet.
J'interroge. On m'apprenrl que ce pauvre mulet
Était né dans la ferme, et que jamais peut-être
Sans les plus grands malheurs il n'eût changé de maître ;
Mais qu'enfin, succombant à la nécessite,
Pour ceux qui l'entouraient craignant sa pauvreté.
Bon maître, à le nourrir ne pouvant plus prétendre,
Au village voisin un jour alla le vendre.
Et que, depuis ce jour, malgré le froid, les vents.
Malgré son conducteur, Forbans, le vieux Forbans,
Dés qu'au bas du sentier il avait pu se rendre.
Se détournait, toujours par un soin généreux,
Pour aller visiter ses hôtes malheureux.
Là, content de revoir le toit qui l'a vu naître,
L'enfant déjà grandi qui fut son jeune maître,
Les pâturages verts, les fontaines, les lieux
Témoins de son bonheur et de ses premiers jeux.
Forbans, fier de l'accueil dont l'amitié l'honore.
Heureux de souvenirs, se croyait jeune encore.
Et ([nel est l'honnne qui, comme lui, ne se sente rappeler par une voix secrète vers le lieu où il a rencontré le bonheur? Quel est celui de nous qui, après l'avoir perdu, n'en dépose une image dans le fond de son cœur, et qui, par un dernier besoin, au moment où toutes les illusions de la vie nous abandonnent, n'aime à songer qu'il fut heureux aussi ? comme
VOYAGE A CHAMBfiRV. .H3
si lo rfgret du bonhoiir ('tait un dédommagement de sa jiertc !
A ma priè're , on fit cesser la visite du vieux mulet un |)eu plus tôt que de coutunie ; et, par un mouvement de pitié qui me toucha, le fermier voulut qu'un de ses fds accompagnât Forbans jusqu'au bout du sentier, là, le pauvre animal reprit sa vieillesse qu'il semblait y avoir laissée; et, long-temps même a|)rès avoir quitté celui qui l'avait reconduit, il tournait machinalement sa tête du côté du petit sentier ,
Comme un voyageur emporté Loin d'un séjour qui sut lui plaire, Tourne un regard involontaire Vers le pays qu'il a quitté.
Je m'empressai de rejoindre mon ami qui m'attendait, fort étonné de ma disparition. Je lui en appris les suites ; et tout en lui contant l'aventure du bon Forbans, nous arrivâmes au village des Marches.
J)e la route , on ne voit que quelques maisons du village, au pied desquelles passe un ruisseau. Ce ruisseau faisait autrefois la ligne de démarcation entre la France et la Savoie : son eau limpide arrosait et séparait le territoire de ces deux Etats. C'est au delà de ce fdet d'eau que le ravisseur se voyait en sûreté avec sa maîtresse , le voleur avec son trésor, le libelliste avec ses manuscrits ;
C'est là que nos banqueroutiers, Un pied posé sur la Savoie,
3i4 VOYAGE A CHAMBÉRV.
Pouvaient dire , en sautant do joie, Bonsoir à tous leurs créanciers.
Comme nos deux montures, après nous avoir trèsrapidement ballottés sur toute la route, ralentirent leur marche aussitôt qu'elles eurent franchi ce ruii:seau, nous jugeâmes qu'elles avaient autrefois servi h plusieurs de ces messieurs qui devaient sans doute être pressés d'arriver en terre libre, et qui, s'y trouvant enfin, se souciaient fort peu de courir la poste dans un pays où ils ne redoutaient plus la l'encontre des huissiers.
Ici, nous sommes en pleine Savoie. Soit prévention, soit réalité, l'horizon qui se découvre à nous, ces points de vue nouveaux, ces sites plus sauvages annoncent une autre culture, d'autres mœurs, d'autres habitants.
0 Le fruit de ces châtaigniers sert h faire le pain M que nous mangeons dans nos fermes; ce bonhomme, «qui a les épaules couvertes de ses cheveux épars, » est le propriétaire de ce cliamp de sarrasin ; il ha- » bite à présent la cabane que vous voyez au bout, sa » maison ayant été couverte l'hiver dernier par une «avalanche. Ces vergers, plantés de mûriers, sont » loués à des négociants de Lyon , qui cultivent des » vers à soie ; et cette boîte, qui pend en sautoir der- I) rière mon dos , renferme toute ma fortune. « Le petit Savoyard qui nous donnait ces renseignements ouvrit en môme temps la boîte où se trouvait son tré-
VOYAGE A CIIAMBÉRV. 345
sor, pt nous y fit voir une marmotto. Il nous apprit qu'il allait faire son tour do France, et s'éloigna de nous en chantant un air de montagne.
Le Savoyard est naturellement bon, actif, et plus industrieux qu'on ne le croit communément. Les habitants de la campagne sont presque tous propriétaires; il n'en est guère qui n'ait autour de sa chaumière quelques pieds de châtaigniers ou un carré de blé noir : ce sont là leurs domaines. Dans les arrangements de famille , les parents destinent presque toujours un de leurs enfants à faire ce qu'ils appellent son tour de France. Une fois cet arrangement pris, on ne s'inquiète plus sur le sort de celui qui en est l'objet; c'est une sorte d'état qu'on lui assure, c'est une dot qu'on lui donne. Avec cela, il part pour Turin ou Paris; et, après y avoir employé le temps de son absence à amasser un petit pécule, il rapporte le finit de ses voyages et le produit de son industrie au sein de sa famille, où il revient assez comnnmément s'établir.
Tu sais, ma chère amie, que la Savoie fait à peu près chaque année une émission de ramoneurs pour les cheminées de toute la France ; c'est de là que nous viennent ces petits commissionnaires si fidèles ,
Aux cheveux plats, aux habits ccourtcs.
Qui, le matin, dans l'antichambre,
Vont porter ces billets à l'ambre Que l'étiquette ou l'amour a dictés ;
3ir> VOYAGE A CIIAMBÉRY.
Qui plus souvent, la faco noire, Dans nos foyors, l'hiver, viennent, le fer en main, Ouvrir à la fumée un plus libre chemin, Et sur le haut des toits célèbrent leur victoire.
Nous rencontrâmes une bande de ces pauvres enfants qui , ce jour-là , faisaient route pour Paris. Le rendez-vous général était indiqué dans la plaine : on les voyait accourir de tous côtés avec leurs vielles, leurs triangles , leurs orgues germaniques , et tout l'orchestre qu'ils promènent ordinairement avec eux. Leurs parents les accompagnaient tristement , et leur remettaient, avec quelque argent, deux ou trois chemises enveloppées dans un mouchoir. Ce mince trousseau est accompagné d'une remontrance, que les uns écoutent en riant entre leurs doigts, d'autres phis attentivement.
Un d'eux surtout, un d'eux, à la fleur de son âge, Pour la première fois faisait ce long voyage : Sa mère (à ce seul mot je sens couler des pleurs), Sa mère le suivait, le cœur gros de douleurs. Et le reconduisait jusqu'au prochain village.
C'est ce ruisseau qui doit les séparer.
Là ses sanglots se livrent un passage, Je la vis, sur son fils attachant son visage. Le prendre dans ses bras , sur son sein le serrer, Et, d'un cri qu'arrachait la douleur maternelle,
Avant de fuir ce triste lieu, Se navrant à loisir de sa peine cruelle. Lui dire, hélas ! peut-être un éternel adieu. L'eiifiuit, trop jeune encor pour s'affliger comme clle^
VOYAGE A CIIAMBÉllV. 317
Essuyait une larme et marchait en chantant... D'autres, moins malheureux, emmenaient en partant Leur père, leur famille, une sœur, une amie,
Ceux-là du moins étaient jojeux; Ils ne regrettaient rien ; ils avaient auprès d'eux Tout ce qui peut donner quelque prix à la vie, Ils emportaient avec eux leur patrie.
Cette séparation, qui m'en rai)i)elait une aussi douloureuse , nous arracha quel(|uos larmes ; mais , pour me consoler, je me disais :
Peut'ètre cet enfant, dans sa course volage. Verra ma sœur, au sein d'un modeste ménage, A des devoirs chéris consacrant tous ses soins : 11 la verra, disais-je..., et je le plaignais moins, Et je voulais être de son voyage.
Eh siiivant notre route » nous retrouvailles la mèrC (^ui s'en allait seule et désolée : elle tournait souvent ses regards inquiets sur l'enfant qui s'éloignait ♦ et , quand elle l'eut tout a fait perdu de vue, elle s'aban= donna , sans contrainte , à la doideur la plus déchirante.
C'était une vraie pitié de voir le désespoir de cette pauvre mère. Nos consolations ne faisaient que redoubler ses sanglots. La tristesse qu'elle m'avait inspirée nous accompagna jusqu'à Chambéry. Nous y fîmes une entrée assez maussade. Une pluie froide commençait à tomber; le vent la fouettait avec violence sur nous :
348 VOYAGE A (:hâ:mberv.
Et mon mulet, l'œil morne el la Ic'le baissée, Semhlail se conformer à ma triste pensée.
C'est de cette dernière ville , où nous sommes depuis deux jours , que je griffonne à la hâte ma froide épître. Une de nos premières sorties a été pour visiter la maison qu'habitait madame de Warens. Nous fûmes plus affligés qu'étonnés du ton humiliant dont on nous parla de cette femme si tristement célèbre. A Chambéry, les hommes se la représentent toujours livrée aux caresses du jardinier Claude Anet , ou aux sales amours de ce garçon perruquier dont Jean- Jacques trace lui-même un portrait si repoussant; et les femmes ont beaucoup de peine à pardonner à Rousseau les révélations qu'il s'est permises h ce sujet dans ses Confessions. Le tribut de mépris qu'on paie ici à la mémoire de madame de Warens, ne nous a pas empêchés de nous faire indiquer déjà la route qui mène à la petite campagne où elle accueillit Rousseau dans sa jeunesse. Elle est à la porte de Chambéry ; et demain , si le temps le permet , nous commencerons cette promenade de grand matin. En passant par le sentier qui conduit aux Charmettes , nous n'oubherons pas d'y cueillir quelques bouquets de pervenche % s'il en reste encore; et là sans doute se terminera notre pèlerinage.
* On se rappelle, au sujet de la pervenche , le trait que cite Jean-Jacques dans ses Confessions.
VOYAGE A CHAMBKUV. ,ii9
0 toi que pour mon cœur la nature a formée,
Toi; que d'un tendre amour j'aurais peut-être aimée,
Si tu n'avais été ma sœur ; C'est pour toi que ma muse entreprit ce voyage.
Deviens son juge et mon censeur :
Lis son frivole badinage.
Et fais rejaillir sur l'ouvrage Un peu de l'amitié que tu dois à l'auteur. Rappelle-toi ce jour où notre faible enfance, Des champs de l'Amérique à jamais s'exilant, Etonnée à l'aspect de ce ciel moins brûlant, Salua du regard les coteaux de la France. Eh bien 1 depuis ce jour où des dattiers fleuris, De? bois de cannelliers les odorants abris Ne nous couvrirent plus d'une ombre fraternelle, L'amitié, tu le sais, de sa chaîne éternelle Nous a tenus tous deux étroitement serrés.
Toujours unis, mais souvent séparés, Ce doux lien des cœurs soutint notre jeunesse. Comme on voit deux roseaux par les vents agites, Sur un sol moins propice à regret transplantés, D un appui réciproque étayer leur faiblesse. Hélas ! il m'en souvient, assis à tes côtés. Ma muse à mes accents paraissait plus docile ; Florian, Léonard, me dictaient des leçons ; Enfant, j'osais chanter au bruit de leurs chansons. Et les vers jaillissaient de ma plume facile. Ce temps a disparu comme un songe léger, Et, quand il fuit surtout, le plaisir a des ailes. Entraîné loin de toi par des erreurs nouvelles, Dans un an de tourment mon cœur n'a pu changer : Aimant d'amitié sure et de tendresse extrême.
Souvent dupe de ce qu'il aime, 11 crut, lorsque l'amour \iendrait à s'envoler,
3d0 \OYAGH A ClIAMBÉRV.
Que l'amitié, plus douce, moins volage.
Saurait le consoler des pertes du bel âge,
Si l'on pouvait s'en consoler.
Mais la raison, traînant les ennuis à sa suite, Vient traverser ces aimables projets ; Et les jeux qui prennent la fuite M'annoncent que déjà quatre lustres complets, Suivis de quatre hivers, marchent à ma poursuite.
DANS LA SKANCE PlBr.IOlE DE L ACADEMIE PHANÇAISE
rVR M. CAMPENON, succédant à M. Delille.
En jetant les yeux sur cette imposante assemblée , j'y retrouve encore presque tous ceux qui se réunirent , avec un zèle si touchant , pour rendre les derniers devoirs au grand poète que la France a perdu. Je vois ses amis , ses élèves. Les mêmes regrets , les mêmes sentiments de tendicsse et de respect les rappellent aujourd'hui dans cette enceinte. Ce n'est plus une pompe funèbre , c'est encore un hommage rendu au génie par l'admiration et la douleur.
Daignez ne point vous souvenir à quel titre je prononce au milieu de vous l'éloge de votre illustre confrèie. Oubliez même vos suffrages; ma reconnaissance , toute vive qu'elle est , doit rester muette dans un moment où l'expression vous en serait importune. Quand tout parle ici de ce que vous avez perdu ,
poiirrais-je vous entretenir de mon bonheur? Ah ! messieurs, il faut que je m'associe à vos pensées; il faut que je croie entendre un de ces entretiens fréquents où vous rendez une justice si éclatante aux talents de celui que j'ose à peine nommer mon prédécesseur ; il faut enfin que , dans l'impuissance de vous consoler de cette grande perte, j'essaie au moins d'en mesurer à vos yeux toute l'étendue.
Mais les richesses de mon sujet m'accablent de leur nombre et m'éblouissent de leur éclat. Où puiserai-je des forces pour parcourir cette longue suite de poèmes enchanteurs, qui ont lassé les transports de l'enthousiasme et les rigueurs de la critique ? Où trouverai-je des couleurs pour peindre cette brillante couronne poétique, composée de tant de beaux ouvrages , dont un seul eût suffi à la gloire de celui qui les a tous enfantés? 31on unique espoir, messieurs, est que la force de vos sentiments viendra suppléer à l'insuffisance de mes expressions, et que ma faiblesse sera moins aperçue , couverte de l'intérêt qui s'attache à mon sujet.
M. Delille se sentit entraîné vers les immortelles beautés de Virgile , et les aima dès qu'il put les entendre. L'écolier qui les expliquait encore , devint tout à coup le poète qui entreprit de les faire passer dans notre langue : entreprise périlleuse , où suffisait à peine toute l'audace d'un âge qui ne connaît point de dangers , unie à toute celle d'un talent qui ne
connaît pas d'obstacles, (^e n'était point assez do traduire, de transporter fidèlement dans une élégante version ces pensées, ces images nobles, dont l'expression originale a ses équivalents dans l'idiome de toutes les nations civilisées. Il fallait forcer une langue indigente et fière a rendre sans faste , comme sans bassesse, des détails rustiques dont s'effrayaient à la fois et son inexpérience et sa délicatesse.
L'art de l'agriculture, noble chez un peuple qui, aux temps de sa plus grande gloire, allait prendre à la charrue ses consuls et ses dictateurs, avait un caractère de roture dans les opinions , dans la littérature de notre nation. Comment la Muse française, qui jusque-là n'avait habité que l'Olympe ou les palais, pour y senir d'interprète aux volontés des Dieux ou aux passions des héros, put-elle descendre sous le chaume, s'abaisser à visiter les champs , non pour peindre les bois , les gazons et les fleurs , mais pour décrire les instruments grossiers qui ouvrent la terre , et jusqu'aux vils engrais qui la fertilisent? La Muse française se soumit aux volontés du poète. Employant, pour vaincre ses caprices , tantôt les efforts d'une heureuse contrainte , tantôt les détours d'une adroite surprise , M. Delille apprit à cette muse à exprimer ce qu'elle n'avait jamais dit avant lui, ce que sans lui peut-être elle n'eût jamais osé ou jamais su dire. Vainqueur à la fois d'un préjugé littéraire et d'un préjugé social, tandis qu'il enseignait à notre
poésie h expliquer sans rougir les plus simples procédés de l'agriculture , notre nation apprenait de lui à mieux connaître, à mieux apprécier les bienfaits de ce premier des arts. Enfin , inventant des formes de style pour des idées qui nous manquaient , puisque nous n'avions pas su les expiimer encore, il agrandit réellement parmi nous le domaine de la pensée, et le traducteur fidèle fut un créateur véritable. Aussi, un grand monarque , qui se consolait de ne pas régner sur les Français en méritant une place parmi leurs écrivains, Frédéric, frappé du phénomène des Gcor- (jiques, dit ce mot si connu , mais qu'on me reprocherait de ne pas redire : Cette traduction est l'ouvrage te plus orîijinat qui ait paru en France depuis iong-tcmps. Un grand écrivain en avait fait d'avance un éloge encore plus flatteur peutêtre, lorsque venant s'asseoir parmi vous, messieurs, il avait cru pouvoir prédire que la France n'aurait jamais une bonne traduction des Géoryiques. Un jeune poète osa faire et fit avec succès ce que Voltaire avait jugé, avait déclaré impossible, et Voltaire applaudit avec transport au chef-d'œuvre qui donnait un si noble démenti à sa prédiction.
Ce chef-d'œuvre était sorti de l'ombre d'un collège. L'Université, sur qui rejaiUissait la gloire du poète , s'empressa d'adopter ses Gèorgiques. Elle voulut que la mémoire de ses élèves s'enrichît de cet ouvrage doublement classique, qui, reproduisant en
beaux vers français les plus beaux vers peut-être qu'eussent inspirés les muses latines , semblait consacrer l'alliance des deux langues, et représenter les deux Pâmasses.
Long-temps après , lorsque M. Delillc eut élevé si haut cette renommée poétique h laquelle il avait donné une base si durable ; lorsque l'Université eut été reconstruite sur un plus vaste plan , nous avons vu l'homme éloquent • que le vœu des lettres avait appelé à la tête de cette grande institution naissante , décorer du nom de iM. Delille la liste des maîtres de l'enseignement, et revendiquer ainsi ce beau nom comme la plus brillante partie de l'héritage que l'Université de Paris léguait à l'Université de la France.
Il est un beau moment dans la vie de l'homme de lettres ; c'est celui où le succès de son premier ouvrage vient l'avertir que son instinct ne l'a point trompé; où les accents de l'admiration et les clameurs de l'envie s'élevant à la fois lui révèlent, il est vrai , les dangers de sa carrière , mais aussi le secret de sa force et la puissance de son talent. Plusieurs de vous, messieurs, se souviennent encore du premier succès des Gtovgiques , succès dont l'éclat prodigieux pouvait faire craindre alors qu'il ne fût point durable , et dont la durée ne s'explique aujourd'hui ((uo par la perfection de l'ouvrage. Les Géorgigue.s
' M, \c ronitp da {-'««tiios.
furent bientôt dans toulos les mains; elles réunirent bientôl tous les suffrages : ceux; des honnncs de lettres et des gens du monde , ceux des érudits et des femmes. Voltaire , qui ne savait pas à quel parti M. Delille pouvait tenir par ses principes ou ses affections , mais qui était toujours du parti des beaux vers, s'empressa de le désigner au choix de l'Académie française , et celle compagnie accueillit avec joie un vœu qui ne ]wuvait manquer d'être le sien.
Ce cpii eût été plus extraordinaire que le succès des Géovfjiques , c'est que l'envie n'en eût pas été irritée , c'est qu'elle n'eût pas fait expier au poète et son génie et son bonheur. Ses fureurs, qui sont aussi des hommages, ne manquèrent point au triomphe de M. Delille. On la vit, se masquant d'un faux zèle pour l'antiquité , blâmer la fidélité comme excessive et les ornements comme sacrilèges , reprocher à M. Delille d'altérer ou même d'embellir Virgile , et, dans un minutieux examen , tout analyser, tout calculer, excepté le talent du poète.
Bien peu d'écrivains savent mettre à profit les injustices de la critique. Le ressentiment qu'elle excite devient alors aveugle et passionné comme elle : parce qu'elle attaque tout sans choix, on défend tout sans distinction; parce cpi'elle n'a voulu que nuire, on n'imagine pas qu'elle puisse servir; peut-être même ne le voudrait-on i)as. 31. Delille sut échapper à la loi communo : en lui, le plus heureux caractère se trou-
vait joint au plus heureux talent. Des détracteurs qui n'avaient eu pour but que de l'offenser réussirent à l'éclairer, et il parut oublier l'outrage pour u'envisager que le service, dont l'intention maligne le dispensait au moins de la reconnaissance.
Quelques vers de Virgile firent naître les Jardins. Virgile , après avoir retracé les utiles travaux de l'agriculture , avait regretté que les limites de son poème ne lui ]ienuissent pas de décrire les aimaljles délassements du jardinage. Obligé de renoncer à cette douce peinture, il avait voulu du moins en laisser uue es(|uisse légère, et cette esquisse est un chef-d'œuvre. M. DcliUe s'empara du sujet qu'avait ébauché son maître , et l'exécuta. Le plan de Virgile avait toute la simplicité du génie antique et des mœurs primitives. M. Delille, en le développant, crut devoir y introduire tout le luxe de la civilisation moderne. Il conçut , je l'oserai dire , un projet \ raiment utile ; il voulut ramener la grandeur et l'opulence au sentiment de ces plaisirs smiples que procure l'embellissement d'un séjour champêtre ; il voulut aussi que désormais uue élégance noble cUrigeàt l'emploi des trésors qu'ime fausse magnificence avait tant de fois prodigués pour outrager la nature et le goût. Ainsi le poète, en uous charmant , favorisait à la fois les arts et les mœurs; Heureux pouvoir du talent ! A la voix du chantre des Jardins , l'ennuyeuse symétrie s'est vu bannir du sol de la France , et plus d'une fois sans doute ou a
redit SOS beaux vers dans de J)eaax parcs inspirés, et, pour ainsi dire, dessinés par sa muse.
Les Jardins ne pouvaient accroître la renommée de M. Delille , sans augmenter l'animosité de ses détracteurs. Jusque-là ils ne s'étaient point lassés d'attaquer les Géorgiques , que le pu])lic s'obstinait à protéger de son admiration. Mais , lorsque le poème des Jardins parut , ils affectèrent eux-mêmes de vanter la traduction , pour mieux décrier l'ouvrage original. S'ils reconnaissaient dans l'auteur le talent d'imiter, ils voulaient au moins profiter de cet aveu pour lui contester le don plus brillant de créer. Les Gdorrjiques, ce premier monument qu'il avait élevé à sa gloire, étaient, si j'ose ainsi m'exprimer, un poste avantageux dont ses ennemis mêmes s'étaient emparés, et dans lequel ils se retranchaient pour le mieux combattre. Il fallut que le poète, aussi ardent à saisir la gloire que la malveillance était acharnée à la lui disputer, donnât sans cesse le change à ses détracteurs, en produisant de nouveaux ouvrages ; il fallut qu'il leur fît abandonner l'une après l'autre chacune de ses productions , en leur présentant , comme un appât , comme une proie , le dernier poème que venait d'enfanter sa muse.
L'activité de M. Delille redouble au milieu de tant d'obstacles. Plusieurs grandes entreprises s'offrent à ses méditations; chacune d'elles demande un long cours d'années : il les suivra toutes , non successi\e-
UISCOUUS. 3()1
luciit, mais à la fois. Pom- obéir à une iuspiraliouqui ne se ralentit pas un moment , il se crée une espèce de repos dans la variété des sujets , ou plutôt des transports auxquels il s'abandonne. Il se délasse , dans l'instant même où vous craignez qu'il ne se fatigue. Que dis-je ! lorsqu'il s'offre à vous dans la société, vous paraît-il porter le fardeau de tant d'ouvrages hardis , majestueux ? A-t-il l'air seulement occupé ? A la gaieté piquante de son esprit , à l'éclat étincelant de ses bons mots, à l'innocente vivacité de ses jeux, vous croyez-vous eu présence du poète qui, fier d'une bute déjà soutenue avec Virgile, va se mesurer encore avec son maître dans la traduction de VEnéide , et qui , franchissant bientôt toute espèce de limites, va parcourir d'un même essor les espaces du monde idéal et du monde physique ? Non , messieurs , rien en lui ne vous avertit de sa renommée. Tantôt c'est un conteur qui vous enchante, un enfant qui vous amuse; tantôt c'est un ami qui vous écoute. Il sait écouter. Il achève quelquefois discrètement votre pensée, et lui prête tout l'agrément de la sienne. Mais vous suiprend-il affligé , il oubhe son humeur vive et gaie aussi facilement que sa gloire , et vous recevez un conseil utile de l'homme enjoué , qui ne semblait vous promettre qu'une agréable diversion. S'il est toujours aimable, s'il épanche sa bienveillance sur mille objets divers, gardez-vous d'accuser la fidélité, la constance de ses sentiments ! Qu'il atteigne la
vieillesse, et l'on verra si, dans le cours d'une longue vie, ce caractère si souple, si facile aux yeux du monde, n'a i)as toujours gardé l'inflexibilité de l'honneur, s'il a oublié un seul bienfait, s'il a perdu un seul souvenir de ce qui fit pour lui le charme d'un autre âge !
La diversité des ouvrages que méditait M. Delille offrait des cadres favorables à cette foule d'images qui semblaient se presser dans sa mémoire. S'il ne les réunissait pas toujours dans l'ordie le plus exact, le plus méthodique , il savait du moins les animer toujours par les mouvements de son âme, et par la grâce inépuisabh; de son esprit. Félicitons-le de n'avoir point écouté ces mornes censeurs qui lui reprochaient d'avoir trop d'esprit. Comment ne pas distinguer de l'esprit qui se tourmente pour suppléer au talent, l'esprit qui marche de lui-même h sa suite? L'un ne parvient jamais à déguiser ses efforts; l'autre ne se fait aimer que par le naturel même. Cet esprit aimable me paraît être , pour le talent , ce qu'est la physionomie pour la beauté. C'est un genre d'expression qu'on n'a point cherché , et qui échappe malgré soi. Dans quelque langue que les ouvrages de M. Delille soient traduits, on y reconnaîtra toujours l'esprit d'un Français , cet esprit qui distingue si particulièrement Montaigne, La Fontaine, madame de Sévigné et Voltaire. Si, par des rapprochements inattendus, il supprime beaucoup d'intervalles , s'il franchit beaucoup
de distances , rarement le voit-on s'égarer. N 'avait-il pas choisi prudemment son guide? Lui que la nature semblait avoir désigné pour être rO\ide français, d'où lui vient cette prédilection pour Virgile? C'est qu'il le chérit non-seulement comme un grand modèle qui l'inspire, mais comme un maître qui le contient. Je me figure dans Ovide un précepteur indulgent qui eût favorisé chez son élève les brillants écarts de l'esprit, en les partageant ; je vois dans Virgile un maître à la fois aimable et sévère qui , loin d'égarer son plus cher disciple , l'anime , le conduit , l'encourage , et le domine à la fois par l'ascendant de la raison et du génie. N'en douions point, messieurs, c'est à cette excellente éducation poétique que M. Delille a dû l'heureux et sage emploi des qualités séduisantes que la nature lui avait prodiguées.
Mais ce n'était point assez pour un poète qui devait se défier de tous les raffinements d'un siècle trop poU. Plein do l'étude des anciens, M. Delille voulut voir , voulut connaître par lui-même ce beau climat , ce beau ciel dont les inspirations semblent avoir fécondé le génie d'Homère. Un ami du poète, un généreux * ami des Muscs va remplir l'imi^rlante ambassade de Constantinople , et visiter encore une fois la Grèce , dont il a déjà parcouru et noblement décrit les ruines. A peine a-t-il montré l'honorable désir
' M. le comte de Choiseul-Goiifïier.
.3(ii DISCOURS.
d'avoir pour compagnon do voyage le chantre des Jardins, M. Delille l)rûie de voir Athènes, de respirer cet air natal de la poésie antique, de saluer ces beaux rivages qu'il ne connaît encore que par les récits de l'Iliade ou de l'Odyssée. Il quitte , pour la première fois , la paisible enceinte du Collège de France. Au moment de s'arracher à ceîte foule d'élèves, devant lesquels il commente avec enthousiasme des beautés C|u'il a déjà reproduites avec tant d'éclat, il recueille de la bouche même de ses disciples le plus doux fruit de ses leçons. Tous se rappellent alors l'adieu touchant du poète de Tibur au chantre d'Enée partant pour visiter les mêmes contrées ; tous renouvellent pour leur maître chéri ce vœu du génie et de l'amitié : Puissent les vents favorai)lcs, ^missent les frères d'Hélène, ces deux astres amis , protéger ta course aux rivages athéniens, heureux vaisseau à qui nous confions notre Virgile ' .'
31. Delille arrive bientôt vers les hors de l'Ilissus. Après avoir recueilli de grandes leçons en traversant les débris de la Grèce, il vient jouir à Constantinople du plus magnifique spectacle que la nature ait offert aux regards de l'homme. C'est là qu'il éprouve plus vivement les atteintes de la cruelle infiiinité dont il était menacé. Sa vue, fatiguée par l'éclat, par la va-
' Ilorarp. otlo m, livre I.
riété niOmo dos ol)jcls qui l'avaienl d'abord charmée, demandait à se reposer sur un autre horizon. H voulait revoir encore le ciel de la France , avant de renoncer à cette clarté du jour qui, tant de fois, l'avait inspiré; et, après avoir rapidement coloré son imagination de toutes les splendeurs d'une nature étrangère , il remporte dans sa patrie le trésor du poète , des sentiments et des souvenirs.
M. Delille va revenir à ses goûts chéris ; il va pein dre encore les champs qu'il aime : sa muse ne pouvait se résoudre à les quitter. Après avoir prodigué les enchantements de sa jwésie pour orner de frais paysages , il voulut décrire , et en quelque sorte former à son image , l'heureux habitant de ces douces retraites. Dans l'Homme des Champs, l'interprète de Virgile osa devenir son émule , et la France eut aussi ses Gcorgiques.
Le pasteur de Mantoue ne s'était adressé qu'au simple cultivateur. M. Delille , toujours attentif à la marche des idées et des mœurs de son siècle, toujours essayant de la diriger, en même temps qu'il était obligé de la suivre, apprit à l'ami des arts, réfugié dans un asile champêtre , l'art de mieux étudier la nature , afin de mieux en jouir. Il n'enseigne pas à l'homme des champs beaucoup de secrets de l'agriculture ; mais il lui révèle le secret le plus précieux , celui de ce bonheur facile qui naît des occupations
actives et des sentiments généreux, de ce bonheiu' si
inodoste que ronvie elle-même , ou no l'aperçoit pas, ou le pardonne. S'il le suppose riche , c'est pour lui donner une bienfaisance plus étendue. iMais la médiociité peut elle-même prendre sa part des conseils qu'il donne , des ressources qu'il offre h l'opulence. Quel est le possesseur d'une simple maison des champs, qui, étudiant dans les Gcorgiques de 31. Delille l'art de charmer les loisirs de toutes les saisons , n'ait trouvé , dans cette lecture mcMne , le moyen le plus sûr d'abréger les longues soirées d'hiver, d'embellir encore les riantes matinées du printemps? Quel est le jeune poète qui n'ait médité , qui n'ait appris le chant où notre Virgile enseigne l'art de peindre la campagne? Mais, il faut en convenir, messieurs, de toutes les théories que M. Delille développe dans cet ouvrage enchanteur, celle de sa poésie champêtre est la plus difficile à mettre en pratique. Il a déshérité d'avance ses successeurs. La décourageante beauté des modèles qu'il offre détourne de les imiter ceux que ses préceptes y appellent.
Lui-même il semblait s'être dit : Hâtons-nous de peindre la nature, tant qu'il me sera permis de voir mon modèle , d'en saisir les traits, d'en discerner les couleurs. Gardons-nous de consacrer mes travaux, k d'autres objets, aussi long-temps que je pourrai contempler le doux spectacle de la terre et des cieux. Hélas I il arriva trop tôt, ce moment douloureux où un voile épais s'étejidit sur sa paupière, et lui déroba ces
merveilles du monde , tant de fois retracées dans ses vers. Devenu aveugle, comme ce vieil Homère dont il avait visité la patrie , comme ce Milton dont il devait un jour répéter les chants embellis par sa voix, il vient se réfugier auprès du grand modèle qui dirigea ses premiers pas dans la carrière poétique.
Dans la traduction de l'Enéide, M. Delille, dont le destin était de créer lui-même sa langue chaque fois qu'il voulait redire les créations du génie antique, tenta de dérober à Virgile les accents fiers, énergiques et variés de l'épopée , comme il avait emprunté de lui les accents doux et simples de la muse pastorale. Si , daiis l'ensemble de ce grand travail , il est resté souvent inférieur à son modèle, et quelquefois à lui-même , ses fautes du moins sont celles de la précipitation ou de la lassitude : la médiocrité patiente pouvait réussir à les éviter. Ses beautés sont celles du génie ; le génie seul était capable d'y atteindre.
Plusieurs autres grands poèmes de M. Delille attendent encore le tribut d'hommages que leur doit son panégyriste. Je n'ai point parlé de V Imagination, de la Pitié, du Paradis perdu, de la Conversation , des Trois règnes de la Nature. Que tenterai-je , messieurs ? une analyse? La vivacité do vos impressions la repousserait ; un jugement ? il serait sans convenance et sans autorité. Céderai-je à mon admiration ? Mais, quelque nombreux , quelque imposants que soient les titres de M. Delille, sa gloire
:m DISCOURS.
est douco h rontompler ; on se familiarise avec elle. Si lui-même, en décrivant les merveilles de la nature et les phénomènes du monde moral, s'éloigne, comme h dessein , d'une marche régulière , et plaît par ses caprices mêmes , qu'il me soit permis de vous entretenir de ses ouvrages avec un peu de cet abandon qui, chez lui, semble une grâce du talent.
.Jusque dans ses poèmes didactiques, iM. Delille sait converser. Au milieu de ses inspirations les plus fécondes, on dirait que, l'œil fixé sur vous, il épie le moment où votre altention est moins soutenue. Il la réveille par un tableau plein d'intérêt , par un conte plein d'agrément, quelquefois par un bon mot. Voyezvous ce chantre des Trois règnes de ia Naltire, ce poète qui, rival heureux de Lucrèce, explique les véritables lois de l'univers, en lui restituant son Dieu? vous semble-t il épouvanté de se trouver engagé dans ces vastes régions qu'on croyait inaccessibles à la poésie? Craignez-vous qu'il ne soit fatigué d'avoir paré la science d'images dont elle-même reconnaît la justesse, d'avoir répété, dans un langage et brillant et précis, les leçons des Newton, des Lavoisier? Tout à coup il se repose, et vous délasse par la plus heureuse diversion. Tout à l'heuie il faisait entendre, dans ses vers pleins d'éclat et d'harmonie , les détonations de l'élément destructeur ; il allumait les volcans , il lançait la foudre : soudain , par ime de ce« transitions qui sont le secret de l'an , il vous ramène avec lui
DISCOURS. .'KiO
sous son toit, à ce coin du feu si clior h la médita tion , si favorable aux Opanchomeuts du cœur. Déjà tout sourit autour de lui ; ses Pénales lui ont rendu son enjouement. Assis à ses côtés , vous rêvez , vous voyagez, vous jouez, au bruit de la flamme qui pétille.
le génie poétique se produit sous deux aspects différents : tantôt il s'impose les lois les plus rigoureuses, et nous montre l'enthousiasme c[ui se soutient à côté de la patience ; tantôt il se livre sans contrainte à l'impulsion cpii le domine, élude tout ce qui pourrait le refroidir, et se précipite vers le but, en fermant les yeux sur l'obstacle. M. Dclille connut ces deux routes du talent, et les prit tour à tour, suivant la disposition de son âme , ou le caprice de son esprit. Quand il ccmposa les Jardins, il était heureux, et ne voyait que du bonheur autour de lui. Rien ne pressait sa marche; il pouvait la ralentir à son gré, orner les plus simples détails , se créer des difficultés jiour les vaincre, et s'animer par ses scrupules mêmes. Ouand il chanta la Pilic, il crut remphr une mission sacrée , et se hâta. Ses vers furent rapides ; ils s'échappaient de son cœur avec une abondance passionnée, quelquefois même avec une négligence qui n'est point sans attraits. Je sais que la critique a porté de cet ouvrage un jugement rigoureux ; mais devait-on oublier que M. Delille était alors ei'rant et privé de sa patrie; que l'exil et l'infortune sont des muses
d'une iiispiralion douluureiiso ; qu'enfin , comme l'a dit déjà sur sa tonil)e , avec un rare bonheur d'expression , i'lial)ile orateur * qui préside cette assemblée, le poêle emportant twpitié dans son cœur, ainsi qu'Enée emportait ses dieux chassés d'iiion, était allé sur une terre étrangère élever un monument à cette divinité des âmes tendres, devenue alors ta divinité des âmes courageuses ?
C'est avec un pressentiment plus sûr de la victoire qu'il entreprit la traduction d'une épopée moderne , de ce Paradis perdu dont l'Angleterre est si fière, depuis qu'elle a cessé d'en ignorer le mérite et presque l'existence. Là , tous ses succès passés s'offraient à lui , comme autant de garants de son nouveau succès. Celui qui avait décrit tant de fois les trésors et les charmes de la nature , pouvait-il ne pas retrouver la brillante facilité de ses pinceaux dans la peint(ue du délicieux Éden ? Celui qui avait élevé , fortifié sa voix harmonieuse et pure , en répétant les combats entrepris pour fonder la puissance romaine, eût-il en vain cherché des accents dignes de chanter la guerre des célestes milices contre les légions infernales? Mais ce n'est plus, comme dans les Géorgiques et VEnéide, l'interprète exact et scrupuleux du plus parfait des poètes, c'est l'imitateur libre et hardi d'un
' M. le comte Repnault de Saint-Jean-d'Angely.
UISCOUi;S. 37
modèle audacieux et inégal; c'est surlout le grand écrivain , qui , dans l'heureuse indépendance de sa version , sait se montrer plus que jamais créateur de son langage.
On a vu jusqu'ici l'imagination concourir aux suc- * ces, au bonheur de iM. Delille. Elle a su embellir h ses yeux les merveilles de la nature et les prodige des arts : elle les a retracés avec plus de charme encore à sa pensée , quand ses yeux eurent cessé de les apercevoir ; enfin elle a répandu sur tous ses tableaux l'éclat de ses couleurs et la magie de ses prestiges ; qui pourrait s'étonner maintenant qu'elle soit devenue à la fois et son sujet et sa muse ; qu'elle se soit plu à l'inspirer, à parer elle-même de ses plus brillants attributs le poème consacré à sa gloire par le génie et par la reconnaissance ?
Mais quelle vivacité de coloris , quelle étendue de pensée ne fallait-il pas pour peindre Vlmtujination dans ses caprices les plus fugitifs, dans ses combinaisons les plus sublimes , dans ses délires les plus fougueux; pour décrire cette faculté qui change, multiplie et déplace perpétuellement notre existence ; qui donne tant de charme aux souvenirs de la reconnaissance ou de la volupté, et verse chaque jour un nou veau poison sur les ressentiments de la haine ; qui exalte le guerrier sur le champ de bataille , le pieux solitaire dans la thébaïdc ; et, par de douces illusions que l'étude entrelient, nous peut donner Athènes
j)our pallie, Plalun pour coulemporaiii, Horace pour convive, Heuri IV pour souverain, Féuelon pour instituteur !
Dans une telle entreprise, il fallait que la poésie fît une alliance intime avec la métaphysique, mais en cachant soigneusement les secours qu'elle en recevait ; enfin , pour guider sans fatigue l'imagination ellemême vers des points de vue si variés , il fallait bien choisir, bien ordonner ses tableaux, et, par la fidélité des couleurs, par la vérité des détails, produire cette réalité poétique qui remplace la nature absente , et fait partager au lecteur lui-même l'illusion du poète.
C'est ici, messieurs, que M. Delille obtint ce bonheur fréquent , qui n'est réservé qu'au génie. Les épisodes de ce grand ouvrage devaient être de petits poèmes ; la pluplart sont des poèmes admirables. Leur action bien préparée , conduite avec art , tient notre âme en suspens. Le poète nous émeut , comme s'il avait à sa disposition tous les prestiges de la scène. Le théâtre vous peut-il offrir un plus effrayant tableau que celui de l'homme vindicatif qui se dévoue à dix années de solitude , d'austérités , d'hypocrisie, pour recueilhr, en poignardant son ennemi , le prix de ses innombrables sacrilèges ? Les douleurs de Melpomène vous ont-elles jamais remués plus profondément que le récit du poète , quand il peint ce jeune artiste perdu dans les vastes et silencieuses catacombes de
Rome ? II s'cmparo alors de tous les sentiments de \otre àme, ^'oiis vous ensevelissez avec lui dans ce sombre abîme ; vous le parcourez dans une morne épouvante ; vous perdez , vous reprenez l'espérance ; vous frémissez à la lueur dernière du flambeau qui s'éteint; et quand le ciel fait enfin retrouver, sous les pas de cet infortuné, le frêle instrument de sa délivrance, chacun de vous ne croit-il pas ressaisir avec lui le fil libérateur ?
C'est le Dante que M. Delille invoquait pour produire ces scènes de terreur. Mais il n'invoquait que ses propres souvenirs , que les habitudes de sa vie entière , pour retracer fidèlement les affections généreuses du cœur, les douceurs de la retraite, les bienfaits de l'étude , les délices de l'amitié. J'en atteste ceux d'entre vous, messieurs, qu'une noble conformité de goûts et de sentiments , qu'une estime mutuelle avait faits depuis long-temps ses amis ; j'en atteste ceux mêmes qu'il voulut bien , comme moi , rendre souvent témoins de sa vie intérieure et de son bonheur domestique. Qu'elle était douce et sûre, cette société dont il était l'àme ! Quelle urbanité , quel charme dans son entretien ! Il se taisait sur toutes les injustices dont il avait pu être l'objet autrefois : il le faisait sans effort, il avait tout oublié. On eût dit que, dans sa longue carrière , il n'avait jamais rencontré d'envieux. A la facilité de son abord, on eût dit qu'il n'avait jamais rencontré d'importuns. Et cependant
avec quoi esprit, avoc quelle vérité de couleurs, n'avait-il pas décrit, dans son poème de la Conversation , toutes les espèces de fâcheux qui avaient dû faire tant de fois son supplice !
Plus il voyait sa gloire se confirmer et s'étendre, plus il se perfectionnait en bonté. Aveugle depuis long-temps , il devint paralytique. Oh ! que sa résignation fut douce et entière ! Il se disait sans effroi : Je vais dépendre un peu plus de tout ce que mon cœin' aime. Quelle vigilance, en effet, quel dévouement de toutes les heures dans les soins que lui rendait celle qu'il nomma son Antigone ! iMais aussi , combien il était ingénieux et fidèle à s'acquitter ! Si ses derniers vers, le Testaincut du Poète, sont les accents les plus touchants que sa lyre ait fait entendre, c'est qu'ils lui étaient inspirés par un sentiment que l'habitude lui rendait plus doux , et la vieillesse jilus précieux.
Deux ans sont à peine passés depuis que ces mêmes vers, prononcés par M. Delille dans cette enceinte, ont fait couler les pleurs de presque tous ceux qui m'écoutent. Quels transports l'accueillaient en ce jour ! Quel mélange de tendresse et d'égards , dans les acclamations qui s'élevaient autour de lui! Que manquait-il alors à la gloire de notre poète ? Que manquait-il à son bonheur?...
Mais que parlé-je de bonheur? Il ne pouvait y aveir pour M. Delille de félicité pure , tant que l'an-
D1SC.0URS. 3Ta
giiste famille dos Bourbons rcsiorait (''loignw de colt(î Franco, dont elle avait si long-temps protégé les belles destinées. A tout l'amour que lui doivent les Français qui ont vécu sous ses douces lois, M. Delille joignait le privilège de la cliérir pour des bienfaits personnels. Nos princes avaient accueilli généreusement ses premiers travaux. Sou dévouement pour eux s accrut avec leurs malheurs. Sa nuise, occupée jusque-là des plus riants objets, apprit à gémir, à i)leurer, i)our redire les infortunes royales. M. Delille sut trouver des accents dignes de sa douleur. La même reconnaisance (pii avait embelli ses premiers chants est venue, jusqu'au bord de sa tombe , consacrer ses regrets , légitimer ses espérances; et (|)ourquoi tairais-jo ce que toute la France a dit avant moi?) quoiqu'un pouvoir, si redoutable alors , eût employé tous ses moyens de séduire et d'intimider ix)ur obtenir quelques vers du chantre de la Pitié, le chantre de la P/V ie'estmort sans avoir interrompu son silence courageux, ^oble et fidèle silence que les plus beaux vers ne sauraient égaler ! Faut-il, messieurs, qu'il n'ait point assez vécu pour voir le salut de la France 1 L'intervalle d'une seule aiuiée a séparé sa mort et le retour de Louis. Au milieu même dos tiausports que faisait naître un si beau jour, les amis de la Patrie et des Muses se sont aperçus qu'il manquait un témoin de la félicité publique, un témoin qui, plus que personne, avait le droit de la ressentir et de l'exprimer.
Avec quelle ardeur, oubliant le poids et les injures de l'âge , il se fût présenté au-devant de son roi , comme un des interprètes de la France ! Sa vieillesse, que son talent avait vaincue tant de fois, eût alors disparu tout entière. Il eût regretté sans doute que le voile qui couvrait ses yeux lui dérobât la vue de ce visage auguste où la sagesse et la bonté se confondent; mais avec quelle verve d'enthousiasme, de jeunesse et d'espérance, il eût célébré le retour, le triomphe de la monarchie, et dans le souverain rendu à son peuple , cet heureux accord de la puissance et de la modération qui commence et garantit à la fois le repos de la France !
Un tel prix était bien dû à sa fidélité. Mais le ciel a voulu que de nouveaux regrets pussent être ajoutés à ceux que nous avait déjà causés sa mort; et vos esprits sont ramenés douloureusement à ce jour où il parut, où il se fit entendre pour la dernière fois parmi vous.
Hélas ! de toute cette scène de triomphe, il ne reste aujourd'hui que le souvenir de ses accents que vous n'entendrez plus, le vide de la place qu'il occupait, une faible voix qui vous entretient de sa perte, et, ce que la mort n'a pu nous enlever, ce que le temps ne peut détruire, ses écrits.