VIL — A M. DE RACAN
Monsieur,
J'ai reçu votre lettre du dix-septième de ce mois. Elle m'a été, comme tout ce qui vient de vous, très-chère et très-agréable; mais, étant amis au degré que nous le sommes, et vivant ensemble comme nous vivons, je ne saurois vous taire le déplaisir que vous me faites de continuer un dessein dont j'ai tant de fois essayé de vous dégoûter. Vous aimez une femme qui se moque de vous. Si vous ne vous en apercevez, vous ne voyez pas ce que verroit le plus aveugle qui soit aux Quinze-Vingts; et, si vous vous en apercevez, je ne crois pas qu'au préjudice de l'écrivain de Vaux vous prétendiez à vous faire empereur des Petites-Maisons. Il est malaisé que je n'aie dit devant vous ce que j'ai dit en toutes les bonnes compagnies de la cour, que je ne trouvois que deux belles choses au monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons. C'est un sentiment que j'ai eu dès ma naissance, et qui, jusques à cette heure, ont encore si puissant en mon âme, que je n'y pense jamais que je ne remercie la nature de les avoir faites, et mon ascendant de m'avoir donné la forte inclination que j'ai à les adorer. Vous pouvez bien penser qu'un homme qui tient ce langage ne trouve pas mauvais que vous soyez amoureux. Il le faut être, ou renoncer à tout ce qu'il y a de doux en la vie; mais il le faut être en lieu où le temps et la peine soient bien employés. On se noie en amour aussi bien qu'en une rivière. Il faut donc sonder le gué de l'un aussi bien que de l'autre, et n'éviter pas moins que le naufrage la domination de je ne sais quelles suffisantes, qui veulent faire les rieuses à nos dépens. Celle à qui vous en voulez est très-belle,
1. Honorât du Beuil, marquis de Racan, fut l'élève et l'ami de Malherbe.
LETTRES Cl M u.n
tout < Aime ;
i l'un qui
que si
de la : liosea fu-
et le non trou
égaré. La
foir, il y ei a de
de la ,r toute a t il pas .1
à mon g
et ajustée d'u
ans avoir fait
•re aTintap*. «
C* •■ «Dour »• lai MU ftfT+«tta,
votre éloignement. Je vous en sais bon gré. Quand on se veut tromper, il ne se faut point tromper à demi. Vous êtes en possession de souffrir des rebuts, vous en avez fait l'apprenti s -âge en plusieurs bonnes écoles; il esttempsde faire votre chef-d'œuvre, et prendre vos lettres de maîtrise. Or sus, prenez-les, soyez dupe et archi-dupe, si bon vous semble, ce ne sera jamais avec mon approbation. Je vous regarderai faire, comme on regarde un ami se perdre, après qu'on a fait tout ce qu'on a pu pour le sauver. Je ne saurois nier que, lorsque j'étois jeune, je n'aie eu les chaleurs de foie qu'ont les jeunes gens; mais ce n'a jamais été jusques à pouvoir aimer une femme qui ne me rendît la pareille. Quand quelqu'une m'avoit donné dans la vue, je m'en allois à elle. Si elle m'attendoit, à la bonne heure. Si elle se reculoit, je la suivois cinq ou six pas, et quelquefois dix ou douze, selon l'opinion quej'avois de son mérite. Si elle continuoit de fuir, quelque mérite qu'elle eût, je la laissois aller; et tout aussitôt, le dépit prenant chez moi la place que l'amour y aveit tenue, ce que j'avois trouvé en elle de plus louable, c'étoit où je trouvois le plus à redire. Son teint, quelque naturel qu'il fût, me sembloit un masque de blanc et de rouge, ses discours une pure coquetterie; et généralement, avec une haine accommodée à mes sentiments, je démentois tout ce que l'affection s'étoit efforcée de me persuader en sa faveur. Voilà comme j'ai toujours vécu avec les femmes ;
Et maintenant encore, en cet âge penchant,
Où mon peu de lumière est si près du couchant,
Quand je verrois Hélène, au monde revenue
En l'état glorieux où Paris l'a connue,
Faire à toute la terre adorer ses appas,
N'en étant point aimé, je ne l'aimerois pas1.
Vous savez trop bien que c'est que de vers pour ne connoître
1. Voyez ci-dessus, poésies, le fragment d'une pièce adressée à Mm* la marquise de Rambouillet.