‹ Œuvres poétiquesChapitre 1 sur 54 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

début de M. de Lamartine. Le Yotaqb du

POÈTE confirma tout ce qu'avoit fait espérer une muse qui s'ëtoit annoncée bous de si favorables auspices. Enfin la TaADUcnoit d'Ana- CRÉON , devenue classique eib France et estimée dans TEurope entière , est justement considérée comme un ouvrage qui, de même qae la traduction desGéorgiques parDelille^ ne laisse rien ou presque rien à désirer ; et Fun des critiques les plus judicieux et des savants les plus illustres de notre âge , en a fait, en peu de mots y un éloge auquel il ne semble pas qu'on puisse rien ajouter , quand il a dit en rendant compte de ce beau travail : Anacréon est traduit (i).

L'auteur , qui semblôit avoir entièrement renoncé à la poésie pour des études plus sérieuses et de plus utiles travaux, retrouva encore quelques inspirations pendant les tristes loisirs de l'exil et de la prison s c'est ce qui nous a valu ses deux Odes sur la résfO'^ lution et sur la restauration. Hles termineront ce recueil , qui , nous l'espérons y sera &yorablement accueilli da public.

(i) M. fiois8onade> dans lù Journal dcê Débats*

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L'ESPÉRANCE

L'ESPÉRANCE

Ait xnilieu d'un désert, où, perdu dans les cieux^ . L*horizon qu'il poursuit semble fuir ii ses yeux , L*imprudent yoyageur, sans guide et sans défense ,

Dans Fombre qui s*étend marche à pas plus pressés. Les sinistres oiseaux poussent leurs cris funèbres ^ La nuit à chaque instant épaissit ses ténèbres ; n chancelle y il s arrête > il erre épouvante : Tout à coup , k travers Taffireuse obscurité ,

Que la nuit a surpris > qu'entoure le silence , S'inquiète , et bientôt , loin des sentiers tracés ^

s UESPéRANGE.

9ritte au loin d*uii flambeatt la daité salataire : Soudain renaît sa forée et son ardeur première 5 Le silence , les cris cessent de Tefirayer ; Il s'avance à grands pas vers 1 astre hospitalier > Et, de ses feux légers suivant la foible trace • II marche d'un pied ferme et dévore Tespace.

Ainsi des vains mortels le débile troupeau , Des portes de la vie allant vers le tombeau , Consumé de douleurs, accablé d'injustices , Au milieu des déserts , au bord des précipices , S'arrête à chaque pas en invoquant la mort :

liais FEspérance au loin étend ses ailes d*or ; Et bientôt, retrouvant une force nouvelle , L'homme reprend sa route et poursuit rimmortelle.

Bienfaisante déesse ! unique et cher appui I Tu nous restes encor , lorsque tout nou^ a fui ^ Dans le cours passager d'une triste existence. Tu nous fais supporter, consolante Espérance ,

Et les maux de la vie et Thorreur de la mort*

Sur ce vaste océan, sans rivage , sans port.

Où mugissent les vents , où régnent les tempêtes,

Ton signe protecteur brille-t-il sur nos tètes : Le ciel devient plus pur , la mer courbe ses flots , La barque se relève , et, glissant sur les eaux , Sans crainte livre aux vents ses voiles frémissantes.

Oh! que la Grèce antique» en ses fables charmantes De tableaux , de leçons offre un riche trésor ! y aime , premiers humions , beaux jours de Vâge d'or. De vos fastes sacrés la suite ingénieuse ; Quand du Vieillard d'Ascra la lyre harmonieuse. Peint la nuit étemelle et Tantique chaos*'.

Les Titans, de TOlympe audacieux rivaux , Benversés par les Dieux que leur fureur assiège ; Le Monde , Promét^ée , et son vol sacrilège jf L*homme, objet d'un courroux qu'il n*a pas mérité j Pandore, ses attraits, sa funeste beauté.

4 L'£SP££ÂJN£;£.

Pandore! doux iiéau qu*ua Dieu, dans sa colère., • Fit naître pour charmer et désoler la terre : De ces récits pompeux mon esprit enchanté , Sous leurs voiles brillants cherche la vérité ; Et, de leurs traits divers saisissant Tharmonie, Croit voir, daas ces tableaux, Fimage de la vie*.

Après un long combat, les Titans insensés^ Sous les débris fumants de leurs monts entassés», E]qCroient, confondus, isenveroéadans la poudre; Quand» relevant son front sillonné par la foudre, Prométbée osa seul , plus grand que ses revers , Du monde saccagé repeupler les d^rts.

L'HOMME est sonnoble ouvrage, et son heureuse audace. Dans un sublime accord , joint la force à la grâce, n ose plus : du cid il franchit la hauteur, D^une furtive main prend le feu créateur , Et de rUomme animé par un A)u?eau miracle Le Titan orgueilleux étalant le spectacle ,

POEHE. $

Une seconde fois sembloit brayer les di«nx.

Jupiter en frémit : de son Iront sourcilleux

Il ébranle le monde , et sa voix éclatante

Appelle des grands Dieux la foule obéissante.

Tout roiympe s'émeut à ses accens sacrés ^

Il commande, et les Dieux ensemble conjurés

Vont de THomme innocent accabler la foiblcsse.

Vulcain pétrit Targile, et sa fatale adresse

Traceunplus douxeontour, des traits plus délicats^-*

De Taimable pudeur le timide embarras^

Et des Filles du ciel la ^ille noble et fière

O&ent d*attrait8 nouveaux un double caractère :

Telle apparut la F£MM£ , humble dans sa beauté.

Minerve alors s'avance avec austérité;

De l'art qu'elle inventa dévoilant le mystère ^ *

La déesse Tinstruit , et d'une main légère , Son élève attentive , imitant ses travaux^ Fait voler la navette , ou tourner les fuseaux. Vénus la voit^ sourj^ lui prête sa ceinture : Aussitôt mille dons , séduisante imposture,

G L£SP£RÀNCE.

Le charme du langage et le pouvoir des yeux , Ce sourire enivrant qui subjugue les dieux ^ £tla grâce 9 qui sait embellir la plus belle» Couvrent d*appas divins une simple mortelle ^ Et, par un art charmant , la pudique Beauté A, dans son innocence , un air de Tolupté.

Mercure lui donna sa flexible éloquence»

Des dehors affectés la perûde science» ' L*art plus perfide encor des attrayans discours» Et tous ces vains sermons des volages amonrs. Le Printemps de ses fleurs lui tresse une guirlande 5 Un voile transparent des Grâces fut Toffrande : Ainsi riche de dons » d'attraits » de majesté» Pandore fut offerte à TOlympe enchanté.

Jupiter» l'observant dans un sombre silence»

Applaudit à Touvrage» et songe k sa vengeance. O d'un dien trop puissant artifice odieux 1' Il présente à Pandore un vase précieux Où s'épuisa tout Tart d une main iounor telle» Ou For pur éblouit» où l'airain étincelle »

Chef-d'cetfm de Vulcain , présent digne des dieoz : La femme prend le vase , et s'éloigne des deux. Au (bnd de ses bosquets , le Maître de la terre ^ A de Tagues désirs se livrant solitaire , S^ennoyoit des beaux lieux par lui seul habités : Elle y parut soudain» semblable aux déités.

Il la voit : il s'étonne ^ il se trouble à sa vue j Le Charme réussit, et son âme éperdue De bonheur, de désirs» s^enivre tour à tour:

L'écho redit ses cris dè surprise et d'amour* II aime» il brûle, il cherche un bonheur qu*il ignore» Il la presse » il Tentraine ; et la belle Pandore » Le visage cQiivert d*une aimable rougeur »

Soupire, et s'abandonne à son heureux vainqueur. ' O du premier hymen ineffables mystères I Le bocage épaissit ses ombres tutélaires ; Le feuillage frémît » et » se couvrant de fleurs » La terre y en tressaillant , partage leurs ardeurs : Un nlence enchanteur règne dans la nature; Le zéphyre se tait» Teau suspend son murmure»

8 L'£SP]ÉRA»CE.

la Dryade atti^ve écoute leur» soupirs :

Tout embellit > protège ^ ou ressent leurs plaisirs*

. Enfin le.couple heureux qu un même feu dévore^

Fatigué d'un bonheur dont il a soif encore.

En suspend à regret les doux égarements.

Un naïf entretien, dans ses épanchements.

Confond ses vœux* sa joie , et sa simple pensée : Dans ses bras amoureux mollement enlacée , Pandore à son époux étonné , curieux p £aconte sa naissance et les ^veurs des dieux , Du céleste séjour la splendeur immortelle , Tout rOlympe charmé s'empressant autour décile » Et du maitre des dieux la sombre majesté , £t le riche présent ^u'il fit à sa beauté.

Le vase étoi t près d*enx : THomme le voit , l'admire | Pandore l'ofire alors avec un doux sourire :

UhésitCi il redoute un don qui vient des cieux... Mais Pandore a souri , peut-il craindre les dieux ? Il rouvre ^ au même instant , terribles, innombrables. Aussi prompts que les vents, et comme eux indomptables.

Tous les maux renfermes , entassés dans ics fkncs , La vieillesse pesante » et les soins dévorants , Les crimes , les remords , noirs enfants des Furies , Si Vessaim destructeur des paies maladies , De leur prison superbe élancés dans les airs. Dans un silence afilreiix , paiconrent Tunivers;

mort les suit ^ lançant ses flèches invisibles* A l'aspect imprévu de ces monstres horribles ^ ImmoUle , muet , le couple infortuné • Sur le vase fatal jette un oril consterné.

Maudissant^ mais trop tard^ leur coupable imprudence Ils gémissoient tous deux ; cependant l'Espérance , Restée au fond du vase » et cachée à leurs yeux , ÂUoit prendre son vol pour retourner aux cieux. Déjà libre , joyeuse , et trop long-temps captive , . S'éleyoit sur ses bords Taimable fugitive... D*un Dieu compatissant le courroux s'est calmé j UHomme la voit, s'élance^ et le vase est fermé. O changement subit! 6 fortuné présage!

Ce front ^e la tristesse entouroit d'un nuage^

10 L'ESPÉBAKGE.

S'édairdt > par degrés, dans des penser s plus doux ; jPandore sur son sein a pressé son époux, i Lapais rentre en ces yeux qixe troubloieat les alarmes , Dans ees beaux yeuxmouillés de leurs premières larmes ; Et }e couple amoureux, se tenant par la main^ Le regard assuré, le front calme et serein.

Des fléaux déchaînés bravant la foule immense 9 S'avance au milieu d'eux , emportant l'Espérancew

Depuis ce jour fatal à ce triste univers, La Déesse captive, et chérissant ses fers.

Avec rhomme voyage ^ et , marchant la première , Dans la profonde nuit jette un trait de lumière. Sur l'aride chemin parfois sème des fleurs.

L'honune se traîne , hélas I de malheurs en malheurs : Par sa mère enfanté dans Je seio des alarmes, A ses gémissemens répondant par des larmes ,

11 entre dans le monde, escorté de douleurs : L*£spcrance en ses bras le prend , sèche ses pleura,,

Et le berce, et Tendort. A peine a la lumière

Ose-t-il cntr ouvrir une foible paupière ,

De mille jeux divers, de mille objets nouveaux

Elle offre à ses regards les mobiles tableaux.

Prompte comme ses maux, et comme eux passàgère.

Dès qu'il a ressenti leur atteinte légère ,

Dès qu'elle entend ses cris, à ses côtés soudain

Elle accourt en riant , un bochet à la main ^

De rêves encbantés entoure son enfance.

De cet âge naïf la crédule innocence

D'une heure , d'un moment fait un long avenir :

Voyez-la se montrer , s'éloigner, revenir,

Prendre à chaque caprice un nouveau caractère ,

L'occuper par des jeux, par des jeux le distraire ,

Et tour à tour calmant, provoquant ses désirs.

Changer en ris ses pleurs , ses chagrins en plaisirs.

Douce enfance ! âge aimable , où nourri de mensonges.

L'homme trompé, du moins est heureux par ses songes ,

Il ^ESPÉRANCE.

Il fuit trop tôt pour lui cet âge regretté : . Ses traits ont moins de grâce , ils ont plus Je fierté j Le matin de ses jours succède à leur aurore; D'un duvet délicat son menton se colore , L'audace est sur son front, Téclair est dans ses yeux : Il regarde en extase et la terre et les cieux. Pour lui rillusion, et fdconde et magique, Répand sur les objets un charme fantastique ; D'un feu secret, nouveau , son cœur est tourmenté ; 11 manque quelque chose à ce cœur agite :

Il s'inquiète, il cherche... En ce désordre extrême , Une femme paraît , lance un regard : il aime. Dès qu'il aime , il espère , il veut plaire h son tour ; La gloire a droit surtout d'intéresser Tamour: Eh bien ! il fera tout pour Tamour et la gloire ; Et soit qu'au champ d'honneur épris de la victoirè. Il y brave la mort sur les pas des héros , Soit que, plus satisfait d'un studieux repos , Et cherchant dans les arls de plus douces conquêtes. Il préfère aux combats la lyre des poètes j

POEME. i3

Ou poëtc ou guerrier , dans le cirque , aux combats ,

UEsperance partout accompagne ses pas ,

Le soutient, Tencourage, à ses regards étale •

Des favoris de Mars la pompe triomphale ,

Lui montre dVpolIon les nourrissons sacrés ,

Accueillis par les rois , des peuples adorés ,

Le front ceint de lauriers , s enivrant au théâtre

Des acclamations d'un public idolâtre.

Combien son jeune cœur s'enflamme à ces tableaux!

La lice s'ouvre, il part , entouré de rivaux :

Là, l'Espérance cncor le porte sur ses ailes ;

Vainqueur, il cueille au but les palmes immortelles.

Et l'Amour satisfait lui garde un prix plus doux.

L'Age mûr , de succès également jaloux , Et de gloire et d'amour abjurant les chimères , Vers des desseins plus grands, des pcnsers plus sévères , Dirige ses efforts et ses constants travaux.

Il Ycut de ses ^icux ans, dans un noble repos,

i4 L'ESPÉBANCE.

Voir couler doucement les paisibles journées ,

Et des champs culti^ës dans ses belles années ,

Lor^ue viendra rhivcr , cueillir enûn les fruits.

L'état dans Jl'Age mûr voit ses plus sûrs appuis.

La ville , ses remparts , ses palais magnifiques ^

Ses d6me8 éclatants , ses temples , ses portiques.

Et son vpunensité, frappent moins mes regards.

Qu'un peuple , heureux enfant du commerce etdes arts^

Qui, des destîns jaloux corrigeant Finfluence .

Jojeuz, vole au travail, conduit par TEapénuice.

Au sénat, au barreau , mille éloquentes voix

Protègent Tinnocence et défendent les lois ^

J'entends , au chant du coq» l'artisan qui fredoune

Recommencer gaiment son travail monotone :

Sous le marteau pesant renclumc retentit;

La scie infatigable et déchire et frémit; .

L*or en mille canaux attend, a'accrolt, circule t

Ici, dans un comptoir l'avidité spécule;

Là, des fils de Plutos, les arts vont chaque jour

Saluer le réveil, et Composer U cour.

POBHE. iS

Dans ratdier broyant , ou règne Findastiie* Du luxe dea diés Vindigence est nouirie^

Tout s'anime , à mes yeux s'ofirent de toutes parts Dans le port des vaisseaux, sur la route des chars; * L*es8ien pressé gémit, la yoile se déploie , Et tout rit de bonlieur , d*opnIence et de joie.

Il est des malhUreas condanmés ank erreura^

Et de la Déité pâles adorateurs , Qui, parmi ces travaux et ces destins prospères, S*agitent, poursuivant , embrassant des chimères» Ou foibles ou mécbans» on trompés ou trompeurs. Dans le triste néant de ses vaines grandeurs » L'Ambitieux gémit » esclave misérable i Au milieu des banquets » convive insatiable » U désire» il espère» et» lassé d*étre heureux» Quand ses vœux sont comtlés» forme encor d'autres vceux» Dans Tantre où la Rapine » insolemment assise» 'Parmi des monceaux dVr» sourit à la Sottise»

L'ESPÉBANCS.

Ses traits 'derfitpérance empcttntant la doitcépr. Un fantâmfi à sa porte entsaioe le Jouem ^ Plus loin , la Trahison , dans lombre ensevelie » Vers Ifi Déesse élèye une prière impie ^ Tandisque^rseilouvèrt^tremblantemnioindrebxuit» Comme un trait j elle échappe au Larcin qui la suit î Xa Débauche Finvoque en sa flamme adultère $ Et sous d'afireux lambeaux ravis à la misère > Pâle, inquiet^ mourant » auprè^e son trésor^ L'Avare infortuné Tattend, l'appelle encor.

A ces yila suppliants^ la Déesse sévère • ,

Vendf au prix du nemords^ sa &veur mensongère-;* * Et fuyant quelquefois et la ville et la cour Vole aux champs^ doux exil qu*a choisi son amour* Là> le Travail encor» quittant ses toits rnstiqniss» Entouré, soutenu des vertus domestiques.

Dès l'aube > lui présente « en ses efforts constants, - Un hommage plus pur^ des vœux plus innocents; Et courbé ^ur le soc, dans sa mariche pesante. Brave d'un cie} d'airain Tàpreti^ dévorante*

POËOfE. ij UAlmndanco le mit :les vallons , les coteaux S'animent à sa voix ; se» superbes troupeaux » Annonçant par leurs cris les heures nuàtineuses^ £t chassés du bercail cfi peuplades nombreuses , Dans les bois y jdaas les prés , bondbsent répandue* Sur les torrents profonds des ponts sont suspendMS) Du pampre» en longs festons^ la riante verdure» Des stériles rochers étrangqre. parure , Serpente mollement sur leurs flancs décharnés» Par sa puissante main les fleures enchainés A ces champs qu'autrcibis dévastoit leur furie ^ Portent en longs canaux Tabondaince et la vie ^ L*épi doré mûrît où croissoient des poisons* A sa riche vendante « à ses belles moissons Il sourit ; TEspérauce accomplit sa promesse f Et Theureiix laboureur goûte la double ivresse Des bienfaits de Gérés, des présents de Bacchus.

id L£SP£AANCE.

Deux fois la Pauvreté, robuste et courageuse , Bavit un sol fangeux Ix la mer orageuse^ De ce sol rafTeraiî son bras chassa les eaux ; Une cité s'élève où flottoieut des vaisseaux, £t la mer étonnée , k ses pieds frémissante.

Bat ses superbes tours d'une vague impuissante. Vainqueur de Télément dont il est entouré.

Le tranquille habitant, dans ses murs retiré , Contemploit cette plaine en naufrages féconde. Et y paisible témoin des caprices de Tonde, Du sommet de ses tours , dédaignoit sa fureur. Hais, d'un étroit rivage heureux usurpateur.

Jusque dans leurs états ^ poursuivant la fortune, l^-t'-il insulter et les vents et Neptune ?

Le flot blanchit, s'élève , et le ciel s'obscurcît; Dans le sombre horizon la tempête mugit ; Il frémit... L'Espérance > irrésistible guide. Couvre d'un triple airain ce cœur foible et timide: La voile 8*enfle, il part. L'inclémence des airs. Ces abîmes profonds, ces humides déserts,

POEME. tg

Cet immense océan , où rhomme solitaire

Semble au milieu des eaux exilé de la tenre»

iUen ne peut l' effrayer ; il vole à d'autres bords ,

Argonaute nouveau , conquérir des trésors :

Il yole, et son vaisseau ^ dominateur des ondes , Dans sa course hardie embrassant les deux mondes^ Unit par Tintérét mille peuples divers :

L'habitant d'une ville est roi de Tunivers.

Cependant sur le front de rhomme inconsolable Croit lentement des ans Tontrage ineffaçable ; Il jette autour de lui des regards abattus :

Ses beaux jours sont passés , ses amis ne sont plus. La folâtre jeunesse , aux voluptés en proie ^ L'irrite par ses jeux, TattrUte de sa joie ; Compagne du jeune âge > amante du plaisir.

L'illusion a fui pour ne plus revenir ^ ^ .

Les riants souvenirs, troupe aimable et légère, Cé» enfiints du bonheur qui remplaçment leur père.

ao ^ESPERANCE.

'J'els que des songes vains , se sont évanouis. , Ce front qu*ont dépouillé le temps et les ennuis , Et ce corps chargé d'ans, qui sous leur faix succombe. Semblent, en se courbant, se pencher vers la tombe^ Ce qui charmoit ses sens a perdu ses douceurs : La rose est sans parfums, Taurore sans couleurs. Sur la terre étranger, importun à lui-même, Foible, toujours souffrant, dans son malheur extrême 11 a cesse de vivre, et ne peut pas mourir.

Quelle invisible main, prompte à le secourir. Étouffe son murmure , et charme sa souffrance? Sur lui près du cercueil, veille encor TEspérance. La Déesse apparoit à ses yeux attristés , Riche d'attraits nouveaux , brillante de clartés ; Par-delà les tombeaux il s*élance avec elle : Là , renaît sa jeunesse , éclatante , immortelle , Et d'un nouvel £den les bosquets enchantés Lui prodiguent déjà leurs pures voluptés.

O vous qui possédez la beauté, la jeunesse.

Dans vos jours fortunés , filés par la mollesse,

POEME. ai

De folles vanités ^ et de faux biens épris , Venez , de la fortune indolents Favoris , Le bonheur est encore ailleurs que sur la terre. Suivez-moi dans vos champs, sous ce toit solitaire: Sur un lit de douleur, seul avec la pitié, Voyez-vous ce Vieillard, qui, du monde oublié. Va finir ses longs jours consumés par les peines ? C'est en vain que son bras, au sein des vastes plaines. Attaché sans relâche au cercle des saisons , Couvrit d'épis pressés d'innombrables sillons : Le Riche, chaque année, impitoyable maître, Accouroit recueillir la moisson qu'il fit naître. Et sur un char doré remportoit à Paris Le fruit de ses travaux, payés par des mépris. Il vécut pour souffrir : de son sort déplorable Qui lui fit supporter le poids insupportable? Et quand la mort tardive en vient romprelcs nœuds. Qui lui paîra le prix de ses jours malheureux? Ah ! sous le chaume obscur, témoin de sa souffrance, La vdigion sainte avoit mis TEspérance :

s% L^ËSPÉRANCE, L'Espérance soutint, consola ses douleurs ; Elle adoucit sa plaie , elle essuya ses pleurs ; Et lai montrant encore, à son heure dernière. Dans nn monde meilleur un destin plus prospère,

Pour des maux passagers un bonheur étemel.

Le mène, en souriant, jusqu'aux portes du ciel* .

De même aux échafauds on a vu Tinnocenoe , Fière dans son malheur , forte par TEspérance, En monter sans pâlir les horribles degrés.

J*en atteste ces jours à la mort consacrés , Ces exécrables jours dont l'histoire sanglante Chez nos derniers neveus portera réponvante.

Et dont le souvenir pèse encor sur nos cœurs ; Ces jours, dont chaque instant accroissoit les horreurs. Où d*ailreuz Proconsuls, arbitres de la France, Disputant à Tenvi de fureur , de démence , .

Sur ses tristes enfants, dévoués aux tombeaux, Proincaoicnt la terreur, le glaive et les flambeaux.

• POESIE. a3 O forfaits ! à travers les débris , la fumée , S*avance d'assassins une effroyable ai mce î Os voient , et de sang , de carnage eniyrës , De carnage » de sang volent plus altérés ^ Au sein d'un peuple entier qui lâchement sommeille^ Le brnit seul de la hache épouvante Toreille. ^ Da Simulacre afireuz qu*adoroient ces cruels < Chaque jour un sang pur abreuyoit les autels; Cbia^uejour on voyoit, dans ces temps lamentables. Femmes, enfants, vieillards, yictimes déplorables, Çtt^entouroient des brigands, qu'escortoientdes bourreaux,

A travers mille cris , traînés aux échafauds*. Ces ônistres clameurs, cette féroce joie ,

Le fer sanglant, levé, sollicitant sa proie ,

Et d'une indigne mort les funestes apprêts.

De ces infortunés ne trotibloient point la paix.

Leurs tyrans les avoient fatigués de la vie :

Appelés , attendus dans^une autre patrie , .

Us élçvoient vers elle un œil. calme et serein ;

UEspérance immortelle habitoit dans leur sei^.

34 ' L'ESràRANCE. *

TatidU çue da remords rinvincible puissance ', £t du sang innocent la voix criant vengeance , Livroient au désespoir leurs lâches assassins.

Alors qu'à ces brigands d'implacables destins * Sembloient abandonner la France désolée , Des antres de la nuit par le crime appeiée," ^ Poussant jnsqiaes aux cieux ses cris blasphémateurs , L'Impiété parut : nos cruels oppresseurs , Sous ses drapeàux rangés^ marchèrentplus tl&rribles t Le néant , le hasard furent leun dieux horribles. De Thomme infortuné doublement assassins , Dans les tombeaux qu*ouyroient leurs homicides mains ^ Dspensoient renfennef éon àmé impériisaUe. " L'Espérance, «nmalhéur dansFombresecoorable, Fuyoit de^ces pervers Faspect contagieux :

L'exilant de la terre , ils loi fermolent tes dedx. • La Piété pleurcit , et cachoit sa prière.

Cefiiendant sur la horde atroce et meurtrière ,

PO£ME. ' La vengeance éclata comme un feu dévorant Les brigands ne sont plus. Par quel aveuglement So«ffre-t-on qu'insultant aus publique» misères ^ L*affreuse Impiété lève encor ses bannières?

Âh ! que nos assassins , de remords déchirés , Et de jnânes plaintifs jour et nuit entourés^ Du néant à gnuids er» invoqntat les abîmes; Sans douteils voudroient bien s'y perdre avec leurs crimes* D*i^n système insensé défenseurs malheureux^ La terreur enfiittla leurs exécrables Tœuz :

Dans ridunorlalité s'apprêtent leurs sup^ces. Mais de leurs attentats fùtes-vous les complices» . Lâches, qu'on voit encore , après tant de malheurs^ Infecter les esprits de ces tristes erreurs?

Oubliez-vous dé^à nos discordes £atftles ?

Du monde ignores-vous les sanglantes annales ? Ouvres-lesi vous verres qu'un tyiannique ëorfe Livre partout le feiUeanx eaprioesdu fort:

^Partout le crime beurenx foule aux pieds rinnoeence î Po^r lui sont les plaisirs , les honneurs > la puissance j

ta L'ESPÉRANCE.

Pour la vertu ïexii , les fers , la pauvreté :

£t vous ravissez l'homme à Timmortalité ?

Aux souffrances du juste il n^est point de salaire?

Nul supplice n'attend les tyrans de la terre?

Quoi! ce Romain fameux dont l'éloquente voix^

Au milieu des poignards vengeresse des lois ,

D'un traître dévoila la trame parricide $

Et dans les profondeurs de cette âme perfide

Jetant Teffroi j le trouble, et d affreuses clartés ,

Sauva de ses fureurs la Beine des cités ,

Cicéron , que Tétat nomma sauveur et père ,

Au terme de sa. noble et pénible carrière ,

Forcé d'offrir sa tête au fer des assassins ,

Trahi par ses vertus plus que par les destins ,

Eût trouvé dans sa mort le seul prix de sa «vie ?

Plus heureux ce Sylla , tyran de sa patrie »

De succès , de bonheur , et d'orgueil enivré f

D'un peuple de flatteurs lâchement adoré.

Et dans des coupes d'or buvant les pleurs du monde^ •

De ses longs jours coules dans uuc paix profonde

ÇOEME. 37

Eût vu finir le cours , sans craindre de réveil?

Le juge qui^ des lois profanant Tappareil ,

A 8on trafic infôme employa leur puissance ^

Vendit les droits, Thoniieiir, lesang de linnocence:

Le parjure, l'ingrat, le firère incestueux.

Et plus coupable encor , cet hypocrite affreux,

Qui , méditant le crime aux autels qu'il assiège

Y. porte des vertus le masque sacrilège;

Tous ces grands criminels, si souvent impunis, '

Dans la paix des tombeaux au juste réunis ,

Égaux par le néant , ofifriroient à la terre

Le crime et la vertu dans la même poussière ?

De ce tr^te néant par le iiasard tirés , •

D^ans son goufire effrayant presque aussitôt rentrés ,

Ce n'est donc rien pour nous,4nalheureux que nous sommes^

D'avoir été Tamour ou le fléau des hommes :

Et le plus vil mortel , arbitre de son sort ,

Peut insulter le ciel et braver le remord ?

C*en est fait : TUnivers et ses pompeux spectacles ,

Ce Monde, où nous maixhons entourés de miracles.

a8 L'£SP£fiAMC£.

M'étaient vaînfiment leur antique beauté :

Et la terre et les cieux> tout est désenchanté ^ Leur écht m^importnne , il m'aflUge , il m'accable : Le néant n'en parolt que plus épouvantable.

Que dis-je ? si tout meurt sons espoir de retour» Qui pourra m*exp]iquer ce Moade , affreux séjour. Où d*w IXen malfidsant le caprice bisatve De crimes , de malheuie» se fait un )ea barbaie ? O boute! 6 désespoir ! la beauté , la Tertu»

Raviswrâift» transportoient mon eqnrit prévenu ; De la tendre pitié j'aimois les douces larmes ; Je veu& jouir encor de ces biens pleins de charmes i Toutgà coup le néant ^ glaçant mon cœu^d'eifroi , CoBune un spectre hideux s*éldve devant moi ; Il éteint la vertu daA ce ecenr misérable y * ' La pitié perd ses droit^ le beau n*est plus aimable t Je bais le dieu cruel qu*adoroit mon erreur ^ Et la Raison , qui fit mon orgueil » mon bonheur. De la destruction m'offrant partout rimage , M est plus qu un don cruel qui redouble ma rage. '

PÛËMIË. a0

No^ rAmeàemeart point ; Ah ! PÊlre tou&pnitiaiit. Qui grava dans nos cœurs cette horscur du néant, Ponrroit-il tans pitié nous y plonger lui-même? Le penter est on crime , et le dire un Uasphèmcu Il existe ce Dieu.. vous n^osez en doutait Mcciiants 1 ignorez- vous <|^u*il ne pqut ejûster Si , sur nous y sa bbnté i^*égale sa puissance? O de rélemiti noUe et eh^ Espérance !

Je mejctte en to^ s^ç^ : 6 vous^ infq^unés , Aux pénibles travai^^ aux mépris condamnés.

Qui ne vous nourrissez , ém^iàn longues alarmes ,

Que d*un pm de doj^^itr^éàmé ^do T<» la^

Fils de la patience et de la pauvreté , .

Consolez^vous , pensez k l'immortalité !

Et Vou^apii , dawl*ivresse où votre âme se noie j De. leurs géiwîs^fiinyns cqi^pj^sez votre joie , «^r/ * De ces fuibles troupeaux Pasteurs faux et cruels . Treiftbk/ ^ Tyrans y tremblez , vous êtes immortels.

9o L'ESPÉBAMCE.

Misérables humains I esclaves que nous sommes Et des aus ^ et du so\t, et des rigueurs des hommes! Déplorables jouets d'invincibles penchants , Nous portons dans nos cœurs nos plus cruels tyrans. J'ai peint l'amour heureux ^ dirai-je ses alarmes ? Quel mortel sous ses lois n'a point versé de larmes? Est-il un cœur enfin qu'il n'ait pas déchiré? Moi-même à ses fureurs dans mon printemps livrée Esclave de Torgueil, jouet de vains caprices , Payant de mille maux un instant de délices ,

Rebuté > rappelé , dans mes chagrins amers.

Incapable de rompre et de porter mes fers , J'allois cacher mes maux dans les antres sauvages , Je gravissois les monts ^ j'errois sur les rivages ; J'aimois le bruit des vents et la mer en fureur : Ses tempêtes étoient Timage de mon cœur ; Comme les ilôts émus^ se pressoient mes pensées ^ - La douleur consumoit mes forces épuisées ^

POEME. , 3i

on repos pour jamais sembloit être détruit ^ Mes yeux lassés du jour s'alQigeoient de la nuit ; Le sommeil avoit fui ma mourante paupière^ J'arrosois de mes pleurs ma couche solitaire : «Omort! disois-je, ômort! yiens terminer mesjoiin!» Si rSspérance alors , ramenant les amours^ Jetoit dans les horreurs de cette nuit profonde . Un foiblc et doux rayon de sa clarté féconde , Le calme renaîssoit dans mes sens agités ; Ues yeux se ranimoient à ses vives clartés ; Plus de soupçons jaloux^ plus d'ennuis , plus d'alarmes ^ ' I/avenir se montroit paré de mille charmes } Et par elle allégé du poids de mes douleurs , Je suivois la Déesse en essuyant mes pleurs.

Tel on voit le soleil , du sein des noirs orages , Déchiran,t tont à coup son voile de nuages , De sa pure lumière étendre les réseaux , En couvrir les guérets , et les bois , et les eaux ^ Rendre aux prés leur émail , aux forêts leur verdure^ Et d'un moment de deuil consoler la nature :

3« UfiSPËKAJSCË.

Ainsi brilloient pour moi ses feux consolateurs.

A d'incurables maux, de ses douces erreurs •L'Espérance ofTre encor Tillusion charmante* Qui ne sait de Nina Vhistoire intéressante ?

Quel cœur ti'a partagé son amoureux ennui?

Son amant Tadoroit j mais pauvre et sans appui p n se Yit dédaigné de ses paraits avares.

Sons nn ciel rigooveux 9 ches des peuples barbares. Il résolut « du sort accusant la rigueur»

D'aller par son travail acheter le bonheur.

Mina de ce projet ent seule eonnoissance ; Tous deux , de leurs «nours attestant l'inncicence , A leurs tendres adieux mêlèrent des serments* Loin de lui > dérobant son trouble à ses parents. Au silence » k la nuit Nina contolt ses peines; Son Ame s*envoloit vers les plagies lointaines Où, son amant ûdèle» aspirant au retour , Poursiiiveit des travaux entrepris pour Tamour!

L'amour cnfiû du sort a vàincu rinjustice :

Il revient chargé d'or, et par un vent propice Emporté loin des mers de ce monde nouveau , Ses vœux pressoicnt encor son rapide vaisseau. Il touche au port : soudain , courrière diligente , Une lettre a volé rassurer son amante :

Pour Nina quel bonheur! Demain, au point du jour, La fortune à ses pieds ramènera l'amour.

Demain ! combien de fois ses plaintes amoureuses Appellent de la nuit les heures paresseuses ! La nuit vient, et dans l'ombre, excités par l'amour, Ses yeux restent ouverts pour épier le jour.

peine de Tithon la jeune et belle amante Mêle à l'azur des cieux sa pourpre étincelante , Elle part empressée , et du coteau voisin Ses regards attentifs errent sur le chemin.

Elle cherche , elle attend ; son âme impatiente Se fait d'un si beau jour une image charmante. L'Orient tout à coup s'embrase, et loin des mers Bientôt l'astre du jour plane sur l'univers j

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