SUR LE TRESPAS DE FEU M^ DE NOAILLES
Passant, ce peu de terre enferme en ses entrailles Le froid et palle corps du vaillant de Noailles A qui rien en vertu ne fut oncques pareil, Tout ainsi qu'en clarté rien ne Test au Soleil : Soit qu'on admire en luy les grâces naturelles Qui seruent d'ornements aux beautez corporelles, Soit celles dont la gloire embellit les esprits, Et de qui le labeur est le maistre et le prix. Il estoit beau, courtois, éloquent, agréable, Sage en ses actions, en ses dits véritable, Magnanime, discret, plein d'extrême valeur. En son bon-heur modeste, et constant au malheur : Bref, afm qu'en courant ses mérites ie passe, Il estoit si parfait qu'il rendoit de sa grâce (Comme du rare honneur de ce temps vicieux) Toute femme amoureuse et tout homme enuieux.
Apollon le premier enseigna son enfance, Ornant de ses beaux arts sa future vaillance : Puis Mars en print la charge, et parmy ses hazards L'instruisit au mestier des plus braues Césars. Com^bien il profita sous l'vn et l'autre maistre, Parlant et combattant il le faisoit parestre. Ses eloquens discours monstrans qu'il n'auoit pas Moins de sçauoir au front que de valeur au bras. Ce qu'il eust bien fait voir es dernières allarmes Où la France a versé tant de sang et de larmes,
I . Il s'agit probablement ici de Charles dit le beau Noailles, fils d'Antoine, né le 5 décembre i$6o, destiné d'abord à l'état ecclésiastique, prieur de Sainte- Livrade, ensuite gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi le 7 décembre i $ 8 1 ; capitaine de cent chevau-légers, le 2 avril 1585 ; il mourut peu après sans avoir été marié. (La Chesnaye, t. 14, p. 975.)
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Estant donné pour chef à cent chcuaux légers Résolus de le suiure au plus fort des dangers : Mais comme la fureur de ces flammes ciuiles S'allumoit par nos champs, s'allumoit en nos villes : Et comme, plein d'ardeur, il dressoit ses apprests Pour gaigner vne palme entre tant de cyprès : Le feu d'vne querelle allumé d'vn outrage Alla de ses voisins embraser le courage, Qu'en essayant d'esteindre, vn plomb qui s'élança Vomy par vn mousquet le front luy transperça.
D'vn trespas si cruel la douleur fut extrême : Apollon le plaignit. Mars le plaignit luy-mesme, Outre infinis esprits atteints d'vn iuste dueil De voir la vertu mesme aller dans le cercueil. Et toy-mesme, ô belle ame, il est aussi croyable Qu'en pleurant tu sortis d'vn logis tant aymable, Non pour le seul regret de si tost dire adieu, Mais pour ne t'en voir pas sortir en autre lieu.
Tu voulois que ce fust au choc de deux armées. Des flammes de Bellonne ardemment allumées, Où cent corps ennemis par ta main abbatus Se verroient et de vie et d'armes déuestus : Non pas en vne guerre, helas, si peu guerrière : Sans faire à tout le moins que l'audace meurtrière Achetast ceste mort vne goutte de sang, Au lieu qu'elle deuoit en couster vn estang.
Mais, ô cœur généreux, mets fin à ta complainte Si tu pleures ta vie en si jeune âge esteinte : Car ta vie est parfaite, encore que d'effect Le cours de tes beaux ans n'ait pas esté parfaict.
Bien as-tu peu vescu si l'âge se mesure Au seul nombre des ans prescrit par la nature, Et non à ce qui fait qu'aux astres s'esleuant On se rend à soy-mesme à iamais suruiuant : Mais la seule vertu donne vie à la vie : Et l'homme fayneant qui sans l'auoir suiuie Voit par le cours des ans tout son poil argenté,
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N'a pas long temps vescu, mais longuement esté. Ainsi vit quelque chesne à qui l'honneur de l'âge Acquiert la primauté des arbres d'vn bocage : Mais malheureux celuy qui priué d'vn beau nom Viuant laisse ignorer s'il est viuant ou non.
Puis ta belle mémoire encor viue sur terre A ta cruelle mort fait sans cesse la guerre, Et ja triomphe d'elle au cœur de la Beauté Qui dans les fers d'Amour pressa ta liberté. C'est celle qui rendant ta mémoire ainsi viue, Garde qu'à l'eau d'oubly iamais elle n'arriue : Et fait que ton renom afFranchy du tombeau Voile plus que iamais au monde entier et beau.
Elle auroit volontiers à ta cendre bruslee Fait son propre estomach seruir de Mausolée, Mais la loy au cercueil s'opposant à son vœu, A faute de ta cendre elle boira ton feu. le dy ce feu diuin d'amour sainte et parfaite Qui viuant te brusloit d'vne flame secrette : La raison commandant qu'vn feu dont la vigueur S'engendra de son œil, se conserue en son cœur.
Las ! si tost que ta mort luy touche la pensée, Elle plaint et lamente, et de dueil oppressée Maudit autant la Parque en ses funèbres cris, De ne la prendre pas, comme de t'auoir pris. Elle reproche au Ciel vn coup si déplorable : Et souuent ne sçachant en son cœur misérable Que c'est qui comme cause en doit estre accusé, Elle en accuse tout comme l'ayant causé.
Mais conter les propos que sa plainte souspire, Il n'appartient à nul de tout ce grand empire Que la sphère de l'air ceint d'vn si large tour. S'il n'est plus qu'éloquent eu la langue d'Amour. Ainsi plorent les Dieux, si l'on peut sans blasphème Prononcer que l'Amour fait pleurer les Dieux mesme : Ses éternels souspirs son dueil vont tesmoignant, Et seruent de parole à son cœur se plaignant :
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Mais moy qui de nature, et par vn long vsage, Dos souspirs amoureux cntcns bien le langage, Tapprens d'eux qu'vn amant, en ce siècle si faint, Viuant fut bien aymé qui mort est ainsi plaint.
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Icy repose en paix la despoùille mortelle D'vne ame que le Ciel forma sur le modelle Du plus parfait esprit et plus riche en vertu Que le corps d'vne dame ait iamais revestu : Ame qui ne sembloit habiter sur la terre Que pour mener au vice vne éternelle guerre. Et monstrer aux esprits errants en ces bas lieux Comme il faut viure au monde afin de viure aux Cieux Tant l'honneur qui luisoit es charmes de sa grâce L'esloignant des défauts d'vne ame vile et basse, AHumoit en son cœur de généreux désirs, Et luy faisant haïr les vicieux plaisirs, Ornoit par sa beauté conjointe à sa sagesse, Des fruits de sa vertu la fleur de sa jeunesse Fruits que l'iniuste sort n'a point laissé meurir, Flevr qu'en son beau Printemps la Parque a fait mourir, De peur que sa vertu croissant quand et sa vie N'acquist l'estre immortel dont la gloire est suiuie Au corps qu'elle animoit, et n'affranchist ses ans Du tribut que la mort prend sur tous les viuans.
Aussi vit-on qu'en crainte, et d'vne main tremblante Elle arracha de terre vne si belle plante, Et monstra qu'esteignant ce rayon de beauté Elle auoit en horreur sa propre cruauté. Bien qu'elle ne confesse auoir esté cruelle A nul sinon à ceux qu'elle a séparez d'elle, Non à ce bel esprit qui d'vn vol plus dispos Est entré par la mort au céleste repos,
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Où maintenant il vit, si de son corps deliure lamais belle ame et sainte y mérita de viure^
Or toy qui plains sa mort, ne sois point estonné D'auoir veu ce beau iour à midy termmé : Ainsi le veut la loy prescrite à la nature : Tousiours le plus beau temps est celuy qui moins dure : Mais les fleurs de vertu régnent plus d'vn Printemps, Et ceux qui viuent bien viuent assez long temps.