POEME CONTENANT VNE TRAGIQUE ADUANTURE
'effect des changemens que la fuite des iours Apporte d'heure en heure aux plus fermes amours Parmy ceux dont la vie est sans cesse agitée,
Faisant viure Timandre absent de Calithee,
La belle et fiere Nymphe à qui sa liberté
Se sousmist dés le iour qu'il en vit sa beauté :
L'impatient désir qui tourmente les âmes
Des fidèles amants esloignez de leurs dames,
Apres six mois passez se lassa d'endurer
Qu'vn malheur l'en eust peu si long temps séparer,
Et luy fist naistre au cœur vne bruslante enuie
De reuoir la lumière esclairante à sa vie :
Bien qu'alors tout espoir se trouuant mort en luy,
Ses yeux ne peussent plus la voir qu'auec ennuy,
Puis qu'elle auoit esteint l'amoureuse estincelle
Du feu qu'auparauant leur ardeur mutuelle
Faisoit viure en son ame, et renfermé son cœur
Dans les premiers glaçons de sa ieune rigueur,
Car après Tauoir eue à ses vœux fauorable.
Et s'en estre promis vne amour perdurable.
De quel œil eust-il peu la voir lors mespriser
Le feu qui la souloit elle-mesme embraser ?
Tant de rares beautez, autrefois ses délices.
N'eussent plus à son ame esté. que des supplices :
Elle n'eust de ses yeux nul regard eslancé
Qui d'vn coup de douleur ne l'eust outrepercé :
Ny ces doux entretiens pleins d'appas et de charmes
N'eussent rien en son cœur engendré que des larmes,
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Quand tout brusiant encor du dcsir de ce bien, Il se fust souucnu qu'il auoit este sien : Et qu'au malheur présent sa dolente mémoire De sa faueur passée eust comparé la gloire.
C'est pourquoy bien qu'il fustiouretnuicttormenté D'vn extrême désir de reuoir sa beauté, La crainte des douleurs et des morts asseurees ^Que ses esprits iugeoient leur estre préparées, Moderoit son ennuie, et le secret duel Qu'exerçoit en son cœur le choc continuel De ces deux passions, luy donnoit mille attaintes Qui lui faisoient souuent former de telles plaintes.
Malheureux que ie suis, ie vy seul des humains Qui pour vn iuste vœu ioignant au ciel les mains, Seray du desespoir la misérable proye Soit qu'il me le refuse, ou soit qu'il me l'octroye. Car ce qu'amour me fait ardamment souhaiter, le sens au mesme instant mon cœur le redouter, Et trouue en la couleur d'où ma plainte procède, Egalement cruels le mal et le remède.
Ne voir point la beauté que ie vois nuict et iour. Me tuë en y pensant de désir et d'amour : Et peut-estre la voir, et sentir la rudesse Du trait de ses dédains me tuera de tristesse.
Las ! si tant seulement la distance des lieux, Et la rigueur du sort m'esloignoit de ses yeux, Sans qu'aidant au malheur qui m'en cache la flame, Vn volontaire oubly m'esloignast de son ame, le serois consolé par le bien d'espérer Que tousiours mon ennuy ne pourroit pas durer, Et qu'en fin des saisons la suite continue Ou m'osteroit la vie ou me rendroit sa veue. Mais puis que le malheur contre moy conspirant Va par vn seul départ deux fois m'en séparant. Et qu'au mal de l'absence vn autre mal s'assemble Qui me priue et de l'œil et du cœur tout ensemble, Quel bien peut consoler ce triste éloignement, Puis que mesme la voir me seroit vn tourment ?
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^h rigoureux Amour, que ma triste pensée De contraires douleurs est par toy trauersee !
Ainsi souspiroit-:il quand brûlant du desir De voir celle qui fut sa peine et son plaisir, [1 se la proposoit cruelle et dédaigneuse, Ne faire plus de cas de sa peine amoureuse, Et craignoit qu'en voyant son malheur de plus près, L'object du bien perdu n'en accreust les regrets. [l'est pourquoy tout ainsi qu'vne égale vaillance rient souuent de deux camps la victoire en balance, [^elque temps, sans sçauoir qui resteroit vainqueur, L'vn et l'autre penser combattit en son cœur : iusqu'à tant que l'amour fist gaigner l'auantage k\i desir de reuoir cest aimable visage, Et ces rares beautez qui charmans mille esprits, De tout autre plaisir leur causolent le mespris. Car aussi bien, dit-il, puis qu'autant me tourmente Ma cruelle Déesse absente que présente, l'aime mieux, s'il m'en faut receuoir le trespas Mourir en la voyant qu'en ne la voyant pas.
Auec ceste parole en fureur prononcée, 11 rompit tous délais, condamnant sa pensée D'auoir peu seulement consulter si son œil Iroit reuoir ou non les rais d'vn tel Soleil. Mais comme pour voler vers cet astre des belles, Sa ieune impatience ouuroit desia les ailes. Il pleut à son malheur qu'il en fust retenu Par vn prompt accident à la France aduenu, Qui de tous les liens dont se peut voir estrainte Vne ame ressentant la généreuse crainte D'offencer son honneur, l'arresta malgré luy Sur le lieu qu'il fuyoit pour finir son ennuy. De quoy souffrant en l'ame vne douleur extrême, it laschant en courroux maint amoureux blasphème Contre la cruauté des destins ennemis ^uy rauissans ainsi l'heur qu'il s'estoit promis : ^ourquoy t'affliges-tu? luy dit son cher Aemile /"oyant sa passion en souspirs trop fertile :
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Si voir ton ennemie est l'vniqlie dessein De qui l'ardeur bouillonne au milieu de ton sein, • Auant que le Soleil en la mer se replonge, Ton ame en repaistra le désir qui la ronge : Sans qu'il te soit besoin que tu quittes ces lieux Où te vient d'attacher la volonté des cieux, Et sans qu'il faille aussi que pour finir ta peine Quelque Dieu fauorable en ce lieu te l'ameine.
Non guère loin d'icy, dans le creux d'vn rocher Qu'il semble que les bois s'efforcent de cacher, Il demeure vne Fee en charmes si sçauante, Qu'Alcine, et Felicie, et les Mages qu'on vante Pour Princes de cet art, ne semblent point auoir En merueilleux effects surmonté son sçauoir. l'ay veu souuentefois quand aux rais de la Lune, Pieds nuds, escheuelee, et d'vne verge brune Les régions du ciel sur la terre marquant, Tous les démons d'Erebe elle alloit inuoquant. Les ormes et les pins descendre des montagnes : Les bleds se transporter des voisines campagnes Sur la riue déserte, et leurs chefs demy-blonds Ondoyer sous le vent au milieu des sablons : Le ciel dans l'Océan secouer ses estoilles : Les vaisseaux sur la mer singlans à pleines voiles, S'arrester à sa voix comme au fond attachez Auec les croches dents de cent ancres cachez : Bref, le secret pouuoir de sa seule parole Aux flots estre vn Neptune, aux vents vn autre Aeole : Et sur les elemens tel Empire exercer, Qu'encor tout effrayé ie tremble d'y penser.
Or entre les outils sacrez aux ministères Dont la Nymphe accomplit ses prophanes mystères, Vn miroir pend en l'air à trois chainons dorez, Où depuis quelques mots bassement murmurez, On apperçoit mouuoir les obscures images De ceux qu'on cherche à voir sous leurs mesmes visages, Et s'ils ne dorment point au silence des morts, En la mesme action qui les occupe alors.
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Quand au combat naual où les flots de Lepante Veirent du sang des Turcs leur onde rougissante*, Mon frere plein d'vn cœur à Mars tout addonné, Fut prins en combattant, et captif emmené Par ce fameux Corsaire à qui nostre victoire D'vn valeureux- guerrier ne rauit point la gloire : Ne pouuant en l'ennuy dont i'estois maistrisé Sçauoir comme le sort en auoit disposé, Ne si son palle corps priué de sépulture Seruoit point aux Daufms de cruelle pasture, Ne si la oesanteur de cent fers inhumains Chargeolt pomt lour et nuict ses misérables mams, l'eu recours, ie l'aduoiïe, à ce muet oracle, Et le vy. là dedans (pitoyable spectacle) Blessé, maigre, deffait, attaché iours et nuits Aux ceps, à la cadene, et demy mort d'ennuis : Tel que ie le trouuay sur les flots de Marise* Où soudain ie couru racheter sa franchise. Or si te promettant de pouuoir appaiser Ton mal par ce remède il te plaist d'en vser, Il est en ta puissance, et l'espace d'vne heure Nous peut rendre au séjour où la Nymphe demeure.
Aemile se taisoit, quand vn souspir ardant Fut poussé de Timandre ainsi luy respondant : Cher amy, ton conseil repeint en ma pensée La fainte qui trompa l'espérance insensée Du superbe Ixion, alors qu'il embrassa Pour lunon vne nue et les vents engrossa : Non que ie le refuse au désir qui me presse De reuoir maintenant ma mortelle Déesse, Car il n'est point d'object sous la voûte des cieux Qui la représentant ne contentast mes yeux :
1. Allusion à la fameuse bataille navale où Don Juan d'Autriche, commandant les forces réunies de Venise, de l'Espagne et du Pape, anéantit la flotte de Sélim II, le 7 octobre i $71 .
2, Jadis Hebrus (note de Berîaut); rivière de Thrace.
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Mais hélas! qu'il est dur, qu'il est dur à mon ame De receuoir ce change, et pour la viue flame D'vn Soleil animé que i'allois rechercher. Dessus vn ombre vain mon regard attacher. Toutefois puis qu'Amour abusant mon attente, Veut que mon triste cœur de ce bien se contente, l'aime mieux pour chasser la douleur qui me suit, Vne sombre clarté qu'vne éternelle nuit. C'est pourquoy ie te prie, allons, et donnons treue, Sinon paix à mon cœur encor que fausse et breue : Et puis que par malheur, ce que nostre ame veut Nous ne le pouuons pas, vueillons ce qu'elle peut.
Ayant ainsi parlé, vers l'antre ils s'acheminent, Emportez des désirs qui les ieunes dominent : Et là, trouuans la Nymphe occupée à tracer Vn chiffre qui deuoit deux âmes enlacer, Timandre en peu de mots la flattant luy raconte Les violents effects du mal qui le surmonte. Et par les trois cens noms des ombres reuerez Qui sont d'vn bruit magique es charmes proferez, La requiert de tromper auec sa douce fainte La poignante douleur dont il a l'ame attainte. Pour ne voir point de l'œil celle qu'auec torment De l'esprit et du cœur il voit incessamment.
Que sert plus de discours où moins semble suffire ? Elle octroyé à son mal le secours qu'il désire : S'approche du miroir, et sur luy prononçant Les mots de qui l'Empire est là le plus puissant, En fin après maints tours, et maints estranges gestes, Commandans aux Démons infernaux et célestes D'assister au pouuoir de ce verre enchanté, Elle fait que Timandre apperçoit la Beauté Qu'il aime tant à voir, animer sa surface. Et le feu de ses yeux briller en ceste glace.
Quelle fut la merueille, et quel fut le plaisir Dont vn si doux object vint son ame saisir,
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Le seul fidèle amant le peut dire à soy-mesme, Car rvn et l'autre d'eux en son cœur fut extrême : Sur tout quand il aduint qu'en regardant de près De ce fantosme aimable et la forme et les traits, Il en vit le regard s'occuper à relire Vn papier que l'amour luy fist vn iour escrire A sa belle Déesse afm de luy conter Quel ennuy le souloit loin d'elle tormenter. Car la douce gayeté que ceste saincte image Faisoit en le lisant rire sur son visage, Luy sembloit ainsi dire, (ou bien s'il s'abusoit Ce fauorable abus le trompant luy plaisoit) Puis qu'auec vn penser plaisant à la mémoire Qui chérit le trophée il aime la victoire \ Ces gages amoureux tesmoins de ton désir, Gardez auecques soin, veus auecques plaisir, Monstrent ta Calithee aimer la souuenance De ta fidelle amour, seruitude et constance. Et son cœur généreux où l'honneur fait séjour. Ne haïr point l'amant dont elle aime l'amour. Mais pourquoy son désir se retient de produire Les rayons de ce feu qui souloit y reluire. Ce sont secrets d'amour' que sa bouche et le temps Quelque iour apprendront à tes esprits contents ; Cependant persévère en l'ardeur de ta flame. Et tien pour asseuré, que l'amour d'vne Dame N'est iamais si brûlant que quand il est contraint Par quelque iniuste loy de se monstrer esteint.
Ainsi sembloit parler en son muet langage Le sousris amoureux de ceste belle image. Qui tenant les esprits de Timandre charmez. En repeut quelque temps les regards affamez : Puis soudain disparut, comme on voit qu'vne idole Venue auec le songe auec luy s'en reuole.
I . Qui chérit le trophée il aime la victoire. Répétition du sujet fréquente au xvi« siècle. — Cf. Darmesteter, op. cit. y p. 259.
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Ah ! qu'auec grand regret il se sentit rauir Vn object dont son œil ne pouuoit s'assouuir, Et qu'il luy dist souucnt d'vne bouche plaintiue : Demeure, ô belle sainte, où fuis-tu si hastiue ? Et pourquoy te plaist-il de si tost me priuer D'vn bien qui me faisoit tant de ioye esprouuer? Helas ! puis que du corps mon malheur me sépare, Ne vueilles point de Tombre à mes yeux estre auare : Et si tu prends plaisir de lire les escrits Qui tesmoignent l'ardeur dont tu me rends épris, Ly dessus mon visage où mes maux volontaires Sont viuement escrits en piteux caractères D'vn encre fait des pleurs que i'espans nuict et iour, Et pour preuue de foy signez des mains d'Amour.
Tels ou semblables mots luy redisoit Timandre, Mais les voyant en l'air sans efTect se respandre, Et la Nymphe elle-mesme auoir peur d'irriter Le courroux du Fantosme en voulant l'arrester, Il imposa silence aux plaintes commencées, Et laissa prononcer le reste à ses pensées.
Or pginchoit ja Phœbus vers les bornes du iour, Le rechassant par force aux lieux de son séjour, Où desja tout comblé d'vne amoureuse joye Il reportoit ses pas, quand en la mesme voye Il rencontra Philon, la gloire des vieillards. Et l'antique soucy de Minerue et de Mars, Qui comme l'vn de ceux qu'en ces jeunes mystères Son amoureux penser auoit pour secrétaires, Ayant sceu de sa bouche et la cause et l'effect Du chemin dérobé que ses pas auoient faict, 0 Timandre, dit-il, ie pardonne à l'enuie De reuoir la beauté qui sert d'astre à ta vie, La douce illusion dont tes yeux abusez Ont n'agueres rendu leurs désirs appaisez : Car ie sçay combien cuit à l'ame bien éprise L'absence et le désir de l'œil qui la maistrise : Mais s'il te plaist sçauoir le véritable cours De l'estre où maintenant elle coule ses iours.
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Ne recongnois-tu point l'erreur où tu te plonges T'en allant enquérir au père des mensonges? Les démons sont trompeurs, le vray leur sert d'appas, Car ils veulent tromper quand ils ne trompent pas : Rien n'estant si plaisant à leur traistre nature Que de faire icy bas régner quelque imposture, Vestir vn faux visage, et paistre le désir D'vne fausse espérance ou d'vn faux desplaisir. Ten conserue pour preuue au sein de ma mémoire Le dolent souuenir d'vne sanglante histoire Dont mon œil fut tesmoin, et de qui le penser Ne me peut sans douleur en Pâme repasser.
Et quelle, dist Timandre, attaint de ceste enuie Que la faim de sçauoir ne vit onc assouuie.
Pendant, respondit-il, qu'vn soin infortuné Me tenoit en Scandie ainsi comme enchainé, le cogneu là Gernande, homme que sa vaillance Auoit fait esprouuer aux armes de la France, Mais qui déférant trop aux prestiges menteurs De ces chiffres, liens, et miroirs enchanteurs, Monstroit que son esprit, ailleurs constant et sage, Suiuoit en fermeté de bien loin son courage.
Ce caualier nourry de ^ ses plus ieunes ans Auprès des Rois de Dace entre leurs courtisans, Non aux vains passetemps d'vne noblesse oisiue, Mais aux plus aures loix que l'honneur nous prescriue, Eut pour espouse Aimonde, vne ieune beauté De qui si la constante et chaste loyauté N'eust point veu sa vertu d'imprudence suiuie, Vne mort plus heureuse eust terminé sa vie : Mais son cœur mesprisant la gloire d'assembler Au soin d'estre innocent celuv de le sembler, L'histoire du malheur qui causa son naufrage La fist trouuer en fin plustost chaste que sage.
Contre ceste beauté s'armoit secrètement Des poignans eguillons d'vn fier ressentiment