‹ Œuvres poétiquesChapitre 126 sur 226 · DE VIRGILE · texte numérisé non relu

DE VIRGILE

vand chacun attentif d'oreille et de pensée Tint sa langue immobile et sabouche pressée Alors Aenee assis sur vn lict éleué Rompit de ce discours le silence obserué.

Belle Reine, il te plaist qu'vne odieuse histoire Renouuelle en mon cœur sa dolente mémoire, Me faisant raconter comme après cent combats Les Grecs ietterent Troye et son Empire à bas, Et ce que mon regard veit de plus lamentable En ce piteux spectacle autant qu'espouuantable Oij le feu saccagea l'enclos de son rempart, Et dont moy-mesme encor ie fus vne grand'part.

Qui pourroit s'abstenir de répandre des larmes, Contant de tels effects de la rage des armes, Fust-il vn Myrmidon ou Dolope inhumain, ^

Ou des soldats qu'Vlysse auoit lors sous sa main? "^

I . Cette traduction est, comme le dit modestement l'auteur, un peu paraphrasée ; elle l'est même tant et si bien que les huit cent quatre vers latins du IF livre de VÉnéide ont fourni au traducteur un nombre presque double de vers français. — Nous aurions voulu donner souvent, en note, le vers latin, pour le comparer au vers français ; mais les meilleurs vers de Bertaut sont ceux qui traduisent le moins littéralement le texte de Virgile. Dès lors, cette comparaison n'offrait plus grand intérêt. Le poète latin est du leste dans toutes les mémoires, et le lecteur fera lui-même ces rapprochements.

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Desja rhumide nuict du ciel se précipite, Et maint astre tombant au sommeil nous inuite : Mais puis qu'estans nos maux la fable de nos iours, Tu sens vn tel désir d'en apprendre le cours, Et d'ouïr reciter la dernière auanture Qui fait le lieu de Troye estre sa sépulture, le vay te les compter, quoy que m'en souuenant. Mon ame auec horreur s'en aille destournant.

Rompus du faix de Mars supporté tant d'années, Chassez et par le Ciel, et par les destinées. Et despouïllez d'espoir, aussi bien comme las, Les conducteurs des Grecs font par l'art de Pallas Construire de sapins sçauamment joincts ensemble Vn cheual qui de taille aux monts presque ressemble : Et feignans le payer pour vœu de leur retour. En font voler le bruit par les champs d'alentour. Mais dans ceste forest en cheual transformée Ils logent en embusche vne petite armée D'hommes tirez au sort d'entre les plus vaillans De tant de regimens nos remparts assaillans, Et de soldats armez remplissent en cachettes De son grand ventre creux les cauernes secrettes.

Non loin des champs que Troye a rendus si fameux, Tenede oppose aux flots son riuage écumeux, Isle riche et féconde au temps que la Phrygie Par les loix de Priam en paix estoit régie : 'Maintenant ce n'est plus que la face d'vn port Mal fidèle aux vaisseaux qui surgissent au bord. Là se cacherent-ils sur la riue déserte. Dans vn sein dont leur flotte estoit ceint et couuerte : Au lieu que nos esprits abusez d'vn tel art, Estimoient ceste ruse estre vn entier départ. Et croyoient, imprudens, le vol de leurs carènes Les porter sur les flots aux haures de Mycenes.

Alors tout Ilion se descharge du dueil, Qui fournit si long-temps des larmes à son œil: Les portes de la ville aussitost sont ouuertes : On se plaist d'aller voir et les places désertes

Des champs où l'cnnemy souloit cstrc campé,

Et le riuagc ondcux non plus lors occupé.

Là logcoit le Dolope, icy le grand Pclide :

Là campoient les vaisseaux en leur quartier humide :

Et là les escadrons se souloient affronter,

Et de coups mutuels la terre ensanglanter.

Vne partie admire, et regarde sans cesse

Le funeste présent de TAttique Déesse,

Ce grand monstre de bois plein de traits et d'épieux :

Et Thymaete à grand' peine en destournant ses yeux,

Conseille le premier à la tourbe ignorante

Que dans le chasteau mesme en trophée on le plante :

Soit qu'il prestast la main aux desseins ennemis,

Ou soit que nos destins l'eussent ainsi permis.

Mais Capys, et tous ceux qui dedans leur courage

Receloient vn penser plus utile et plus sage,

Commandoient au contraire, ou qu'on fist abysmer

Vn présent si suspect au profond de la mer.

Ou qu'on donnast en proye aux plus ardantes fiâmes

Cet artifice Grec menassant nos Pergames :

Ou qu'on ouurist ses flancs, et qu'en leur antre ouuert

On vist ce qu'ainsi creux ils tenoient de couuert.

Sur ces diuers conseils, les aduis populaires Se fendans en deux parts l'vne à l'autre contraires. Voila que du chasteau courant descend a bas. Au front d'vne grand' troupe accompagnant ses pas, L'ardant Laocoon, qui d'vne voix aigrie Tançant le peuple esmeu, de loin ainsi s'escrie : Malheureux citoyens contre vous conjurez, Quelle fureur séduit vos esprits égarez ? Estimez-vous les Grecs auoir rompu leur siège? Pensez-vous que leurs dons manquent de quelque piège ? Cognoissez-vous ainsi les infidèles tours Qu'Vlysse à vostre dam pratique tous les iours? Ou dans ce ventre creux des troupes embuschees. Pour quelque grand dessein, se retiennent cachées Ou ce corps de machine ainsi haut se dressant Regarde nos ramparts et les va menaçant,

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Construict pour découurir iusques dedans nos portes, Et de là commander aux places les plus fortes : Ou quelque dol caché sans doute s'y conjoint.

0 Teucres, ie vous pry ne vous y fiez point :

[e redoute les Grecs, et cognoissant leur feinte. Lors qu'ils nous donnent mesme, encor en ay-ie crainte.

Cela dit, aussi tost joignant la force à l'art, 3'vne adresse robuste il eslance vn grand dard Ilontre les larges flancs de ce Cheual horrible, it le lambris voûté de son ventre insensible. ^e dard tremblant s'y fiche : et du grand coup receu ^ar le sonnant sapin dont son flanc est tissu, ^es coulpables costez au dedans retentissent, It de son vaste sein les cauernes gémissent, ^e si lors nostre esprit n'eust point esté poussé ^ar vn mauuais destin contre nous courroussé, >st homme encourageoit les âmes plus craintiues ^ rompre auec le fer les cachettes Ârgiues, î!t maintenant, ô Troye, encor florirois-tu, lit nous ne verrions point ton empire abattu.

Mais cependant, voicy qu'au trauers de la plaine, ^uec de bruyants cris à Priam on ameine fn jeune homme incogneu, qui, triste, auoit les mains Uec de forts liens estreintes sur les reins : ^ais qui de son bon gré, plein d'vne audace extrême, ^ ceux qui l'auoient pris s'estoit offert soy-mesme, ^our tramer ceste fraude, et les traistres moyens )'ouurir en fin aux Grecs les Pergames Troyens : mpudent, résolu, non capable de crainte, >oit qu'il fallust par art manier ceste feinte, >oit que d'vn cœur d'acier à tout sort préparé

1 se fallust offrir au trespas asseuré.

Soudain de toutes parts vne espaisse couronne )e jeunesse accourue en foule l'enuironne, Vend plaisir de le voir si dolent d'estre pris, !t comme à qui mieux mieux s'en joue auec mespris. )r escoute des Grecs l'artifice funeste, '.t par vn crime seul iuge de tout le reste.

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Si tost que ce trompeur deuant nous arresté Monstrant la face triste, et l'œil espouuanté, Voire peignant la peur sus ses léures blesmies, Sans armes se vit ceint de bandes ennemies, Las! dit-il, quelle terre, ou quel sein de Thetis Peut receuoir mes pas errants et fugitifs ? Ou que me reste-il plus qui me donne espérance, N'ayant en ma patrie aucun lieu d'asseurance, Et voyant les Troyens iustement rigoureux Prests déteindre leurs mains en mon sang malheureux?

De tels gemissemens il émeut nos courages : Nous faisans lors cesser toutes sortes d'outrages. Et ne sçachans où tend cet exorde trompeur, Nous mesmes l'excitons à nous dire sans peur, Qui, de quel peuple il est, que veut dire sa plainte. Et quelle est en ses fers son attente ou sa crainte. Luy despouïllant adonc la frayeur qui l'a pris, Auec vn tel discours enchante nos espris :

Certes, Roy généreux, ie vais, sans rien te feindre, Le tout, ainsi qu'il est, entièrement dépeindre : Et pour le premier poinct, i'aduoiieray deuant toy Que vrayment ie suis Grec : car la cruelle loy Du sort qui rend Sinon accablé de misère, Ne rendra point pourtant sa langue mensongère.

Si iamais en parlant des Princes de nos iours, Paruint à ton oreille, entre d'autres discours, Le nom de Palamede, et le bruit dont sa gloire Tous les iours sur l'oubly gaigne encor la victoire,^ Prince grand en vertu, que sans nulle raison, Faussement accusé d'vn tour de trahison. Les Grecs ont par arrest enuoyé sous la terre. Pour ce qu'il s'opposoit aux conseils de la guerre Et qu'en vain, maintenant qu'il est dans le cercueil, ^ Ils plorent à toute heure et de l'ame et de l'œil : Sous ce valeureux Prince, et qu'vn mesme lignage M'auoit lié des nœuds d'vn estroit parentage, Mon père m'enuoya dés mes plus tendres ans, En guerre apprendre icy le mestier des vaillants.

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Aussi, tandis que l'heur qui suiuoit sa sagesse A fait florin son règne en puissance et richesse, l'ay veu mes jeunes ans ornez de quelque honneur Se sentir près de luy des effects de son heur. Mais depuis que la ruse, et la cruelle enuie De ce pipeur Vlysse ont mis fin à sa vie, (Ma langue en ce propos ne dit rien d'ignoré) Decheu de tout espoir, misérable, éploré, l'ay fait couler ma vie en larmes et ténèbres, Et n'ay repeu mon cœur que de plaintes funèbres, Souspirant iour et nuict le lamentable sort De mon Prince deffait par vne iniuste mort : Ny ne m'en suis peu taire \ affolé de ma perte, Ams si iamais la voye en pouuoit estre ouuerte. Si iamais en Argos ie retournois vainqueur, le promis aux ennuis qui deuorent mon cœur D'en faire la vengeance, et ma langue irritée Rendit vne aspre haine encontre elle excitée.

Aussi tous mes malheurs ont de là commencé, Car le cruel Vlysse oncques puis n'a cessé D'effroyer mon esprit par des crimes friuoles, Semant emmy le camp mille obscures paroles. Mille bruits ambigus, et cherchant tous les iours A son coulpable cœur des armes pour secours : Sans donner nul repos à ce traistre artifice, lusqu'à tant qu'à la fin, par Calchas son complice. Mais pourquoy mon esprit r'aporte-il de si loing Ces odieux discours sans qu'il en soit besoin? S'il faut que tous les Grecs vous soient en mesme estime, Si me dire l'vn d'eux c'est vn assez grand crime, Repaissez de mon sang vostre esprit irrité : Vous ferez ce qu'Vlysse a long temps souhaitté. Et ce que, pour soûler leur courroux homicide, Acheteroient bien cher et l'vn et l'autre Atride.

Ces mots ainsi tissus font qu'vn ardent désir D'en apprendre la cause alors nous va saisir,

I . Ny m'en suis peu taire. Emploi curieux de l'auxiliaire ttre avec le verbe pouvoir, pour : Ni ne m'en ai peu taire.

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Ne scachants rien encor de ses meschantes trames, Ny de l'art abuseur qui règne es Grecques âmes : Luy donc poursuit ainsi, pipant les escoutans D'vn parler et d'vn cœur feintement tremblotans.

Souuent le camp Argiue assis en cette terre, Ennuyé des trauaux d'vne si longue guerre, S'est voulu retirer, quittant fmablement Les remparts d'Ilion assiégez vainement.

Et voulussent les dieux qu'ainsi l'eust-il peu faire? Mais souuent la tempeste, ou le vent trop contraire Menassant nos vaisseaux d'vn naufrage asseuré, Nous a rauy le poinct du retour désiré. Mesme lors que le ciel desja peu fauorable Veit ce Cheual basty de grand's poultres d'érable, Maint sonnant tourbillon ne cessa iour et nuit D'emplir Tair et la mer de tempeste et de bruit. Dont craignans quelque Dieu nous estrepour obstacle. Nous auons Eurypyle enuoyé vers l'oracle : Luy soudain de retour malgré l'ire des flots, Nous en a rapporté ces durs et tristes mots : Le sang d'vne pucelle offerte en sacrifice Vous rendit en venant le vent doux et propice, Et par le sang d'vn Grec derechef espandu, Il vous faut impetrer le retour attendu.

Geste horrible response ayant esté semée Dans l'oreille des Chefs, et des grands de l'armée, '^ Soudain les plus hardis, frappez d'estonnement, Ont senty le glaçon d'vn secret tremblement Se couler dans leurs os, et courir par les veines : Incertains qui c'estoit, de tant d'ames humaines. Que demandoit encor la voix des immortels, Pour baigner de son sang le pied de leurs autels.

Là dessus, l'Ithaquois qui ma perte consulte, Tire au milieu- du camp auec vn grand tumulte Le Prophète Gaîchas, le pressant de nommer Geluy que le trépied requiert sans l'exprimer : '^

Et desja, descouurants son cruel artifice, B

Plusieurs voyoient sur moy tomber ce sacrifice. B

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Calchas se taist dix iours, et caché ne veut pas Que sa response enuoye vn pauure homme au trespas. Mais contraint à la fm par les cris dont sans cesse Le cruel Ithaquois l'importune et le presse, Par complot faict entr' eux sa langue dénouant, Il me va pour hostie à l'autel déuoùant : Tout le monde y consent, et le coup de tempeste Dont chacun auoit peur de voir frapper sa teste, Il le voit volontiers tomber dessus le chef D'vn autre que le sort destine à ce méchef. Et ja la cruelle heure en estant arriuee, La terre s'alloit voir de mon sang abreuuee : la les rubans sacrez ma teste enuironnoient. Et ja les saincts gasteaux pour moy s'assaisonnoient : Quand rompant mes liens, vne fuitte innocente M a soustrait, ie l'auoùe, à la mort euidente. Me cachant par la nuit dans les jongs et roseaux D'vn marests plein de fange et de bourbeuses eaux, lusqu'à tant que leur flotte au retour préparée Donnast la voile aux vents dessus l'onde azurée. Cependant pour iamais tout espoir m'est osté De pouuoir plus reuoir ma douce liberté. Mon antique patrie, et mon bien-aymé père. Et mes chers enfançons dans les bras de leur mère. Sur qui peut-estre helas ! ils vangeront à tort L'offense de ma fuitte, expiant par la mort De ceste pauure trouppe et foible et misérable, La faute qui me rend innocemment coulpable.

C'est pourquoy ie t'adiure, et par les iustes Dieux De qui nul œuure humain ne peut tromper les yeux. Et par tout ce qui reste en l'humaine pensée De foy vrayment parfaicte, et non iamais faussée, Pren pitié de mes maux, pren pitié de ce cœur Traicté par la fortune auec tant de rigueur.

Ceste plainte si triste, et de larmes suiuie Emeut nostre courage à luy donner la vie : Et Priam le premier fait deliurer ses mains Des liens dont les nerfs sont durement estreints :

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L'honore d'vnc amie et courtoise parole,

Et de CCS doux propos luy-mesme le console :

Qui que tu sois, pren cœur, et mettant pour iamais

La gent Grecque en oubly, sois nostre désormais.

Mais respons sans mensonge et me dy ie te prie.

Geste effigie énorme où l'humaine industrie

Représente vn Gheual de si grande hauteur,

Quel dessein l'a basty ? quel homme en est l'autheur?

A quel bien peut seruir ce grand faix de la terre?

Est-ce quelque mystère ou machine de guerre?

Ainsi luy dist Priam : et cet esprit rusé, Sçauant en l'art des Grecs, aux fraudes disposé, Leuant les mains au ciel libres de leur estreinte : Feux éternels, (dit-il) lumière pure et sainte, Qui luis inuiolable au serment des mortels : Et vous que i'ay fuis, détestables autels. Homicides cousteaux, rubans mis sur ma teste Comme sur vne hostie à tomber toute preste, le vous prens à tesmoins que ie puis sans péché Descouurir le secret plus saint et plus caché Du mystère des Grecs, haïr la gent cruelle. Et si quelque dessein en leurs cœurs se recelé, L'espandre emmy les vents, comme franc de la loy Dont iadis ma patrie auoit esteint ma foy. Tant seulement, ô Troye, obserue ta promesse : Et vueilles, toy sauuee, estre ma sauueresse. Si par mes vrays discours ie procure ton bien, Et fais que ton salut soit le payement du mien.

Tout l'espoir que les Grecs logeoient en leur pensée D'vne guerre si longue à leur dam commencée. Eut tousiours pour appuy la faueur du secours Dont la grande Minerue en secondoit le cours. Mais depuis que l'impie et superbe Tydide, Et le traistre Ithaquois, ce cruel homicide, Osèrent, déguisez, rauir outre son gré.

Hors de l'antique temple à^^on nom consacré, Sa fatale effigie, auec ces mains cruelles Qui venoient d'en meurtrir les gardes plus fidelles.

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Et toucher de leurs doigts de sang encor tachez Les rubans virginaux à son front attachez : Depuis ceste heure-là, leur attente première Commença renuersee à couler en arrière : Leurs forces à se rompre, et le cœur indigné De la Déesse mesme à s'en rendre esloigné. Ce qu'on n'a point cogneu par la lumière obscure D'vn ambigu prodige ou d'vn douteux augure : Mais son image à peine entre nous se planta, Qu'vne luisante flamme en ses yeux éclatta, Qu'il courut par son corps vne sueur sallee, Et qu'elle mesme en fm, de nul autre ébranlée, Secouant en ses mains sa lance et son pauois (Spectacle merueilleux) tressauta par trois fois.

Lors Calchas vient chanter que sur Tondeuse plaine Il faut prendre le vol d'vne fuitte soudaine, Et que le mur Troyen ne peut estre abbatu Par nul guerrier effort de la Grecque vertu : Premier que recourant à de nouueaux présages, On ait dedans Argos remporté les images Des Dieux que nos vaisseaux chargèrent auec eux, Et rendu leur faueur plus propice à nos vœux.

C'est pourquoy, desancrez des Troyennes arènes, Ils courent maintenant la route de Mycenes, Afin que de nouueau s'estant armez les mains Et de l'ayde céleste et des secours humains, D'vn impreueu retour ils vous viennent surprendre. Ainsi Calchas l'ordonne, ainsi faut-il l'attendre.

Cependant, pour l'erreur commise en rauissant Le sainct Palladion, et Minerue offençant, Aduertis par les Dieux, ils ont en recompense Construit ce grand Cheual, l'amende de l'offence,

ue Calchas leur a faict ainsi haut ériger.

Afin que l'on ne puisse en vos murs le loger.

Et qu'on n'en mette encor et le peuple et l'enceinte

Dessous l'antique abry de sa tutelle sainte :

Les oracles secrets leur ayants reuelé.

Que si de vostre main vous auiez violé

2^0 ŒVVRES POÉTICLVES ,

Ce présent de Minerue, vne infortune extrême (Que Dieu vueille plustost destourner sur luy-mesme) Iroit de fonds en corpble h la fin renuersant L'empire d'Ilion tant soit-il fleurissant. Au lieu que si par art l'ayant rendu mobile, Vous les trainiez vous-mesme au sein de vostre ville, Vn iour l'Asie Armée iroit de toutes parts Assiéger à son tour les Argiues remparts : Et que ce ferme arrest des sainctes destinées Estoit ineuitable aux futures années.

Pipez d'vn tel discours, bien que feint et menteur. Nous croyons ceste fraude, en caressons l'autheur : Et sont vaincus par l'art, et forcez par les larmes Du parjure Sinon, ceux que les fieres armes De Tydide, et d'Achille, et deux fois cinq Estez, Et dix fois cent vaisseaux n'auoient point surmontez.

Mais sur cet accident, l'object espouuantable D'vn bien plus grand prodige et bien plus redoutable S'offrit à nostre veuë, et troubla nos esprits Par l'effroy non préueu dont ils furent surpris. Le prompt Laocoon, qu'à l'heure la fortune Auoit esleu par sort pour prestre de Neptune, Trempoit l'autel du Dieu, non loin du flot salé Du sang d'vn grand taureau sur la riue immolé : Quand voila deux serpens (seulement la mémoire M'en fait trembler d'horreur, racontant ceste histoire) Démarent de Tenede, et sur l'eau déployants Les tours desmesurez de leurs dos ondoyants, Fendent la mer tranquille, en passent l'onde à nage, Et d'vne égalle ardeur tendent vers le riuage. Leur superbe estomach s'esleue sur les flots : Cent bizarres couleurs en peinturent le dos : Ils font rougir de sang les pointes de leurs crestes : Et dressent haut en l'air leurs effroyables testes : Le reste ondoyé après sur la face des eaux, Courbant en de grands ronds les horribles cerceaux Dont leur dos écaillé voûte sa fiere échine, Et fait en écumant bruire l'onde marine.

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la tenoient-ils les champs sous leurs ventres baueux, Leurs yeux ensanglantez ardôient de mille feux : Les langues qu'ils dardoient, de venin distilantes Léchoient le sale bord de leurs gueulles siflantes. Nous, les voyants venir, fuyons tous éperdus : Eux sur Laocoon ayants les yeux tenduz, N'enveulentqu'àluyseuljC'estluy seul qu'ils menassent, Et de premier abord, se ployant ils embrassent Auec les nœuds serrez de leurs fermes laçons, Les tendres petits corps de ses deux enfançons : Déchirent par morceaux leurs membres misérables : Et puis, comme y portant des armes secourables Auec haste et douleur il fut couru vers eux, Ils restreignent luy-mesme es prisons de leurs nœuds. Et desja les grands tours de leurs chaines spiralles Auoient fait sur les reins deux ceintures égalles. Et leur dos jaulne-verd d'ecailles hérissé Tenoit desja son cou par deux fois embrassé, Qu'encor dessus son chef l'vn et l'autre domine Et le va surmontant de teste et de poitrine.

Luy, maintenant essaye auec ses fortes mains D'arracher de leurs nœuds ses misérables reins. Estant desja sa teste, et ses bandes plus sainctes Couuertes de venin et de sang toutes teintes : Maintenant il enuoye aux oreilles des Dieux Mille effroyables cris volants iusques aux cieux, Et mugit de douleur, comme faict par la plaine Le taureau qui frappé d'vne hache incertaine. Sanglant et furieux s'enfuit loing de l'autel. Ayant par vn détour trompé le coup mortel. Mais en fin les dragons se sauuent par la fuitte Dans la demeure saincte à Minerue construitte : Et là, dessous ses pieds fièrement démarchez, Et sous son grand pauois ils se tiennent cachez.

Lors vne peur nouuelle effrayant les pensées Se coule auec horreur dans nos veines glacées : Tous disent qu'vn supplice à bon droit mérité Du fier Laocoon poursuit l'impiété,

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De qui, sans nul respect, la sacrilège atteinte Auoit blessé les flancs de la figure sainte : Criants qu'il faut sur l'heure en son siège poser Ce fatal simulachrc, et Minerue appaiser.

Adonc, comme en fureur, nous ouurons nos murailles Et de nostre Cité descouurons les entrailles : Tous s'occupent à l'œuure : on soumet promptement Aux bazes ae ses pieds le glissant mouuement De maint rouleau poly, puis on le tire à force De gros chables de chanure et d'estouppe retorse. La fatale machine enjambe nos rempars, Grosse d'hommes armez, sanglant germe de Mars. Force ieunes garçons, et vierges couronnées, Où rit la tendre fleur des plus belles années ^, Deuant et tout autour chantent des hymnes saints, Glorieux d'en toucher les cordes de leurs mains : Elle glissant tousiours sur le rouleau mobile, En fin en menaçant coule au sein de la ville.

0 ma chère patrie, ô demeure des Dieux, 0 remparts dont la gloire atteignant iusqu'aux cieux S'est par tant de combats à iamais illustrée! Quatre fois ce grand corps s'arresta sur l'entrée Quatre fois, comme prest à trahir son dessein, IlFist bruire au heurter les armes de son sein. Mais lors nous aueuglant la fureur de nos âmes, Et bruslants de le voir logé dans nos Pergames, Nous n'y prismes point garde, ains d'vn bras obstiné Tirasmes au chasteau ce monstre infortuné.

Mesme, en nous prédisant nos tristes aduentures, Cassandre ouurit adonc aux fortunes futures La bouche à qui l'arrest d'vne diuine loy N'a po.int permis que Troye ait onc adiousté foy. En fin nous malheureux, nous à' qui la lumière D'vn si funeste iour luisoit pour la dernière',

1. Voilà de bons vers, mais peu littéraux. Cf. notre note au début du poème.

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