‹ Œuvres poétiquesChapitre 130 sur 226 · Subvertie, de subverto; latinisme. Ab imo verti · texte numérisé non relu

Subvertie, de subverto; latinisme. Ab imo verti

2. Un vieil fresne, La forme vieil pour vieux, comme fol pour fou, s'emploie au xvi® siècle, même quand cet adjectif n'est pas suivi d'une voyelle.

DE M. BeRTAVT. 2J^

Des plus fiers ennemis entre mille trespas,

Les flammes et les dards faisants place à mes pas.

Mais quand en cheminant i'euz attaint le portique

Du séjour paternel, nostre demeure antique,

Mon père qu'auant tout ie cherchois d'enleuer

Dessus les monts voisins, et le premier sauuer,

Refuse constammeut de vouloir plus estendre

La course de ses iours, Troye estant mise en cendre :

Et vagabond souffrir en l'hiuer de ses ans

Vn exil sans retour plein d'ennuis si cuisants.

Vous autres (nous dit-il) de qui la force entière Garde encor la vigueur de sa trempe première, Et dont le jeune sang fume encor de chaleur, Sauuez-vous par la fuitte et trompez le malheur. Si les Dieux immortels eussent eu quelque enuie De me voir prolonger le filet de ma vie, Ils m'eussent conserué le séjour de ces lieux. C'est assez, voire trop, qu'auoir veu de mes yeux Vn sac de nostre ville, et l'auoir suruescuë Vne heure seulement et captiue et vaincue. Vous, quand vous aurez dit dessus ce pauure corps Le triste adieu dernier qu'on dit aux pâlies morts, Retirez-vous de moy tout tremblant et tout blesme. le trouuerray la mort avec ma dextre mesme. L'ennemy qui premier despoiiiller me viendra, Prendra pitié de moy : sinon, peu m'en chaudra : La perte de la tombe est vn petit dommage. Long temps a qu'en langueur ie traine icy mon âge Inutile à moy-mesme, et non aymé des cieux. Depuis que le grand Roy des hommes et des Dieux Fist siffler en courroux comme vn trait de tempeste L'ardant vent de sa foudre à l'entour de ma teste.

Ainsi nous respond-il fiché dans son dessein : Et nous, moites des pleurs qui nous baignent le sein, Moy, ma femme, et mon fils imitant nostre plainte, Et toute la maison du mesme dueil atteinte, Le prions au contraire, et de ne vouloir point En se perdant ainsi nous perdre de tout point,

274 ŒVVRES POÉTICLVES

Et par vne fureur d'ame désespérée , Ne se point eslancer à la mort asseuree : Il nous refuse encor, sans se vouloir laisser Arracher de sa place, et moins de son penser.

Alors plus que iamais laschant la bonde aux larmes \ Désireux de la mort ie recours à mes armes : Car, helas ! quel aduis soudainement naissant, Ou quel party s'offroit en vn mal si pressant? 0 père, as-tu bien creu que j'eusse le courage De m'esloigner d'icy, t'y laissant au carnage? Est-il cheut de la bouche et du cœur paternel Vn mot si condemnable au silence éternel? Si c^est Farrest des Dieux que rien ne viue au monde Reste d'vne cité si grande et si féconde, Si mesme en ce désir ton cœur veut persister : Et si, plein de fureur, il te plaist d'adjouster Ta ruïne et la nostre à la perte de Troye, La cruauté du sort t'en vient d'ouurir la voye : Bien tost arriuera Pyrrhe cet inhumain.

Teint du sang de Priam, qui meurtrit de sa main Le fils deuant le père, et a'vne rage extrême, Contre l'autel après meurtrit le père mesme. 0 soucy maternel ! ne m'as-tu aégagé Des armes et des feux qui m'auoient assiégé, Qu'afin qu'entrant icy l'insolence aduersaire, le voye et mon enfant, et ma femme, et mon père, Frappans l'air de sanglots et de cris désolez. Dans le sang l'vn de l'autre en fureur immolez? Mes armes compagnons, rapportez-moy mes armes : L'arrest du dernier iour me rappelle aux allarmes. Rendez moi derechef aux coups des ennemis : Laissez moy r'enflamer les combats intermis. Nous aurons pour le moins cette vaine allégeance De ne mourir point tous aujourd'huy sans vengeance.

I . Lâcher la bonde aux larmes, voilà une expression qui nous semble bien triviale. Bertaut Ta cependant employée plus d'une fois.

Cela dit, ie receins mon coutelas trenchant : Et derechef ma dextre au pauois attachant, le me Tentois au bras, et sortois de la porte : Quand voila mon espouse, en pleurs, et demy-morte, Qui m'embrassant les pieds m'arreste sur le sueil, Et me tendant mon fils me dit la larme à l'œil : Si tu vas pour te perdre en la perte commune, Meine nous quand et to)^ courir mesme fortune : Si tu mets quelque espoir es armes que tu tiens, Sauue premièrement ta maison et les tiens. A qui vas-tu laisser au milieu de la flame Ton petit fils, ton père, et moy jadis ta femme?

lettant ces cris en l'air, elle alloit remplissant Tout le sein du logis d'vn écho gémissant : Quand vn soudain prodige estonnant nos pensées Transforme en d'autres cris les plaintes commencées. Car cependant qu'Iule auec ses petits pleurs Lamentant en nos bras augmente nos douleurs, Voicy qu'vne clarté se redressant en creste Semble sourdre à l'instant du sommet de sa teste, Paistre autour de son front ses doux et tiedes feux, Et sa flamme innocente en lécher les cheueux. Nous, les croyants brusler, jettons, pâlies de crainte, De l'eau d'vn surgeon vif sur cette flamme sainte Mais lors rauy de joye, Anchise esleue aux cieux Ensemble auec les mains la parole et les yeux : Tout-puissant lupiter, si par quelques prières Tu peux estre flechy, tourne à nous tes paupières : Regarde-nous sans plus : et si par pieté Deuots à tes autels nous l'auons mérité, Désormais ayde-nous, serene ton visage, Et vueilles par efïect confirmer ce présage.

A peine le vieillard cessoit d'ainsi parler, Quand auec vn grand bruit éclarant dedans l'air Soudain il tonne à gauche : et le vol d'vne estoille Que la nuict à l'instant détacha de son voile. Coule du ciel en bas, à sa queue entrainant La flamme d'vn brandon viuement rayonnant.

276 ŒVVRES POÉTIC^VES

Nous la voyons passer, comme vn trait débandée, Par dessus nostre toict en la forest Idée, Où sa course va fondre, et clairement tracer Les chemins où nos pas se deuoient addresser. Vn long sillon de feu dedans l'air s'en allume. Dont la souffreuse odeur toute la coste enfume.

Lors mon père vaincu se dressant vers les cieux. Adore le sainct astre, inuoque à soy les dieux : Et se tournant vers nous, : Rien plus ne me retarde : le vous suy, nous dit-il. Dieux soyez nostre garde, Et puis que vos arrests nous l'ont ainsi prefix, Sauuez ceste maison, sauuez mon petit-fils : Cet augure est de vous, et vostre main diuine Prépare encor à Troye vne neuue origine. 0 mon fils, ie te cède, et ne refuse plus D'accompagner tes pas, quoy que vieil et perclus.

Il acheuoit ces mots, et ja sont entendues Bruire plus clairement les flammes épanduës, Et les vagues de feu rouller à gros bouillons 4

lusque tout contre nous leurs flambants tourbillons. Or sus, mon père aimé, suiuons donc ceste addresse : Assieds dessus mon cou ta débile vieillesse : l'y soumettray l'espaule, aise de me charger D'vn faix qui m'estant doux me paroistra léger : Au moins, quoy qu'il arriue, vne mesme fortune. Soit perte, ou soit salut, nous deuiendra commune. Qu'Jule m'accompagne, et que Creuse ait soing De remarquer nos pas les suiuant de plus loing.

Vous autres seruiteurs, souuenez-vous d'escrire Dedans vostre penser le mot que ie vay dire. Au sortir des remparts vn tertre s'offre aux yeux, Sur qui les murs déserts, et le comble ja vieux D'vn temple de Ceres, éleuent leur fabrique : Et tout contre se plante vn grand Cyprès antique, Plusieurs ans conserué sur les champs nourrissiers Par le soucy deuot de nos vieux deuanciers : Là, soit le rendez-vous : là, dessous l'ombre coye, Que de diuers endroits chacun tourne sa voye.

Toy, mon père, auant tout, prens en tes pures mains Les reliques de Troye, et ses pénates saints : Car. moy qui fraischement retourné des allarmes Dégoutte encor du sang espandu par les armes, le ne puis désormais sans crime les toucher, Tant qu'vn fleuue d'eau viue ait arrousé ma chair.

Ayant ainsi parlé, ie fais soudain estendre, Auec vn vestement de laine molle et tendre, La peau d'vn lion roux sçauamment conroyé Sur mon espaule large, et sur mon cou ployé : Puis ie courbe au fardeau mon échine pressée. Ascaigne tient sa main en la mienne enlassée, Et d'vn pas non égal suit son père en allant : Creuse vient après, nos traces refoulant.

Nous suiuons les chemins ombreux et solitaires : Et moy, qu'vn peu deuant les pointes sanguinaires De tant de traits volants qui m'accabloient de coups, Et tant d'esquâdrons Grecs se ruants contre nous, N'auoient point estonné, maintenant ie m'effroye Au moindre vent qui souffle, au moindre bruit que i'oye, Estant de palle crainte également transi, Et pour ma compagnie, et pour ma charge aussi.

Or s'estoient ja mes pas faits voisins de la porte. Et desia ie pensois que plus aucune sorte De chemins périlleux ne restoit à passer : Quand vn grand bruit de pieds me semblant s'auancer, Vient frapper mon oreille : et mon père luy-mesme • Regardant entre l'ombre, et la lumière blesme Dont la Lune rend l'air sombrement éclarcy, Fuy-t'en mon fils, dit-il, fuy-t'en viste d'icy : Ils s'approchent de nous : ie voy par l'ombre épaisse L'airain de leur pauois estinceler sans cesse.

Lors ie ne sçay quel Dieu, non amy de mon heur, Me vient oster l'esprit ainsi troublé de peur : Car tandis qu'en courant ie fuy les aduenuës Des chemins plus batus, et des sentes cognuës,

278 ŒVVRES POÉTIQ^VES

Pour gaigner vn destour loing des pas s'écartant, le ne sçay si Creuse en chemin s'arrestant Seruit à mes malheurs d'vne fatale proye, Ou si par ces destours s'égarant de la voye, Trop lasse elle s'assist, mais la rigueur des cieux Ne rendit oncques puis sa présence à mes yeux : Et le ne retournay vers elle ainsi laissée Ny les regards du corps, ny ceux de la pensée, Qu'auec mon doux fardeau ie ne fusse arriué Sur le tertre où Ceres eut son temple esleué : Là, tous se recueillants à la faueur de l'ombre, Elle seule se vit manquer à nostre nombre, Frustrant par ce méchef qui la rauit à nous. Et son fils misérable, et son chetif espoux.

Qui iut-ce des mortels, ou des immortels mesmes. Que n'accusèrent point mes insensez blasphèmes ? Ou qu'ay-ie de plus triste, et plus digne de dueil. En tout le sac ae Troye apperceu de njon œil ? Emporté de douleur, plorant, ie recommande Au vigilant soucy de ma fidelle bande Mon fils, mon père Anchise, et nos Pénates saints : Les cache au fonds d'vn val : mes armes ie receins : Retourne sur mes pas, et resouds en mon ame D'aller par toute Troye au milieu dé la flame. Repasser les hazards, mon salut mespriser. Et derechef ma teste aux périls exposer.

En ce triste dessein, dolent, ie me reporte Vers la face des murs, et vers l'obscure porte. Par où bien peu deuant mon pied m'auoit conduit : Et parmy l'épaisseur des ombres de la nuit. Mon œil iettant par tout les rais de sa lumière, le recherche ma trace, et la suys en arrière : L'horreur dont ie me sens de tous costez surpris, Fait le silence mesme effroyer mes esprits. De là, vers mon palais ma course est retournée, Incertain si son cœur l'auoit là remenee : Mais vn esquadron Grec qui l'auoit assiégé, S'y ruant en fureur, l'a desia saccagé :

DE M. BERTAVT. 279

Le feu tout deuorant monte iusqu'à la cime, Poussé de sa furie, et du vent qui l'anime : On voit haut par dessus les flammes en voiler, Et Tardante tempeste en forcener dans l'air.

le m'auance plus outre, et passe à la mesme heure Au palais où Priam auoit fait sa demeure : Mais là, dans le portique, et les plus sacrez lieux Où fut Tasyle sainct de la Reine des Dieux, Phœnix et l'Itaquois ont l'œil dessus la proye, Esleus pour la garder. Là les thresors ae Troye Rauis au plus sacré des temples embrasez, .Là les tables des Dieux au pillage exposez, Les couppes d'or massif, et les robes captiues, S'entassent par monceaux entre les mains Argiues. Tout en pleurs et souspirs, vn grand peuple esperdu De femmes et d'enfans, est autour épandu.

Mesme en ceste douleur osant par les ténèbres letter des cris en l'air, et des plaintes funèbres, le remply les chemins de lamentables voix, Et le nom de Creuse appellay par trois fois.

L'appellant, la cherchant d'un labeur inutile, Et forcenant sans fin par les toits de la ville, Sa misérable Idole attainte de mon dueil, Et son ombre parlante apparut à mon œil, Sous les traits d'une image emmy l'air exprimée Surpassant en grandeur sa forme accoustumee. l'eu peur en la voyant, mon poil se hérissa. Et ma voix en ma bouche à l'instant se pressa : Mais lors elle me parle, et de ce doux langage M'arrache la douleur du profond du courage.

Que te sert, cher espoux, ce labeur insensé? Rien sans l'adueu des Dieux ne s'est icy passé. Les destins disposans des fortunes humaines Ne veulent point souffrir que d'icy tu m'emmeines, Ny ne l'accorde point l'arrest de ce grand Roy De qui le clair Olympe escoute et suit la loy.

280 ŒVVRES POÉTIQVES

Il faut qu'vn long exil tes erreurs accompagne :

Il te faut sillonner vne vaste campagne

De tempesteuses mers : puis, après quelques ans,

En fin tu paruiendras aux champs gras et plaisants

De la belle Hesperie, et des terres fécondes

Que le Tybre en coulant fend de ses douces ondes.

Là, tout bon-heur t'attend : là, le cours des destins

Te reserue vn Royaume es riuages Latins,

Et le nouueau lien d'vn Royal Hymenee.

Ne vuçilles plus en vain plorer ma destinée :

Mon œil ne verra point les fieres régions,

D'où le Dolope armé tira ses légions.

Et pour vser ma vie en langueur et tristesse,

le n'iray point seruir les matrones de Grèce,

Moy, race des grands Roys de Dardane venus ;

Et belle fille encor de la belle Venus :

Car la mère des Dieux, nostre grande Cybelle,

Me retient sur ces bords arrestee auprès d'elle.

Or adieu pour iamais : conserue en toy l'amour

De nostre cher enfant iusqu'à ton dernier iour.

Ayant ainsi parlé, ceste ombre se retire, Sur le poinct que pleurant, et voulant beaucoup dire, l'ouurois ma palle bouche afin de luy parler : Se dérobe à mes yeux, et se dissipe en l'air.

Par trois fois i'essayay d'arrester sa voilée, Luy donnant de mes bras vne estroite accollee : Mais par autant de fois, l'idole estreinte en vain Eschappa de ma prise, et me trompa la main; Pareil e aux vents légers, et sembable en son estre A ces songes voilants que le somme fait naistre.

Les moments de la nuict s'estans coulez ainsi, le retourne au vallon, vers mon autre souci : Et là, ie m'estonnay, pour la nombreuse suitte Des nouueaux compagnons donnez à nostre fuitte, Qu'ensemble i'y trouuay si soudain addressez : Hommes, femmes, enfans, ieunes gens ramassez, Piteuse colonie, et peuple misérable, Recueilly pour souffrir un exil perdurable.

DE M. Bertavt. 281

Là de tous les costez ils alloient accourant, Et leur bien et leur vie aux hazards préparant : Résolus de me suiure en quelque part au monde Qu'il me pleust les mener par les plaines de l'onde.

Or desia voyoit-on sur Ide se leuer /

L'astre annonçant Phœbus estre prest d'arriuer, Et les troupes des Grecs de pillage chargées Tenant de tous costez les portes assiégées, Nul espoir de secours ne s'offroit à nos yeux. De la part des mortels, ny de celle des Dieux, le pars, ennuironné de la bande compagne, Et mon père enleuant tire vers la montagne.

oicy quelques vers que le Traducteur a changez depuis Fimpression, non pour les estimer meilleurs que les autres, mais pour ce qu'ils semblent vn peu mieux exprimer Tintention de Virgile.

Page 322™' vers ^""^ et 6*°' on peut lire

Jusqu'à tant que leur camp fist voile à la retraite, Si forcé du destin d'auanture il l'eust faite.

Page 334™' vers 19°^^ et 20°»^ on peut lire

Mais le brusle d'ardeur de soudain m'aller rendre Au Fort auec les miens, et me perdre en sa cendre.

Il y en a vne infinité d'autres, 011 le Lecteur iugera, s'il luy plaist, que s'il eust esté possible de traduire Virgile plus exactement, en conseruant la grâce et la beauté du vers François, on s'y fust plus religieusement obligé. Mais il y a mille lieux, où l'on ne sçauroit se monstrer fort exact interprète, qu'on ne soit

282 ŒVVRES POÉTIQyES DE M. BERTAVT.

en danger de se monstrer fort mauuais Poète, en ce qui regarde la grâce, la douceur, le son, et l'ornement des vers : comme Tesprouueront les meilleurs ouuriers qui le voudront essayer. Nec verbum verbo curabis reddere, fidus InterpresK

^ Cette note est de Bertaut. Il faut donc lire : au lieu de :

Page 322™% vers 5™^ et 6™«

Page 247'"*', vers 19'"^ et 20™®

et au lieu de :

Page 334™% vers 19™^ et 20™® Page 2$6'"% vers 21™" et 22"^^

DIVERS SONETS

DISPOSEZ SELON L'ORDRE DU TEMPS QU'iLS ONT ESTÉ FAITS OU DONNEZ.

Page 1