‹ Œuvres poétiquesChapitre 154 sur 226 · AUX LECTEURS · texte numérisé non relu

AUX LECTEURS

L'autheur de ces petites œuures perseueroit en Tirresolutionqui Ta si longtemps retenu de les faire imprimer, iusqu'à tant qu'outre le commandement des plus Grands, nous autres ses amis, et moy particulièrement, luy ayons fait recognoistre qu'aussi bien malgré qu'il en eust estoient elles imprimées deçà delà, par pièces misérablement estropiées, et auec vne infinité de fautes qui les defiguroient entièrement : Et qu'à ceste occasion, puis qu'il n'estoit pas en sa puissance d'en empescher l'impression, il valloit mieux qu'elles le fussent en la forme qu'il leur auoit donnée il y a quelques ans, repassant vn peuiesyeux par dessus, que non pas comme elles estoient tous les iours par le premier Imprimeur qui s'aduisoit de faire vn ramas de diuerses Poésies de ce temps, comme vn fagot de bonnes et de mauuaises herbes, où bien souvent luy en donnant qui ne luy estoient point deuës, on luy en ostoit d'autres pour recompence qui luy appartenoient iustement : Et que s'il ne vouloit pas qu'elles sortissent en lumière sous son nom, comme tenant vn peu trop de l'aage où premièrement elles furent composées, qu'il auoit pour remède la permission de le taire : Chose

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mesme que d'autres ont pratiquée pour le seul désir de voir quel iugement on feroit de leurs ouurages, sans engager ny leur nom ny leur réputation. De telles et semblables raisons nous auons fmablement contraint son irrésolution à prendre party, le faisant mesme souuenir du petit prouerbe qui dit aussi véritablement que plaisamment, Marie ta fille, ou elle se mariera. Et là dessus, me les ayant données pour en disposer comme ie voudrois, ie me suis hasté, deuant qu'il se r'auisast, de vous en faire vn présent : m'asseurant que si elles ne sont bien receuës de tous, elles le seront pour le moins de beaucoup d'honnestes personnes qui leur font l'honneur de les désirer encor que le long temps qu'il y a qu'elles courent par pièces, soit escrites à la main, soit imprimées, ait osté à quelques vues d'entreelles presque toute la grâce de la nouueauté. Mais comme il y en a beaucoup qui ont des ja yeu le païs, et qui pour ceste occasion en sont vn peu plus asseurees, aussi beaucoup et presque les deux tiers n'ont iamais esté veuës hors de la maison de leur père, et viuent encor en la peine de ne sçauoir comme elles seront receuës, bien que vostre courtoisie leur face j espérer de vostre faueur, ce que d'autres plus parfaictes et sorties de meilleure main ont obtenu de leur propre mérite.

STANCES

ine si douce chaîne emprisonne mon cœur, Vne si belle main tient mon ame asseruie, Que si ie crains la mort, c'est pour la seule peur De sortir de prison en sortant de la vie..

Non, plustost on verra la neige s'embraser, Que iamais ma franchise à mes fers ie préfère : Car comme ils sont trop forts pour les pouuoir briser, Aussi sont-ils trop doux pour m'en vouloir défaire.

L'ingénieux Dédale en l'antique saison, Afin de s'affranchir, empluma ses aisselles : Et moy, pour demourer à iamais en prison, l'enchaine mon amour, et luy coupe les aisles.

Aussi tiens-ie mes fers pour vn présent des cieux. Et l'éternelle chaine où sa beauté m'enlace, Plustost pour vn loyer d'auoir aimé ses yeux. Que pour vn chastiment d'en auoir eu l'audace.

Bien-heureux, à l'égal des plus heureux esprits, Si fuyant la rigueur aux belles coustumiere. Elle se laissoit prendre à celuy qu'elle a pris, Mesme neud l'en rendant geôlière et prisonnière.

Mais ie souhaite vn bien des mortels ignoré, Dont ie voy l'espérance à mon cœur interdite : Et qui sera tousiours vainement désiré.

Si pour le posséder il faut qu'on le mérite.

Belle que i'aimeray mesme dans le cercueil, Belle par qui mon ame en flamme est conuertie, Qu'vne extrême beauté pouuant enfler d'orgueil, Vne extrême vertu remplit de modestie ;

Deuant que de te voir, i'aimoy le changement, Courant les mers d'Amour de riuage en riuage. Désireux de me perdre, et cherchant seulement Vn roc qui me semblast digne de mon naufrage.

Mais ie pris en horreur ce penser inconstant. Aussi tost que ton œil m'eut mis en sa puissance; Asseuré que changer ce me seroit autant Manquer de iugement que manquer de constance.

Toy de qui la Beauté secondant les vertus, Est l'vnique Rémore ' et Tancre qui m'arreste, Regarde de quels flots mes esprits sont battus. Et commande à tes yeux d'en calmer la tem.peste.

Mais non, ne m'oste point le bien de mon tourment. Ne m'oste point ma gloire en m'estant plus humaine : Si le repos du ciel gist en son mouuement, le suis comme le ciel, mon repos c'est ma peine.

Defens tant seulement à ta ieune beauté D'estouffer de douleur vn esprit qu'elle anime : Et pour trop reuerer ta chaste cruauté. De ton adorateur ne fay point ta victime.

STANCES

pressée ytrouuedoux

Mon ame est de vos laqs si doucement Qu'il n'est point de tourment que ie n'^ Et ne m'estime heureux qu'alors que ma pensée Me rauit hors de moy pour aller viure en vous.

I . Rémore i Poisson de mer du genre Échenéis, auquel la fable attribuait la merveilleuse propriété d'arrêter la marche des vaisseaux (remorari, retarder). — De là, ce mot a signifié obstacle. — Cf. Lacurne de Sainte-Palaye, Dict. dé Tanc. lang. fr.

DE M. Bertavt. I 309

Aussi sa Beauté mesme en vous seule resserre, Pour la gloire d'Amour, les délices des Dieux : Mon ame vit en moy comme l'on vit en terre,^ Mais elle vit en vous comme Ton vit es cieux.

C'est pourquoy bénissant la cause de ma prise, Et l'heure où me perdant ie cessay d'estre mien, le ne regrette point ma première franchise, Puis que me seruitude est ma gloire et mon bien.

A qui doy-ie plustost consacrer mon seruice Qu'à ce diuin esprit de grâces reuestu, Dont le seruage apprend à maistriser le vice. Et qu'on ne peut aimer qu'en aimant la vertu?

le vante ma defaitte ainsi qu'vne victoire, Quand ie voy ce bel œil, cet astre de mon heur. Dédaigner tous les cœurs qu'on immole à sa gloire, S'ils ne luy sont offerts sur l'autel de l'honneur. •

l'en adore la grâce immortelle et mortelle. Qui rend d'vn seul regard mille esprits enchantez : Et, fors qu'en vn miroir dont la glace est fidelle. Ne voit rien en ce monde approcher ses beautez.

Puis ie dy tout rauy : C'est en vain que i'espere Les loyers proposez aux désirs d'vn amant : Il me faut reputer ma peine pour salaire. Et penser que le fruit s'en recueille en semant.

L'honneur de la seruir paye assez mes seruices, - Si les contentements que la gloire produit Mérite qu'on préfère aux plus rares délices La peine et les trauaux dont l'honneur est le fruit.

Et bien suis-ie honoré de vous seruir. Madame, Esclaue de ces mains dont la beauté me prit, Puis que ie suis vn corps de qui vous estes l'ame, Et que le corps s'honore en seruant à l'esprit.

Mais que dy-ie? ô beauté, que Venus mesme enuie, Vous n'estes point mon ame, et ie m'en vante à tort L'ame chérit le corps, et luy donne la vie. Et vous, par vos rigueurs vous me donnez la mort.

JIO ŒVVRES POÉTICLVES

le fauls il paroist bien que par vous le respire : Mais con;ime en vn flambeau que Ton renuerse à bas, La cire estcint le feu, bien qu'il viue de cire ; De mesme vous causez ma vie et mon trespas.

Or faites que ie meure, ou faites que ie viue, lamais vostre beauté ne mourra dedans moy : Mon cœur ne peut changer pour change qui m'arriue : Le sort n'a point d'Empire à l'endroit de ma foy.

Si ie vy conserué par l'heur de vostre grâce, Vous m'entendrez chanter vostre iuste pitié : Si par vostre rigueur l'Acheron i'outrepasse, Mourant i'oiray vanter ma constante amitié.

Bien voudroy-ie (et mes vœux soient exemps de blasphèn Oûir plustost vanter après tant de tourment bnfîi" Vostre iuste .pitié que ma fermeté mesme, Et plustost viure heureux que mourir constamment.

Aussi verray-ie point qu'à la fin il vous plaise Desarmer vostre sein de sa dure rigueur? Et permettre en m'aimant qu'il saute de ma braise * Quelque ardante estincelle en vostre ieune cœur?

Si tant d'heur m'arriuoit, vne secrette gloire De mes trauaux passez, adouciroit le fiel : Et mon esprit alors auroit sujet de crc^ire Qu'il se boit du Nectar ailleurs que dans le Ciel.

Mais quoy? c'est souhaitter d'vne ardeur imprudente Ce qu'à peine les Dieux oseroient désirer, Et ne cognoistre pas qu'il faut en ceste attente Mériter dauantage, ou bien moins espérer.

C'est bien assez qu'vn Dieu, d'vn œil doux et propice Regarde la victime et l'ame qui se plaint, Sans que bruslant encore au feu du sacrifice, Mesme flamme consume et l'offrande et le saint.

I . Bertaut emploie souvent au figuré ce mot braise, pour brasier, foyer d'amour, flamme amoureuse.

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